Le français à luniversité

Le français de la connaissance, cette grande langue cible

Marc Van Campenhoudt

Texte intégral

1De nos jours, il serait impensable d’envisager l’usage écrit du français spécialisé en négligeant l’influence du contact des langues et, plus encore, le fait que la modernité s’exprime dans un monde multilingue et globalisé. Les textes de référence disponibles en français à l’échelle internationale sont bien souvent traduits, en tout ou en partie, depuis une langue étrangère, et non rédigés intégralement par un francophone « de langue maternelle ».

2Formé à bonne école, le philologue a appris à écarter le texte traduit, comme n’appartenant pas à notre langue, quelle que soit sa qualité. Il semble a priori logique de considérer le Gide auteur des Faux-monnayeurs, mais non point le « traducteur » de Typhon. Ce point de vue demeure aisément défendable pour constituer un corpus d’œuvres littéraires originales. Mais pour qui souhaite étudier tous les faits de langue, en intégrant les énoncés de moindre prestige, il est de plus en plus difficile d’identifier et d’isoler les traductions.

3La déontologie veut que l’on ne traduise que vers sa langue maternelle, la seule que l’on maîtrise parfaitement. L’état du monde, marqué par un grand brassage des hommes, met, il est vrai, à mal la primauté absolue de cette langue maternelle. On parlera donc de langue A, de langue première, de langue active, de langue de culture, de scolarisation, d’adoption... Le fait littéraire, à travers Cioran, Senghor, Maalouf ou encore Littell, illustre bien la complexité de cette problématique.

4Au-delà de ces cas emblématiques, nombre de textes véhiculant savoirs et connaissances en français sont des traductions. À leur côté, on trouve une galaxie d’écrits de même nature qui ont été rédigés par des locuteurs allophones puis révisés, qui ont été rédigés simultanément dans plusieurs langues, voire qui sont des réduplications de traductions antérieures. Il n’est pas toujours aisé de faire le départ entre ces cas, que nous allons tenter de décrire, mais tous ont pour point commun de ne pas être « de première main ».

5L’édition scientifique de langue française, soutenue par l’AUF, est caractéristique de la première situation : le texte publié a été rédigé par un allophone qui a sans doute fait réviser son article avant de le soumettre. Celui-ci sera encore révisé — comme celui de l’auteur francophone — au cours du processus éditorial. On n’est pas tant dans le cas d’une traduction que dans celui d’un texte dont la forme a dû être améliorée pour répondre à une exigence éditoriale. En français comme en anglais, cette problématique nourrit d’ailleurs toute une filière didactique sur objectif spécifique, dont le rôle est primordial, sinon stratégique.

6Les grandes institutions européennes sont confrontées à une difficulté éditoriale de même nature : bien des textes y sont rédigés par des fonctionnaires allophones qui font le choix de s’exprimer dans une langue tierce. Il faut souvent les faire réviser par une cellule spécialisée avant de les diffuser et de les traduire. On peut penser qu’une semblable situation marque la genèse de bien des textes de communication écrits en français dans le cadre d’institutions internationales utilisant le français comme langue officielle.

7L’enjeu sous-jacent est celui d’une prédominance comme lingua franca sur le marché des langues. Inciter des scripteurs allophones à rédiger directement en français, en anglais ou dans une autre langue place les lecteurs « natifs » dans une situation de grand confort, sinon d’hégémonie. Poursuivre un tel objectif pour la langue française supposerait que les enseignants et toute la communauté des francophones acceptent la codification d’un français de base, concurrent du Basic English et du Globish.

8De tradition, plutôt que de se risquer dans cette voie teintée de pragmatisme anglo-saxon, les décideurs préfèrent dresser l’état du français dans le monde, en utilisant notamment pour marqueur le volume de textes disponibles en français. C’est oublier que bien des textes ont des coauteurs de langues distinctes, une situation de « polyphonie interlinguistique » évidemment présente dans des sphères d’activité majeures.

9Ainsi, les articles scientifiques d’un seul auteur deviennent l’exception, les projets de recherche étant souvent menés par des équipes internationales. Un fragment peut être rédigé par un natif et un autre être traduit ou sérieusement révisé par un corédacteur natif ou une tierce personne. Affectant de manière évidente la littérature scientifique en anglais, cette pratique est présente également en français dans les domaines de connaissance où l’édition scientifique demeure une référence.

10Les grandes conventions internationales, comme les directives européennes ou la législation des pays multilingues, ne sont pas élaborées dans la langue maternelle de l’un ou l’autre bon génie, puis traduites. Des versions de travail font des allers-retours entre des chancelleries, des commissions, des groupes de pression, et des amendements sont proposés dans une diversité de langues. Chaque état du texte, voire chaque fragment, peut être traduit à de multiples reprises et il n’y a donc plus de langue de départ clairement identifiable. Une égalité de valeur juridique est souvent reconnue au texte de chaque langue.

11On pourrait encore citer le cas des journalistes qui rédigent leurs textes en traduisant, tant bien que mal, des extraits de communiqués de presse ou le contenu de sites Internet très spécialisés. Sans évoquer le sujet du plagiat — quasiment indétectable — d’indélicats « traducteurs » occasionnels.

12Considérer que ces « patchworks linguistiques » doivent être écartés puisque non inspirés par le génie de la langue est une position intenable qui conduirait à écarter d’emblée des pans entiers de la langue, à commencer par celle de la science, de la presse, du droit international ou même national. Ainsi, lorsque l’on porte publication au Journal officiel de l’adhésion à une convention internationale ou que l’on transpose des dispositions internationales dans le droit national, on reprend telles quelles nombre d’expressions du texte original. On en arrive donc à devoir reconnaître l’existence d’une langue française internationale propre à certains domaines de spécialité, dont on ignore si elle est traduite ou non et qui influence la langue de référence.

13Ainsi, l’influence de la traduction ou plutôt des nécessités de la traduction est patente dans le Droit de la mer, dès lors qu’il a fallu élaborer des notions nouvelles et exprimer les mêmes règles dans chaque langue officielle des Nations Unies. Dans ce cadre, la traduction peut induire un enrichissement terminologique, donc lexico-syntaxique, de la langue spécialisée : battre le pavillon se dit désormais, et depuis 30 ans, en droit maritime international là où le bon usage privilégie battre pavillon. De même, le concept juridique désigné par État du pavillon est devenu incontournable. Il ne s’agit pas d’une bizarrerie lexicale, mais d’un terme spécialisé qui a autant d’importance qu’État côtier, État archipel, État partie, État de transit, État sans littoral ou État tiers.

14Grâce à la traduction, le nouveau concept inventé en dehors de notre langue peut désormais être désigné en français. S’il n’y a que peu d’emprunts dans un dictionnaire de droit international, c’est sans doute parce que les textes du domaine sont très rapidement traduits par des spécialistes de la chose. Si les textes de l’économie et de la finance, de l’informatique et de l’automobile — pour ne pas parler de l’ingénierie linguistique — l’étaient plus systématiquement, notre langue n’en serait que plus riche. Cet enrichissement rapide ne dépendrait pas de l’humeur du Quai Conti, mais de la créativité des traducteurs spécialistes du domaine.

15Il reste à évoquer le cas des réduplications. L’alignement informatique des textes traduits, qui était au départ un instrument de recherche en sciences du langage, est devenu un puissant outil d’aide à la traduction dont l’influence ne peut plus être ignorée du profane. Les traducteurs utilisent de nos jours de gigantesques « mémoires de traduction » qui permettent d’éviter d’avoir à retraduire des phrases et même des fragments de phrase. De puissants moteurs proposent sur la toile de volumineux « bitextes » découpés en énoncés prétraduits. Le recours à ces outils conduit souvent à la perte des notions de langues source et cible et, plus encore, à la réduplication à l’infini des mêmes énoncés. Ce phénomène, au regard duquel la réminiscence littéraire et la citation — voire le plagiat — ne sont que bien peu de choses, devra être observé avec attention au cours des prochaines années, son rôle se révélant de plus en plus prégnant. Lorsque l’usage de la machine vise uniquement un gain de productivité, le traducteur perd le pouvoir de réénoncer un contenu en fonction du contexte et du cotexte et la qualité du message peut s’en trouver profondément affectée. En arrivera-t-on, in fine, à une traduction machinale et à moindres coûts qui utilisera les mêmes rengaines et les mêmes structures, adoptées ensuite, volens nolens, par les rédacteurs de chaque langue ?

16On l’aura compris, la critique génétique des textes constitue bien plus qu’un enjeu philologique dès lors que le contact des langues affecte la masse des écrits de communication. La Francophonie a assurément entamé une révolution copernicienne en prenant conscience du rôle de la traduction. Elle n’est désormais plus considérée comme un pis-aller, mais bien comme un vecteur de la présence du français sur la scène internationale et outil indispensable pour accéder à une information globalisée.

17Il importe, toutefois, que les politiques publiques de soutien à la traduction soient renforcées et ne se focalisent pas sur les écrits les plus prestigieux. En effet, en l’absence de traduction des textes de référence de la science, de la technique et du droit — vers et depuis le français —, l’université francophone risque de tenir ses enseignants-chercheurs comme ses étudiants à l’écart du train de la modernité. Par leurs politiques de « localisation », des entreprises comme Microsoft, Apple ou Google produisent sans doute plus d’efforts financiers pour l’enrichissement de la langue française que nos décideurs francophones... Il convient donc de sensibiliser aux enjeux de la traduction et d’une communication bien pensée les étudiants qui seront appelés à transmettre des connaissances dans le cadre d’une pratique professionnelle. En effet, parmi les plus grands maux qui pourraient affecter l’accès des populations francophones à l’information figurent l’absence de traduction ou une traduction au rabais, opérée sans grands moyens intellectuels, contrainte par l’urgence et l’économie à courte vue.

18La formation des traducteurs constitue de nos jours un défi primordial : sur la scène internationale, le français est désormais une langue cible et sa survie tiendra à sa capacité à assumer au mieux ce statut. Ce renversement de perspective n’est pas sans conséquence pour les universités. Il implique que leurs responsables soient bien au fait des balises à respecter pour former au métier de traducteur. Une école de traduction ne saurait être l’appendice d’un institut des langues vivantes. Elle ne se crée pas davantage en « professionnalisant » d’un coup de baguette magique une filière de lettres modernes orientée vers la littérature. Elle doit diplômer de véritables spécialistes, aptes à aborder des textes ardus, excellents scripteurs et fins connaisseurs des arcanes de la langue. Leur solide formation à l’étude de la morphologie du français et à la créativité néologique constitue un pôle d’ancrage fondamental d’une politique d’enrichissement immédiat d’une langue qui entend demeurer à la pointe de la modernité.

19L’enjeu est celui de la place du français dans le monde. Il suppose un cursus spécifique.

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Pour citer

Marc Van Campenhoudt, Le français de la connaissance, cette grande langue cible
Le français à l'université , 18-02 | 2013
Mise en ligne le: 26 juin 2013, consulté le: 25 mars 2019

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Auteur

Marc Van Campenhoudt

Institut supérieur de traducteurs et interprètes Haute École de Bruxelles (Belgique)

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