Le français à luniversité

La situation du français à l’université en Haïti

Renauld Govain

Texte intégral

1Par son passé colonial, Haïti hérite d’une situation linguistique définie comme bilingue par la constitution de 1987. Mais, dans la pratique, la situation est plutôt plurilingue (Govain, 2009) : les deux langues officielles du pays — le créole et le français — se côtoient activement; l’anglais et l’espagnol sont aussi présents.

2Le français pratiqué en Haïti n’est pas en tout point identique à celui parlé dans le reste de la francophonie. Héritage de la colonisation française de Saint-Domingue, il subit les influences du milieu, du créole et, de plus en plus, de l’anglo-américain. D’où l’existence du français haïtien (Pompilus, 1981) caractérisé par des normes endogènes (Govain, 2008, 2009) qui sont réprimées par l’école où, pourtant, elles se développent. En Haïti, comme dans les autres contrées où le français est pratiqué comme langue seconde, c’est l’école qui est responsable de son enseignement/apprentissage, donc de son appropriation et de sa maîtrise.

3Depuis un certain temps, sa maîtrise est l’objet de préoccupations. On estime que la maîtrise du français d’un élève de la 4e secondaire d’il y a trente ans est supérieure à celle d’un étudiant de fin de premier cycle universitaire aujourd’hui. L’Université d’État d’Haïti (UEH) a institué, en 1987, un cours de français dit de remise à niveau conçu par la Faculté de Linguistique appliquée pour elle-même et certaines facultés (Sciences, Médecine, Agronomie) en vue de combler des lacunes diagnostiquées chez les étudiants. Toutes les 11 entités de l’UEH établies à Port-au-Prince, les Écoles de droit de province et le pôle universitaire du Nord l’enseignent. Il est enseigné dans tous les centres d’enseignement supérieur sur au moins une centaine d’heures, suivant les besoins.

4Ainsi, l’UEH attaque le problème en aval alors qu’en amont, il demeure le même. Elle agit sur les résultats, non sur le processus. Or, c’est à ce niveau qu’il faut chercher à le résoudre. Elle ne cherche guère à comprendre le problème qui en est à la base. Or, la compréhension du problème doit passer par un diagnostic et une analyse des pratiques du français en Haïti en général et par ses étudiants en particulier. De là, on pourra mobiliser des voies et moyens pour améliorer la situation en agissant sur le système éducatif et le processus qui le caractérise.

5Les pratiques linguistiques à l’université
Les cours, particulièrement celui de français, sont dispensés en français. Les enseignants s’expriment le plus souvent en français, les étudiants souvent en créole. Certains enseignants se conforment à cette réalité. Ils commencent généralement leur cours en français, mais lorsqu’un étudiant pose une question en créole, ils lui répondent dans cette langue et le reste du cours s’y poursuit. Lorsqu’un enseignant de français, par exemple, exige des étudiants de ne s’exprimer qu’en français, certains d’entre eux ne prennent pas la parole. Habités par la peur de commettre des fautes, ils préfèrent se réfugier dans le mutisme. C’est que l’apprenant développe avec la langue un rapport de contemplation et d’admiration : la langue est trop belle pour qu’on commette des fautes en la parlant. Il croit que celui qui ose l’utiliser pour communiquer doit le faire à la perfection, sans commettre de faute!

6Ce rapport de xénité à la langue et cette phobie des fautes sont une conséquence de la manière dont l’école l’y a initié. Elle le met à son contact comme s’il s’agissait d’une langue maternelle alors qu’en réalité, le français est, en Haïti, une langue à la fois étrangère et seconde. Étrangère pour la grande majorité des écoliers qui arrivent à l’école sans jamais avoir utilisé le français pour communiquer, sans jamais y avoir été confrontés dans leur environnement naturel. C’est à l’école qu’ils doivent tout apprendre de/sur la langue : reconnaître les sons et les discriminer, les différencier de ceux du créole, établir la frontière entre les deux systèmes linguistiques qui sont voisins, notamment sur le plan lexical. Mais la méthodologie appliquée en général les amène à mieux apprendre sur la langue que de l’apprendre pour communiquer effectivement. Elle les amène à développer un métalangage grammatical et non une maîtrise du français suffisamment acceptable pour pouvoir communiquer.

7Le français est appelé à devenir une langue seconde pour ces apprenants qui vont plus ou moins réussir à en développer une certaine maîtrise et qui s’en serviront pour communiquer dans diverses situations. Généralement, ce sont ceux qui atteignent un plus ou moins haut degré de scolarisation qui réussissent à en avoir cette maîtrise suffisamment acceptable. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas en Haïti de familles où les enfants sont relativement tôt en contact avec la langue. Mais ces dernières ne sont pas nombreuses. Il n’existe pas de statistique à ce niveau, mais on peut faire l’hypothèse qu’il n’existe pas 10 % de la population où les enfants sont au contact du français dans leur environnement familial. D’autant que de nombreuses familles de l’élite francophone haïtienne émigrent à l’étranger, ce qui provoque une fuite de cerveaux.

8Il se trouve que ceux qui ont ce contact avec la langue fréquentent des institutions qualifiées de « grandes écoles », alors que les autres fréquentent les écoles publiques ou privées de « petites bourses » où l’usage du français est rare. Dans les milieux ruraux, mais aussi périurbains, il est difficile d’entendre le français dans l’environnement scolaire si ce n’est dans certaines écoles congréganistes, c’est-à-dire dirigées par des religieux ou religieuses membres d’une congrégation, ou encore de rares écoles fondées et dirigées par des particuliers dont le souci est de contribuer au développement de leur communauté sans souci véritable d’en tirer du profit.

9Les résultats du baccalauréat sont là pour nous rappeler que ceux qui ont ce contact avec la langue (lequel contact se trouve renforcé pour fréquenter ces « grandes écoles » qui se fondent sur la maîtrise du français qu’elles sont susceptibles de conduire leurs élèves à acquérir) sont ceux qui réussissent le mieux. Par exemple, pour l’année scolaire 2014-2015, la qualité médiocre des résultats au baccalauréat de certaines écoles a conduit le ministère de l’Éducation nationale à mettre sous assistance plus d’une centaine d’écoles privées dont les résultats avoisinent 0 %.

10Le CDH et l’enseignement du français
Conscient de ce problème de la maîtrise du français en Haïti qui va decrescendo, le Collège doctoral d’Haïti — formé de deux universités haïtiennes ayant fondé chacune une école doctorale : l’UEH, l’université publique nationale, et l’Université privée Quisqueya — offre aux doctorants auxquels il accorde une allocation financière un cours de Méthodologie de l’écrit scientifique en français, que j’ai la charge d’animer. Il se ventile sur deux parties : 1) le descriptif du français s’appuyant sur le système aspecto-temporel et modal du français en passant par l’étude de certaines notions grammaticales : le pronom, les rapports interpropositionnels, les articulateurs logiques, des règles orthographiques diverses incluant le participe passé... ; 2) les techniques méthodologiques de rédaction scientifique en francophonie. D’où deux objectifs fondamentaux consistant en la maîtrise : 1) des structures morphosyntaxiques et aspecto-temporelles de la langue ; et 2) des normes et principes méthodologiques de rédaction scientifique.

11Mais soulignons que les gens parvenant à ce niveau sont généralement parmi ceux qui maîtrisent le plus le français. Ainsi, il n’est guère remarqué chez eux de difficultés particulières, ni à l’oral ni à l’écrit. D’autant que tous ces doctorants sont déjà enseignants dans le supérieur en Haïti. Néanmoins, les retours des participants par rapport aux notions abordées montrent que le cours est très utile quant aux enseignements relatifs au système aspecto-temporel et modal du français, aux accords divers et aux techniques de rédaction scientifique.

12Haïti, plaque tournante pour la diffusion du français dans la région
Haïti occupe une place de choix en Amérique pour l’expansion et la diffusion du français sur le continent et dans la Caraïbe. Par sa population locale de 10 000 000 d’habitants et de 4 000 000 vivant à l’étranger, il est le plus grand État francophone d’Amérique, représentant ainsi une plaque tournante pour la diffusion-expansion du français dans la région. Mais beaucoup d’efforts méritent d’être consentis à cette fin, en passant par le renforcement de son enseignement/apprentissage à l’école, la base de la construction de sa maîtrise. Présent en Haïti depuis quatre siècles, le français doit devenir la langue de tous les Haïtiens. Si les efforts locaux n’apportent pas les résultats escomptés, la solidarité francophone peut se manifester. Mais c’est aux universitaires et à l’État haïtiens qu’incombe la laborieuse tâche de faciliter sa maîtrise auprès de tous les Haïtiens. Ainsi, avec sa forte émigration dans la zone, Haïti sera un véritable foyer de diffusion et d’expansion du français, après le Québec, dont la population est inférieure à celle d’Haïti.

13Enfin, la réforme des curricula de français tant à l’école qu’à l’université, la formation des enseignants, la conception de matériel didactique et de supports méthodologiques appropriés aux caractéristiques des apprenants et aux problèmes identifiés, la prise en compte des spécificités sociolinguistiques locales relatives à d’autres facteurs de la vie nationale, dont les normes endogènes, sont des éléments pouvant permettre d’avancer vers une amélioration de la situation.

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BIBLIOGRAPHIE

Govain, Renauld, (2013), « Le français haïtien et l’expansion du français en Amérique » in Véronique Castellotti (dir.), Le(s) français dans la mondialisation, coll. « Proximités sciences du langage », Fernelmont, Éditions EME Intercommunications, p. 85-103.

Govain, Renauld, (2009), Plurilinguisme, pratique du français et appropriation de connaissances en contexte universitaire en Haïti, Thèse de doctorat de 3e cycle, Université Paris 8.

Govain, Renauld, (2008), « Normes endogènes et enseignement-apprentissage du français en Haïti », Études créoles numéros 1 et 2, Cultures et développement. In memoriam André Marcel d’Ans, Paris, L’Harmattan, p. 131-164.

Pompilus, Pradel, (1981 [1961]), La langue française en Haïti, Port-au-Prince, Les Éditions Fardin.

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Pour citer

Renauld Govain, La situation du français à l’université en Haïti
Le français à l'université , 19-04 | 2014
Mise en ligne le: 11 décembre 2014, consulté le: 22 septembre 2017

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Auteur

Renauld Govain

Université d’État d’Haïti (Haïti)

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