Le français à luniversité

Le français à l’Université King Abdulaziz de Djeddah. État d’une expérience unique dans l’une des plus anciennes universités saoudiennes

Mohamed Aref

Texte intégral

1Étudier le français en Arabie Saoudite? Il est certain que la question prête à l’étonnement, notamment lorsque l’on sait que ce royaume du Golfe, comme tous les autres états de la région d’ailleurs, semble historiquement plus proche de la culture anglo-saxonne. Pourtant, notre étonnement s’en trouve amplifié lorsque l’on apprend que la langue française y est enseignée depuis plusieurs décennies. La preuve en est l’exemple de l’Université King Abdulaziz située à Djeddah, ville portuaire donnant sur la mer Rouge. C’est de cette institution académique que nous nous approcherons pour en apprendre davantage sur cette expérience inédite.

2Doyenne des universités de la région ouest du Royaume d’Arabie Saoudite, l’université King Abdulaziz est fondée en 1967. En 1969, la Faculté des Lettres et des sciences humaines ouvre ses portes avec un seul et unique département : le Département de langue et littérature anglaises.

3Ce n’est qu’en 1980 que la langue française, qui jusque-là n’était enseignée qu’à titre facultatif, fait son entrée en tant que section à part entière. Le Département de langue anglaise perd alors sa dénomination au profit du Département des langues européennes. Depuis lors, seules ces deux sections coexistent.

4L’inégalité des effectifs entre les deux sections s’est très tôt fait remarquer, laissant présager le pire pour la section de français. Pour se faire une idée du déséquilibre, il suffit de savoir que la section d’anglais (campus des étudiants) dans sa globalité compte actuellement quelque 2 000 étudiants ainsi que 40 membres du corps enseignant, contre 35 étudiants et 8 membres du corps enseignant pour la section de français. Les chiffres sont toutefois beaucoup plus encourageants du côté du campus des étudiantes. En effet, le français y jouit d’une plus grande affluence, avec en moyenne 220 étudiantes pour 15 membres du corps professoral. Ces chiffres trouvent toute leur explication tant au niveau de la perception qu’ont les Saoudiens de la langue et de la culture françaises qu’au niveau de la valeur utilitaire du français.

5Figurant au rang des destinations préférées des Saoudiens, la France jouit d’une aura toute particulière, et la langue de Molière peine à s’affranchir des clichés traditionnels réels, mais quelque peu limitatifs qui la cantonnent à être principalement la langue du luxe, du raffinement, de la beauté, voire la « langue de l’amour » (Albalawi, 2001). Sans aller jusqu’à conclure que cette conception constitue le principal mobile auprès des étudiantes saoudiennes, il n’en demeure pas moins que le statut de produit de luxe dont jouit le français joue énormément en sa faveur. Dans une conjoncture socioéconomique où le marché du travail n’a pas encore ouvert toutes ses portes aux jeunes licenciées, le français se porte comme une valeur refuge à fort potentiel émotionnel de distinction. La donne commence toutefois à changer à la lumière des nouvelles politiques de l’emploi, et il serait à craindre que les étudiantes prennent massivement la même orientation que leurs confrères masculins.

6En effet, le cas des étudiants est autre puisqu’ils sont censés rejoindre le marché du travail (Rigoulet-Roze, 2007 : §24). Or, la valeur marchande du français en est toujours le principal handicap, « la langue la plus payante » (Laponce, 2006 : 97) étant sans surprise et comme partout ailleurs l’anglais. C’est principalement pour cette considération pragmatique que les parents déconseillent à leurs enfants un choix autre que celui de l’anglais (Albalawi, 2001).

7Dans un tel contexte, comment se font les choix des étudiants déjà inscrits à la section de français?

8Pour beaucoup d’étudiants, l’accès à la section de français ne résulte pas d’un choix délibéré. Seule une minorité confirme ce choix pour diverses raisons :
— l’étudiant a déjà voyagé en France et apprécié sa langue et sa culture;
— il juge qu’il possède un bon niveau d’anglais et qu’il aurait tout à gagner à apprendre une seconde langue étrangère;
— l’apprenant sait qu’en étudiant le français il se démarque de la majorité anglophone et augmente ses chances d’obtenir un poste exigeant une certaine connaissance du français;
— l’apprenant est tout simplement un francophile dont la passion pour la France et sa culture est désintéressée.

9Quant à la majorité des étudiants, ils se retrouvent à la section de français lorsque leurs choix, en tête desquels se hisse la section de langue anglaise, n’ont pas été satisfaits. Le français est en quelque sorte un dernier recours pour eux, et le défi relevé jusqu’ici avec beaucoup de succès par les membres du corps enseignant est bien de cohabiter avec cette déception initiale et de la traiter jusqu’à la transformer en motivation. Tel est l’un des principaux aspects du profil type de l’étudiant ou de l’étudiante de français.

10L’autre aspect majeur est que l’apprenant n’a jamais étudié le français à l’école, le système éducatif scolaire n’y ayant intégré que l’anglais. Albalawi (2001) déplore à cet égard l’absence de choix d’une seconde langue étrangère.

11Le processus d’apprentissage, en étant engagé pour une majeure partie des apprenants avec ces deux handicaps assez lourds, s’avère être un véritable défi. Jusqu’en 2009, tout apprenant passait quatre ans à apprendre le français. C’est alors qu’une restructuration des cursus et programmes universitaires afin de se conformer aux exigences d’accréditation académique de l’American Academy for Liberal Education a en quelque sorte desservi l’enseignement des langues, comme la première année d’études a été remplacée par une année générale. L’apprenant s’initie donc désormais au français à partir de sa seconde année universitaire.

12Fort heureusement, de nombreux partenariats ont été signés entre l’université King Abdulaziz et des universités françaises. Ces partenariats, entrés en vigueur en 2009, ont permis à plus d’une soixantaine d’étudiantes et d’étudiants saoudiens de passer une année universitaire entière dans des centres de langue en France et de progresser de manière très significative. Ces derniers jouissent d’une bourse d’études octroyée par le gouvernement saoudien, véritable indice de l’intérêt étatique porté à l’apprentissage du français.

13Les récents développements de l’enseignement à distance ont incité l’université King Abdulaziz à lui consacrer un intérêt tout particulier. C’est ainsi qu’une structure technopédagogique d’enseignement du français à distance a vu le jour en 2007, permettant à des étudiants vivant dans des villes situées à plus de mille kilomètres du campus de suivre des cours d’initiation au français. Les documents écrits, vidéo et sonores se trouvent sur une plateforme de type EMES (E-Learning Management Electronic System) qui assure également les fonctions de communication asynchrones, de forum et de remise de devoirs en ligne. Les rencontres en ligne avec le professeur de français ont lieu en classe virtuelle via le dispositif Centra 7. L’apprenant bénéficie de l’enregistrement intégral, qu’il peut à tout moment consulter. Les examens de fin de semestre se font uniquement en présentiel dans des centres d’examen agréés.

14Les perspectives de développement du français se font prometteuses, notamment à l’issue de la décision de l’Université de proposer aux facultés de médecine, de droit, d’économie, de gestion et de tourisme un module d’apprentissage du français sur objectifs spécifiques. Cette dissémination du français au sein des différentes facultés répond en clair à une demande de plus en plus importante d’apprenants désireux d’entamer des études postuniversitaires en France. Mais quels sont les principaux débouchés réservés aux apprenants du français?

15Il reste toutefois aussi une marge de manœuvre pour le français, qui se réserve une place de choix dans les principaux ministères tels que ceux de l’intérieur, de la défense, des affaires étrangères et de la communication. Le ministère du Hadj (pèlerinage des musulmans à la Mecque) s’intéresse également à la formation de guides pouvant accompagner les pèlerins francophones ainsi qu’à la formation de traducteurs capables d’assurer la traduction des textes religieux ainsi que des renseignements pratiques destinés aux fidèles.

16C’est ainsi que le français se démarque avantageusement de l’anglais en se positionnant sur un axe qualitatif plutôt que quantitatif. C’est justement le développement de cet axe qualitatif qui garantira la pérennité de l’intérêt voué à la langue de Molière au pays des deux Saintes Mosquées.

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BIBLIOGRAPHIE

Albalawi, Ibrahim, (2001), « Le français en Arabie Saoudite : témoignages divers et attitudes parentales », Synergies – Pays riverains de la Baltique (actes du colloque sur le français langue internationale). En ligne : http://gerflint.fr/Baltique1/baltique1.html (consulté le 26 février 2014).

Laponce, Jean, (2007), Loi de Babel et autres régularités des rapports entre langue et politique, Les Presses de l’Université Laval, Québec, 194 pages.

Rigoulet-Roze, David, (2007), « La “Saoudisation” de l’emploi : un défi démographique autant que socioéconomique, sinon politique », Revue européenne des migrations internationales, vol. 23, n° 1, p. 35-48.

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Pour citer

Mohamed Aref, Le français à l’Université King Abdulaziz de Djeddah. État d’une expérience unique dans l’une des plus anciennes universités saoudiennes
Le français à l'université , 19-01 | 2014
Mise en ligne le: 17 mars 2014, consulté le: 25 mars 2019

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Auteur

Mohamed Aref

Université King Abdulaziz (Arabie saoudite)

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