Le français à luniversité

L’entrée dans le bilinguisme

Sylvie Dardaillon

Référence de l'oeuvre:

Tirvassen, Rada (dir.), (2012), L’entrée dans le bilinguisme, coll. « Espaces discursifs », L’Harmattan, Paris, 214 pages.

Texte intégral

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1Ce nouvel ouvrage dirigé par Rada Tirvassen, linguiste attaché au CNRS et chargé de cours à l’Institut Mauricien pour l’Éducation, prolonge la réflexion développée en 2010 dans La langue maternelle dans l’océan Indien1, qui montrait les lacunes dans la prise en compte des langues premières par l’école dans les pays du Sud, malgré leurs fonctions identitaires et cognitives. L’auteur se donne cette fois pour objectif de renouveler l’étude des situations plurilingues qui caractérisent la société mauricienne, en observant plus particulièrement la spécificité de l’acquisition du français dans une dynamique plurilingue complexe créole/français/anglais. Il se place pour ce faire dans la double posture du chercheur et du formateur d’enseignants pour proposer une analyse théorique rigoureuse du fonctionnement plurilingue en contexte scolaire mauricien et ouvrir un vaste champ de réflexion didactique.

2Rada Tirvassen propose dans un premier temps une description sociolinguistique de la société mauricienne, mettant en évidence combien le langage et la maîtrise des compétences langagières plurilingues présagent de la trajectoire scolaire et sociale des enfants. Il met également l’accent, pour ce qui concerne l’apprentissage du français, sur les effets de stratégies familiales de reproduction d’un monolinguisme créolophone ou d’accès au français comme accélérateur de la mobilité sociale. Les contributions suivantes retravaillent ces questions sous l’angle des situations scolaires et des stratégies d’apprentissage. Rada Tirvassen montre tout d’abord comment le système éducatif élémentaire configure les voies d’accès au plurilinguisme. Il met ainsi en évidence le profond contraste entre des directives institutionnelles très affirmées lorsqu’il s’agit de l’enseignement des langues européennes, mais très floues dès qu’il s’agit de celui du créole. Les enseignants sont de ce fait contraints à une « solution bricolage » qui limite l’usage du créole pour « réparer les pannes de la communication ». Les deux chapitres suivants se focalisent ensuite sur l’entrée dans l’écrit selon deux axes d’étude : acculturation littéraire et littératie au pré-primaire d’une part, prérequis cognitifs ouvrant à la maîtrise de la langue écrite en fin de primaire d’autre part. Ambarin Mooznah Auleear-Owodally met ainsi en lumière le déficit culturel et langagier que provoque l’absence d’un contact précoce avec la littérature, en raison à la fois d’une « famine » de livres pertinents, en particulier en créole, et d’une culture de la lecture souvent trop peu développée chez les enseignants de pré-primaire. Nita Rughoonundun-Chellapermal montre comment le processus de conceptualisation scientifique est ici une « opération linguistiquement paramétrée », le créole n’étant pas, contrairement à l’anglais ou au français, « équipé » pour des usages scientifiques. Enfin, Rada Tirvassen s’interroge sur les modalités d’appropriation du français oral en contexte créole et sur le développement lexical des enfants créolophones initiés au français. Ses observations ouvrent à une meilleure approche des modalités d’acquisition du lexique français en contact avec une langue génétiquement proche, mettant l’accent sur la singularité des parcours et la nécessité de raisonner en termes d’« interlectes ».

3Cet ouvrage a le mérite de mettre clairement en évidence le déficit en matière de réflexion sur la prise en compte des stratégies cognitives de l’enfant dans une école mauricienne qui devrait affirmer l’accès au plurilinguisme comme un atout central de l’égalité des chances dans une société hiérarchisée et segmentée, mais aussi en restructuration économique, sociale et éducative. À la lumière de ces enquêtes qui associent théories plurielles et méthodologies complémentaires, Maurice, « laboratoire du plurilinguisme », apparaît comme un laboratoire de l’acquisition de compétences plurilingues qui pourrait permettre de repenser les conceptions relatives à l’apprentissage linguistique y compris dans des contextes considérés comme monolingues. En effet, les approches longitudinales, expérimentales et descriptives proposées permettent de réactiver une question centrale, celle de la place et du rôle des langues vernaculaires dans l’élaboration de stratégies cognitives, par l’élève, et didactiques, par l’enseignant, question qui continue de mériter débat bien au-delà des zones créoles.

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Notes

1 Rada Tirvassen, (2010), La langue maternelle à l’école dans l’océan Indien. Comores, Madagascar, Maurice, Réunion, Seychelles, coll. « Espaces discursifs », L’Harmattan, Paris, 226 pages.

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Pour citer

Sylvie Dardaillon, L’entrée dans le bilinguisme
Le français à l'université , 18-02 | 2013
Mise en ligne le: 30 juillet 2013, consulté le: 15 septembre 2019

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Auteur

Sylvie Dardaillon

Université François-Rabelais (France)

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