Le français à luniversité

Le français à l’Université de La Havane : histoire et actualité

Rita González Delgado et Eric Fernández Hernández

Texte intégral

1Cuba est un pays hispanophone, situé dans la Caraïbe, où l’espagnol, l’anglais, le français et les langues créoles partagent des espaces. Dans le contexte universitaire cubain, c’est le français qui figure comme deuxième langue étrangère après l’anglais. Cette situation se reproduit à l’échelle de l’Université de La Havane. Dans cet article, nous nous proposons d’aborder les antécédents de cet enseignement et d’offrir un panorama de la présence du français dans la plus ancienne université du pays à travers différentes époques.

2À l’époque coloniale, la maîtrise du français était synonyme de « distinction ». Les familles aisées assuraient des cours de langues étrangères, notamment de français, à leurs enfants grâce aux services des institutrices et des précepteurs. La culture française avait une influence remarquable, et envoyer les enfants en France pour des études supérieures était un désir et un objectif de beaucoup de ces familles. À la fin du XIXe siècle, la domination espagnole finit après 30 ans de lutte pour l’indépendance, mais à ce moment-là se produit l’intervention nord-américaine, ce qui a entraîné des conséquences politiques, économiques et sociales. Dans cet article, uniquement les aspects concernant l’enseignement des langues étrangères, dont le français, seront abordés.

3Pour résumer la situation de la première moitié du XXe siècle, il faudrait préciser que l’anglais a progressivement remplacé le français dans certains types d’enseignement. Cependant, le français n’a jamais été absent du panorama éducatif cubain : les programmes d’étude du baccalauréat établissaient deux ans d’anglais et deux autres de français obligatoires; plus tard, l’une des deux langues est devenue obligatoire selon le choix des élèves, et à un autre moment postérieur, l’anglais est devenu obligatoire pour tous les élèves, le français restant obligatoire seulement pour les étudiants de baccalauréat en Lettres. Malgré la forte et croissante diffusion de l’anglais, de prestigieuses institutions culturelles ont toujours maintenu vivant l’enseignement du français, parmi lesquelles la Société Lyceum, depuis les premières décennies du siècle, et l’Alliance Française, fondée en 1951.

4Dans le contexte universitaire, l’enseignement des langues, et particulièrement du français, a été limité pendant plus de 300 cents ans à l’Université de La Havane. Fondée en 1728, c’est le seul établissement universitaire dans le pays jusqu’à la fondation de l’Université d’Oriente en 1947, et de l’Université Centrale de Las Villas en 1951. À l’heure actuelle, le pays compte plus de 60 universités tout au long du pays.

5La place du français à l’Université de La Havane
L’enseignement en latin caractérise les premières étapes du développement universitaire, et donc, l’absence d’enseignement des langues vivantes. Peu à peu, des modifications y sont introduites au profit de l’espagnol, langue nationale, et plus tard, l’enseignement des langues étrangères aura une place, assez discrète au début, dans les programmes de formation dispensés. C’est fondamentalement au XXe siècle que ces transformations sont plus sensibles : en 1907, une demande de création de plusieurs chaires de langues vivantes à l’Université est officiellement présentée par des étudiants universitaires. Elle a été refusée, mais en 1928, le premier Institut de Langues Modernes a été créé à l’Université de La Havane (Décret présidentiel 1790). Malheureusement, la vie de cette institution a été éphémère pour des raisons économiques, et pendant des décennies, enseignants et étudiants ont dû continuer à argumenter en faveur de ce type d’institution. Bien que sans chaires, départements ou facultés officiellement créés, les cours de langue se sont maintenus, ce qui est attesté par les archives universitaires. Le français, l’anglais et l’allemand (techniques) sont enseignés dans la carrière d’Architecture; le français est obligatoire en Droit diplomatique et consulaire; le français et l’anglais sont obligatoires en Sciences Physiques et Mathématiques. En 1934, la Chaire de Français est fondée à la Faculté de Sciences Sociales et Droit.

6L’idée de la création d’une institution spécialisée en langues étrangères ayant toujours été vivante, en 1947 naît l’Institut de Langues Modernes « Juan Miguel Dihigo » à la Faculté de Philosophie et Lettres. Il s’agit de la première institution cubaine (et pendant des années la seule) qui a formé des enseignants de langues étrangères. En même temps, elle a assuré différents types de cours d’anglais, de français, d’allemand, d’italien et de russe à l’université.

7Les grandes réformes dans le système d’éducation qui se sont produites dans le pays après 1959 ont sensiblement contribué à la diffusion de la langue française, fondamentalement grâce à la création d’un réseau d’Écoles de langues dans tout le pays, ainsi qu’à la fondation des Instituts pour la formation d’enseignants et de traducteurs (« Máximo Gorki » et « Pablo Lafargue »), de même qu’à celle de centres de formation dans différents organismes où les langues étrangères ont connu un grand essor, par exemple la création, en 1977, de l’Université Pédagogique de Langues Étrangères « Paul Lafargue » qui, jusqu’en 1991, a contribué à la formation des spécialistes en langues étrangères, notamment en français.

8Dans le cas de l’enseignement universitaire, d’importantes transformations se sont produites : l’une des premières a été la Réforme Universitaire de 1962, qui a mis en place les licences en langues française, anglaise, russe et allemande, sans précédent dans le pays. Tout au long des décennies, la Licence en Langue Française a adopté des programmes d’étude différents, renouvelés périodiquement pour donner des réponses de plus en plus satisfaisantes aux besoins du pays et pour perfectionner la formation des professionnels. À partir de 1995, la Maîtrise en Langue Française (mentions Didactique du FLE, Traduction et Interprétation, Études socioculturelles) a notamment contribué à la spécialisation des professionnels du pays, et à partir de 1998, le programme du Doctorat en Linguistique a constitué une voie essentielle de formation scientifique supérieure pour ces professionnels. Il faudrait signaler que dans la formation continue des spécialistes, il y a eu une très importante contribution de la coopération internationale : les rapports avec des institutions de différents pays ont permis de maintenir et de diversifier les programmes de perfectionnement des professionnels. Il est à signaler les possibilités des bourses des associations telles que l’ancienne AUPELF et l’actuelle AUF qui ont permis aux spécialistes de haut niveau de maintenir une actualisation à travers des bourses de postdoctorat dans des universités prestigieuses francophones, et aussi dans le perfectionnement des jeunes spécialistes grâce à des bourses de Master 2 et de doctorat.

9Depuis 1998, la Licence en Langue Française inclut une formation professionnelle en deuxième langue étrangère, cette dernière au choix des étudiants (anglais, allemand, italien, portugais, japonais ou russe); de même la formation professionnelle en français (deuxième langue étrangère) fait partie des programmes d’étude des autres licences en langues étrangères, ce qui a accru le nombre de professionnels ayant le français comme centre de leur formation. L’enseignement du français dans d’autres licences (Lettres, Droit, Tourisme, par exemple) permet à ces futurs spécialistes de se servir de la langue française à des fins professionnelles.

10Le français est donc vivant à l’Université de La Havane, et dans le contexte spécifique des formations en langue française aux premier, deuxième et troisième cycles de l’enseignement universitaire, les processus inhérents aux formations universitaires ont été développés de façon à assurer des résultats pertinents. Ces processus ont atteint un degré d’impact reconnu par la société tout au long des décennies, ce qui pourrait être résumé de la façon suivante : 1) La formation des professionnels. Plus de mille diplômés qui ont accompli les tâches concernant l’enseignement du FLE, la traduction, l’interprétation, la recherche, ainsi que d’autres relatives au tourisme, aux relations publiques et à la communication sociale. 2) La recherche scientifique grâce à laquelle la découverte, l’innovation et la création se sont réalisées dans les domaines linguistique, didactique, littéraire, historique, culturel, liés au français et aux pays francophones, actuellement centrés sur l’intercompréhension des langues, les technologies de l’information et de la communication appliquées à l’enseignement du FLE, le FOS, l’analyse du discours, les études sémantiques et sémiotiques, l’élaboration des dictionnaires, l’œuvre littéraire d’auteurs francophones. 3) La promotion de la culture universitaire dans la société. Ceci a conditionné la mise en place systématique de cours de français adressés à des publics très différents, selon leurs demandes et leurs besoins; la participation des diplômés et des étudiants dans le projet communautaire « Chantons et jouons en français », soutenu par l’Alliance Française de La Havane, destiné aux enfants et aux adolescents, et qui rejoint plus de 2 000 enfants chaque année; la mise en place de quatre cours de français de différents niveaux à la télévision nationale, conçus et animés par des enseignants du Département de Français avec la participation des jeunes diplômés de la Licence et de la Maîtrise, entre 2001 et 2012 (Bonjour à tous I, Bonjour à tous II, Parcours francophone I et Parcours francophone II, environ 350 heures de cours en tout), qui ont été retransmis à plusieurs reprises en répondant à la demande du public.

11Le français continue à occuper une place importante dans la formation des universitaires à l’Université de La Havane, ce qui a des répercussions dans notre société et maintient vivants l’intérêt et la préférence pour la langue française et les cultures francophones.

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BIBLIOGRAPHIE

Ginoris Quesada, Oscar, (2009), Fundamentos didácticos de la educación superior cubana. Selección de lecturas, Editorial Félix Varela, La Habana.

González Delgado, Rita, (2012), Discours prononcé dans la cérémonie en commémoration du 40e Anniversaire de la Faculté des Langues Étrangères, Aula Magna, Université de La Havane, le 20 décembre 2012.

González Delgado, Rita, (2013), Conférence sur l’histoire du français à Cuba, Réunion de l’Association des Linguistes de Cuba, Groupe de spécialistes de français GELFRA, La Havane, février 2013.

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Pour citer

Rita González Delgado et Eric Fernández Hernández, Le français à l’Université de La Havane : histoire et actualité
Le français à l'université , 19-04 | 2014
Mise en ligne le: 25 novembre 2014, consulté le: 19 mars 2019

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Auteurs

Rita González Delgado

Université de La Havane (Cuba)

Eric Fernández Hernández

Université de La Havane (Cuba)

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