Le français à luniversité

Le théâtre : outil d’apprentissage du français langue étrangère à l’Université des Indes Occidentales (Trinité-et-Tobago) ?

Mathilde Dallier

Texte intégral

1Les étudiants de licence de français de l’Université des Indes Occidentales à la Trinité-et-Tobago ont la possibilité de participer à un atelier théâtre hebdomadaire en français. Depuis sept ans que nous le dirigeons, nous nous sommes aperçus que, loin de se limiter à l’amélioration de l’expression orale, le théâtre permet d’apprivoiser la peur de parler une langue étrangère, de comprendre des subtilités linguistiques, mais aussi culturelles. Il permet d’autre part aux étudiants de travailler la confiance en soi et de redoubler de motivation pour leurs études de français, donc de ne pas se limiter à l’aspect du texte écrit, mais à aller bien au-delà, c’est-à-dire à apprendre à faire vivre un texte sur scène. Les étudiants deviennent littéralement acteurs de leur apprentissage, et les résultats sont édifiants; les étudiants se surpassent sur scène le jour de la représentation, mais avant tout, c’est leur motivation et leurs résultats académiques qui en sont les principaux bénéficiaires. À partir de cet exemple, nous dégagerons les raisons qui pourraient pousser l’institution à en faire un module à part entière et à l’intégrer au cursus des étudiants de licence de français.

2Le théâtre en tant qu’outil pédagogique dans la classe de FLE
Le théâtre en langue étrangère est un outil pédagogique pertinent, surtout depuis que les aspects communicatif et interculturel priment dans la classe de FLE. Le théâtre éducatif replace en effet la langue dans un contexte qui a du sens pour les élèves; ils sont alors dans une « démarche de communication qui n’est pas artificielle, comme peuvent l’être les “mises en situation” de certains cours de langue traditionnels »1. Ceci permet donc à l’étudiant de faire vivre sur scène les compétences acquises de façon traditionnelle dans la classe de langue et de les placer dans un contexte plus proche de la réalité que le contexte académique. Il permet aux étudiants d’être bien plus ancrés dans la réalité de la langue qu’avec les jeux de rôles ou la simulation globale; ils deviennent donc actifs au sein de leur propre apprentissage.

3Un atelier théâtre se déroule souvent dans un contexte moins formel et rigide que la classe de langue elle-même, et il est ainsi propice à une prise de parole plus libre. Les rôles de l’enseignant et de l’élève ne sont plus aussi distincts, « chacun abandonne son rôle social et institutionnel respectif dans le seul but de travailler la langue par un texte de théâtre »2. Les inhibitions peuvent alors disparaître.

4Les bénéfices au niveau linguistique sont nombreux, notamment pour l’expression orale. L’étudiant améliore sa prononciation et la fluidité de la langue. Le théâtre permet de travailler l’articulation que l’on n’a pas toujours le temps de corriger individuellement en classe; il contribue à donner les outils pour une « communication efficace »3.

5Des étudiants ayant participé à un projet de préparation et mise en scène d’une pièce de théâtre en langue étrangère ont vu leur compréhension auditive nettement progresser, ainsi que la compréhension écrite en général. Ils affirment que la pratique régulière d’un même texte pendant une période prolongée leur a permis de gagner en confiance dans leur capacité de comprendre des documents authentiques de niveau avancé4. Ils sont également devenus des lecteurs actifs et curieux5.

6Cependant, loin de se limiter au domaine linguistique, le théâtre permet de « faire découvrir une culture à travers l’étude de textes de théâtre francophone »6, que ce soient des gestes propres à la francophonie (l’ordre dans lequel on compte par exemple), des traditions, des rites ou des habitudes culturelles (diverses salutations).

7Par ailleurs, l’étudiant peut acquérir ou renforcer une certaine confiance en soi, dans la mesure où entrer dans la peau d’un autre personnage, monter sur scène, faire porter sa voix dans une salle de spectacle ou faire surgir des émotions chez les spectateurs permet de surmonter sa timidité et de prendre de l’assurance, tout en faisant vivre un personnage dans une langue étrangère.

8En outre, les étudiants qui participent à la mise en scène d’une pièce doivent aller au-delà du travail individuel de mémorisation du texte, mais ils doivent travailler en harmonie les uns avec les autres, « créant un univers construit (…) sur le respect de règles, l’écoute, l’attention aux autres »7. Il leur faut s’entraider (pour les costumes et les accessoires par exemple), mais aussi savoir quand donner la réplique ou même, si un étudiant oublie son texte sur scène, ils doivent être capables de continuer sans que le public ne s’en aperçoive et gérer la situation en tant que groupe. Le projet théâtral décrit précédemment a permis de créer un groupe soudé, où les participants pouvaient se faire confiance et s’entraider dans leur effort commun d’amélioration de la langue étrangère8.

9D’autre part, la communication non verbale a un impact aussi fort que les mots9. En effet, lors d’un projet sur scène, les acteurs doivent travailler l’expression corporelle tout autant que leur texte pour se faire comprendre et pouvoir exprimer diverses émotions afin que le public puisse appréhender le sens de la pièce en fonction de son niveau de langue.

10Enfin, cette expérience est généralement fructueuse au niveau de la motivation des étudiants pour l’étude de cette langue10 et de leurs résultats académiques.

11Le théâtre en langues étrangères au sein de l’Université des Indes Occidentales (UWI)
Les étudiants de licence d’espagnol, français et portugais de l’Université des Indes Occidentales ont la possibilité de participer à un atelier théâtre hebdomadaire le jeudi après-midi (réservé aux activités extrascolaires) afin de se préparer pour le « UWI Inter-campus Theatre Festival », qui a lieu depuis 14 ans alternativement en Jamaïque, en Barbade et à la Trinité-et-Tobago. Chaque année, environ une dizaine de nos étudiants (sur la cinquantaine d’étudiants de licence) participent à l’atelier de français, et cinq présentent une pièce de théâtre de 45 minutes environ. Tout d’abord, l’atelier comporte des exercices d’échauffement afin de commencer à créer une certaine unité dans le groupe11. Ils travaillent aussi des virelangues, des exercices sur la voix et la prononciation, puis des activités pour prendre confiance sur scène, parler à voix haute, exprimer différentes émotions. Ensuite, des improvisations et de petites saynètes sont pratiquées chaque semaine, jusqu’au moment où le groupe commence à préparer la pièce de théâtre qu’ils présenteront pour le festival. Le groupe se resserre petit à petit, travaillant son texte pendant l’atelier, mais aussi à l’extérieur.

12Les atouts du théâtre pour les étudiants de licence de français
En général, seulement 2 % des étudiants de licence participent régulièrement à l’atelier théâtre. Nous avons donc voulu savoir quels étaient les éléments qui orientaient leur décision. Nous avons posé la question aux étudiants présents cette année et aux anciens étudiants que nous avons pu joindre.

13En ce qui concerne les étudiants qui ont choisi de ne pas participer à l’atelier théâtre, 56 étudiants ont répondu. Il y avait 9 réponses possibles : 31 % ont déclaré qu’ils ne participaient pas au théâtre, car ils font une autre activité le jeudi après-midi; 22 % pensent qu’ils sont trop timides et 18 % déclarent ne pas avoir le temps (certains profitent de ce temps libre pour étudier); 11 % pensent que leur niveau de langue n’est pas suffisant et 9 % ne s’intéressent pas au théâtre.

14Pourquoi avez-vous choisi de NE PAS faire de théâtre en français ?

Vous êtes timide

22 %

Le théâtre en général ne vous intéresse pas

9 %

Vous n’avez pas le temps 

18 %

Votre niveau de français n’est pas assez bon

11 %

Vous pensez que cela ne vous aidera pas en français

0 %

Vous faites du théâtre en espagnol

2 %

Vous faites une autre activité le jeudi après-midi

31 %

Vous pensez ne pas pouvoir mémoriser un texte

5 %

Vous pensez que cela ne vous servira à rien

2 %

Autre

0 %

15Quant à ceux qui ont participé à l’atelier, 22 étudiants ont répondu et donné les raisons principales qui les ont menés à poursuivre cette activité. Ils souhaitaient en majorité améliorer leur niveau de français (27 %) et également vaincre leur timidité (18 %).

16Pourquoi avez-vous fait ou faites-vous du théâtre en français ?

Vous êtes à l’aise sur scène

0 %

Vous avez une grande confiance en vous-même

0 %

Pour vaincre votre timidité 

18 %

Pour entrer dans la peau d’un autre personnage

5 %

Vous adorez le théâtre en général

9 %

Vous aimez tout ce qui se rapporte au français 

9 %

Pour améliorer votre niveau de français en général 

27 %

Pour apprendre le français différemment 

9 %

Pour améliorer votre prononciation en français 

5 %

Pour  améliorer votre vocabulaire en français 

0 %

Pour utiliser la langue en contexte

0 %

Pour apprendre des choses sur la culture française

9 %

Votre niveau de français est bon

0 %

Vous avez déjà fait du théâtre en anglais ou dans une autre langue

5 %

Un(e) de vos ami(e)s a déjà participé au club de théâtre en français et vous a convaincu d’y participer aussi

0 %

Pour vous faire de nouveaux amis

0 %

Pour surmonter votre peur de parler français en public

5 %

Pour participer à l’événement « UWI Inter-campus theatre festival » et voyager

0 %

Autre

0 %

17Lorsqu’on leur pose la question « Qu’avez-vous tiré de cette expérience ? », ce sont les nombreux aspects positifs qui dominent. Les étudiants s’accordent presque tous à dire que cela leur a permis d’améliorer leur niveau de français, et ce, à plusieurs niveaux (« apprendre et apprécier le français dans un contexte différent »). Ils ont aussi pu « mieux apprécier la culture française ». Plusieurs d’entre eux affirment aussi être plus à l’aise pour parler français ou tout simplement avoir pu travailler sur leur timidité, ce qui, paradoxalement, empêche nombre d’entre eux de participer. L’interaction au sein du groupe, se faire de nouveaux amis et partager des idées avec ceux-ci étaient aussi quelques-uns des bénéfices de leur participation à l’atelier théâtre : « amitiés et aventures inoubliables ». Tous indiquaient qu’il n’y avait que peu ou pas d’inconvénients : « les récompenses que vous obtenez surpassent énormément les inconvénients ».

18L’avenir d’un module de théâtre
Tout bien considéré, au vu des innombrables bénéfices qu’un atelier théâtre peut procurer à un étudiant, nous nous interrogeons sur l’avenir d’un module de théâtre au sein de la licence de français à UWI. L’introduction du théâtre comme module dans l’enseignement du FLE peut être considérée comme « un vrai outil de formation et d’éducation au sens large »12.

19Même si nos étudiants ayant participé à l’atelier s’accordent à dire que cette activité devrait rester optionnelle à 77 %, le processus est enclenché pour qu’elle devienne une activité qui permette d’obtenir des crédits en tant qu’activité extrascolaire. Cependant, nous aimerions voir cette activité évoluer vers un module à part entière sur 12 semaines minimum, qui permettrait un travail en profondeur non seulement sur le théâtre francophone, mais aussi sur les techniques d’art dramatique, le jeu du comédien, l’écriture d’une pièce courte, aboutissant également à une représentation sur scène.

20R. Baines présente un module similaire, et propose une approche qui « combine une grande variété de techniques théâtrales »13. Par ailleurs, dans la mesure où ce module se combine à d’autres modules d’enseignement traditionnels de la langue, il permet donc « d’inclure une représentation en langue étrangère et de se concentrer sur les compétences de jeu et les activités relatives à la représentation »14. Pourrions-nous l’adapter à notre licence de français ?

21Au vu des multiples avantages qu’une pratique théâtrale garantit pour un étudiant de langue, nous aimerions encourager un plus grand nombre d’étudiants de licence de français à y participer, même les plus réticents, par la création d’un tel module, soit intégré à l’un des modules de littérature, soit en tant que module optionnel. Quelle que soit sa forme, nous demeurons persuadés que ce serait un avantage indéniable pour le français à l’Université des Indes Occidentales, étant donné que le pays met continuellement en avant l’art sous toutes ses formes, notamment le théâtre.

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BIBLIOGRAPHIE

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Treffandier, Frédérique et Marjolaine Pierré, (2012), Jeux de théâtre, coll. « Les outils malins du FLE », Presses universitaires de Grenoble, Grenoble, 237 pages.

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Notes

1 Maisonneuve, Marie-Laure, (2005) « 5 questions à… Joëlle Aden : des cours d’anglais sur scène », Vousnousils magazine, p. 2.

2 Elsir El Amin Hamid, Mohamed, (2008), « Théâtre et enseignement du Français Langue Étrangère », Synergies Algérie, n° 2, p. 177.

3 Aden, Joëlle et Anderson Joël, (2006), « Le drama pour une approche interculturelle de l’enseignement des langues », Communication/atelier, TESOL France Colloquium, Paris, nov. 2005, Learning by Acting, p. 3.

4 Ryan-Scheutz Colleen et Colangelo Laura M, (2004), “Full scale theater production and foreign language learning”, Foreign Language Annals, vol. 37, n° 3, p. 383: “Students’ consistent practice with one text over an extended period of time helped them gain confidence in their ability to understand advanced, authentic material.” Et “students grew more confident in their ability to understand near-native Italian spoken at a regular pace and on a variety of subjects”.

5 Ibid., p. 376: “Each actor develops a unique relationship with the text […] becoming more attentive, curious and involved as a reader”.

6 J.-P. Cuq dans Elsir El Amin Hamid, Mohamed, op. cit., p. 181.

7 Treffandier, Frédérique et Marjolaine Pierré, (2012), Jeux de théâtre, coll. « Les outils malins du FLE », Presses universitaires de Grenoble, p. 3.

8 Ryan-Scheutz Colleen et Laura M. Colangelo, op. cit., p. 383: There was “the fostering of a safe language community environment, which allowed participants to trust, inspire, and help each other in their shared struggle to master the difficult […] task of becoming more fluent in another language”.

9 Aden, Joëlle et Anderso Joël, op. cit., p. 2.

10 Ryan-Scheutz Colleen et Laura M. Colangelo, op. cit., p. 376: “student motivation is also affected in a positive fashion”

11 Ibid., p. 378: “Warm-up exercises […] were meant to establish a comfortable immersion environment by breaking down barriers and creating a sense of unity between participants”.

12 J.-P. Cuq dans Elsir El Amin Hamid, Mohamed, op. cit., p. 182.

13 Baines, Roger W., (2006), « Pratique théâtrale dans l’enseignement du français langue étrangère à l’Université d’East Anglia, notamment dans les filières Gestion et Droit », Cahiers de l’APLIUT, vol. XXV, n° 1, p. 69.

14 Ibid., p. 70.

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Pour citer

Mathilde Dallier, Le théâtre : outil d’apprentissage du français langue étrangère à l’Université des Indes Occidentales (Trinité-et-Tobago) ?
Le français à l'université , 19-04 | 2014
Mise en ligne le: 15 décembre 2014, consulté le: 10 décembre 2018

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Auteur

Mathilde Dallier

The University of the West Indies (Trinité-et-Tobago)

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