Le français à luniversité

Langues en contact — Langues en contraste. Typologie, plurilinguismes et apprentissages1

Anne Grobet

Référence de l'oeuvre:

Borel, Stéphane, (2012), Langues en contact — Langues en contraste. Typologie, plurilinguismes et apprentissages, collection « Mehrsprachigkeit in Europa / Multilingualism in Europe », volume 4, Peter Lang, Bruxelles, Bern, Berlin, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, 426 pages.

Texte intégral

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1Ouvrage riche et dense, Langues en contact — Langues en contraste. Typologie, plurilinguismes et apprentissages, de Stéphane Borel, s’inscrit dans la mouvance des études actuelles sur le plurilinguisme, le considérant comme un enjeu crucial pour la construction de l’individu et de la société (p. ex. Gajo, 2001; Moore, 2006), un capital à préserver notamment en Europe au-delà de l’utilisation de l’anglais comme lingua franca (Grin, 2005). Le contact de langues y est considéré sous divers angles, dans différents contextes (typologiques, didactiques, quotidiens..), comme un facteur déclenchant des disponibilités acquisitionnelles, c’est-à-dire comme un outil favorisant l’élaboration de savoirs tant linguistiques que conceptuels (disciplinaires). Les propositions théoriques sont illustrées par de courts exemples au début de l’ouvrage et développées, dans les derniers chapitres, à partir de l’analyse de séquences interactionnelles enregistrées dans la ville de Bienne et dans le canton des Grisons, exemples représentatifs de différents plurilinguismes en Suisse.

2Bien qu’il accorde une importance particulière au cadrage notionnel, l’ouvrage de Stéphane Borel présente dans sa construction même une forme d’équilibre entre théorie (chapitres 1 et 2) et analyse de pratiques effectives (chapitres 3 et 4). Le premier chapitre établit un état de l’art de la linguistique des langues en contact : approches, formes (marques transcodiques), fonctions (entre acquisition et communication), langues de contact. Il évoque les différents contextes sociodidactiques du plurilinguisme, avant d’aborder la question des représentations sociales associées aux activités métalinguistiques. Le deuxième chapitre adopte une approche typologique, le contraste entre les langues faisant ressortir leurs caractéristiques plus ou moins proches et/ou distantes. Une attention particulière est portée aux travaux liés à l’intercompréhension, dans différents contextes européens, qui sont mis en relation avec les études portant sur l’acquisition d’une langue tertiaire. L’auteur en vient à souligner l’importance de l’étude des interactions et des données métadiscursives dans l’élaboration d’une typologie. L’étude des interactions et des représentations sociales associées se trouve au cœur des derniers chapitres, qui présentent et discutent des cas de contact-contraste de langue, en relation avec leur contexte sociolinguistique spécifique. Le troisième chapitre interroge le lien entre l’enseignement bilingue et une discipline dite non linguistique (DdNL, Gajo, 2009), les mathématiques, tandis que le quatrième chapitre discute la question de la « naturalité du contact » dans les situations particulières de la ville bilingue de Bienne et celle des Grisons, mettant en évidence la complexité de la mosaïque grisonne.

3Ces différents chapitres possèdent une certaine autonomie, rendue manifeste par le caractère éclectique des données étudiées, reflétant tant la curiosité et la diversité des intérêts de Stéphane Borel que les différents projets de recherche dans lesquels il a été impliqué. Comme le souligne Laurent Gajo dans la préface, l’ouvrage se prête ainsi à différentes lectures : linguistique du plurilinguisme (mentionnons par exemple le rappel notionnel très clair du premier chapitre), grammaire comparée et linguistique de l’acquisition (notamment le chapitre 2), didactique du plurilinguisme (enseignement des maths et du romanche), sociolinguistique (exemples de Bienne et des Grisons), etc. La continuité de la réflexion est toutefois maintenue, et cela, premièrement, par de nombreux « échos » — parfois inattendus — entre les différents chapitres. Ces effets de résonance semblent parfois résulter du contact entre les différentes thématiques abordées : par exemple, lorsqu’il s’intéresse à l’enseignement bilingue, l’auteur interroge les représentations sociales des participants pour se demander si les mathématiques doivent être considérées comme « une langue en soi », revisitant sous un autre angle l’idée de « contact de langues ». Des processus acquisitionnels sont décrits non seulement dans des séquences d’enseignement, mais aussi dans des situations non spécifiquement didactiques (à Bienne), qui donnent lieu à certaines acquisitions parfois « malgré » les locuteurs. Enfin, dernier exemple, la boucle entre le premier et le dernier chapitre est bouclée par la mise à jour de différentes marques transcodiques dans le discours en romanche des enfants scolarisés en classe bilingue. Deuxièmement, un certain nombre de notions théoriques présentées dès l’introduction constituent des fils conducteurs au long des différents chapitres, fils plus ou moins visibles en fonction de la thématique abordée. L’auteur discute ainsi à plusieurs reprises la paire terminologique « contact-contraste » : le « contact » linguistique fonctionne comme outil pour la conceptualisation d’objets du savoir, et cela d’autant plus s’il est explicitement rendu conscient par des mises en « contraste » effectuées par les locuteurs. Stéphane Borel revisite également l’opposition « endolingue-exolingue » à la lumière de l’exemple de Bienne, ville naturellement bilingue, soulignant le rôle de catalyseur joué par la naturalité du contact dans la mise en place de stratégies plurilingues. Comme dernier exemple de thématique transversale, on peut relever l’intérêt de l’auteur accordé aux représentations sociales, associées aux activités métalinguistiques des locuteurs.

4D’un point de vue formel, il est vrai que la densité de la présentation théorique de cet ouvrage peut dans un premier temps sembler ardue au lecteur non expert, mais la récurrence des thématiques, la clarté des explications, la présence de nombreux résumés au début des chapitres ainsi qu’un index des notions lui facilitent le travail. On peut également noter la présence de nombreuses références bibliographiques, offrant un état de la question actuel sur les thèmes traités. Bref, tous ces éléments, allant de pair avec la qualité du travail effectué, suffiraient déjà à recommander l’ouvrage de Stéphane Borel. Et pourtant, il y a encore une autre raison de le conseiller aux linguistes curieux, amateurs des particularités des langues atypiques, minoritaires ou sortant des cadres ordinaires : il s’agit de l’originalité du choix des nombreux exemples, qui témoignent de la richesse des connaissances linguistiques de l’auteur. Une place est ainsi faite au finnois, aux différents dialectes des Grisons, au suisse-allemand, au basque, au toki pona, etc., illustrations que Stéphane Borel traite avec sérieux et pertinence, mais non sans s’autoriser quelques clins d’œil établissant une relation de connivence avec son lecteur, histoire de partager son plaisir...

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Notes

1 Nous reprenons ici le compte-rendu paru initialement dans le numéro 98 du Bulletin suisse de linguistique appliquée, revue de L’Association Suisse de Linguistique Appliquée (VALS/ASLA): http://www.vals-asla.ch/cms/fr/bulletin.html.

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Pour citer

Anne Grobet, Langues en contact — Langues en contraste. Typologie, plurilinguismes et apprentissages
Le français à l'université , 19-03 | 2014
Mise en ligne le: 24 septembre 2014, consulté le: 17 août 2018

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Auteur

Anne Grobet

Université de Genève (Suisse)

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