Le français à luniversité

E-learning et enseignement du FLE/S à l’université de La Réunion

Laurent Puren et Christian Ollivier

Texte intégral

1« Le tissage mondial du savoir ne laisse guère d'alternative aux établissements dont la vocation est d'agir dans le domaine de la connaissance : participer à ce tissage ou disparaître. » (Projet stratégique global 2010-2013 de l’Université de La Réunion)

2Comment « s’ouvrir aux mondes » (slogan de l’Université de La Réunion) lorsque l’on propose une formation universitaire dans un petit territoire ultramarin situé dans l’Océan Indien, à plusieurs milliers de kilomètres de l’Europe et à plusieurs centaines de kilomètres des îles et pays voisins ? Cette problématique, qui aurait été considérée comme une véritable gageure il y a de cela une ou deux décennies, n’est aujourd’hui plus insoluble grâce au développement des technologies de l’information et de la communication (TIC).

3Le département de français langue étrangère et seconde (désormais FLE/S) de l’Université de La Réunion (désormais UR) a ainsi entrepris depuis 3 ans une réflexion sur la mise en ligne de son offre de formation. Dans cet article, nous revenons sur le contexte de création de ce dispositif ainsi que sur les implications didactiques auxquelles ont été confrontés enseignants et étudiants dans sa mise en œuvre concrète.

4Éléments de contexte
L’apparition du FLE/S en tant que discipline universitaire au sein de l’UR remonte à 1997 avec la création de la mention FLE dans les licences de Lettres modernes et de Langues. En 2000, une maîtrise de FLE est proposée sur le campus du Tampon, suivie en 2006 d’une licence complète dans la même discipline. Aujourd’hui, l’offre de formation en FLE couvre 3 années et 2 cycles :

  • La L3 FLE/S (11 UE, 352 heures), qui propose une entrée en matière dans le domaine de la didactique du FLE/S.

  • Un parcours de Master en « Ingénierie des Langues » (21 UE, 424 heures, 2 stages de 8 semaines), qui vise à la fois une spécialisation dans le domaine des TIC et des technologies du web 2.0 appliquées à l’enseignement/apprentissage des langues et, afin de répondre au contexte sociolinguistique de La Réunion et de nombreux pays avoisinants, en didactique du plurilinguisme.

5Ces formations ont toujours accueilli une forte proportion d’étudiants salariés. Ceux-ci représentaient ainsi 70 % des effectifs de la licence en 2007-08. Ces salariés étaient en grande majorité titulaires de l’éducation nationale : ils exerçaient pour l’essentiel comme professeurs de lettres ou de langues au secondaire (plus de 30 % de l’effectif total de la licence en 2007-08) et professeurs des écoles au premier degré (32 % de ce même effectif en 2007-08). Inscrits dans une démarche de formation continue, ces enseignants cherchaient, pour certains, à acquérir des compétences qui leur permettraient de mieux appréhender les difficultés de leur public créolophone ou encore de postuler pour un poste spécialisé dans l’accueil d’enfants non francophones dans des CLIN/CLA, pour d’autres, à obtenir une certification leur ouvrant les portes de l’étranger (postes dans les écoles de l’AEFE ou à l’Alliance française, notamment). L’autre partie du public (30 % des effectifs de L3 en 2007-08) était constituée d’étudiants « classiques » se destinant le plus souvent aux métiers de l’enseignement.

6Les spécificités du public accueilli et la nécessité de proposer à celui-ci un enseignement en mode présentiel imposant à la fois de fortes contraintes organisationnelles, avec des cours proposés uniquement le soir de 17 h à 20 h et le mercredi toute la journée et une limitation géographique importante, seuls les étudiants vivant dans le sud de l’île avaient réellement la possibilité de suivre le cursus.

7Entre 2007 et 2011, le département de FLE/S a été confronté à une diminution continue et significative de ses effectifs (de 59 étudiants à 34 en L3, soit une chute de 42 %), cette baisse d’effectifs pouvant notamment être mise sur le compte des difficultés explicitées ci-dessus, mais également des limites du « vivier réunionnais », lequel ne permet pas un renouvellement suffisamment régulier des étudiants. C’est dans ce contexte, animée d’une volonté de pérenniser son offre de formation en ne la limitant plus aux seuls habitants du sud de La Réunion, que l’équipe pédagogique du département de FLE/S a entrepris le passage à distance de la Licence 3 de FLE/S à la rentrée 2011, puis du M1 en Ingénierie des Langues un an plus tard, la conversion du tout présentiel au tout à distance devant s’achever à la rentrée 2013 avec le M2 en Ingénierie des Langues.

8Enseignement à distance et apprentissage 2.0 : un nouveau rapport à la construction de savoirs
Loin de doter les formations concernées d’un simple habillage technologique, ce nouveau dispositif d’enseignement/apprentissage à distance modifie profondément le rapport au savoir, la manière de « transmettre » celui-ci, de suivre les étudiants et de les évaluer et, côté apprenants, la façon de construire l’apprentissage, avec la nécessité de s’approprier de nouveaux outils et de nouvelles méthodes de travail.

9Il ne s’est en effet pas agi de proposer une simple formation « par correspondance », avec expédition ponctuelle aux étudiants de polycopiés de cours ou téléchargement de documents déposés en ligne, mais de repenser complètement la formation dans un esprit e-learning 2.0 impliquant travail collaboratif et co-construction des savoirs (Ollivier et Puren, 2011 ; Johnson et al., 2010 ; Peters 2008). Le travail collaboratif et les interactions entre étudiants, d’une part, et enseignants-étudiants, d’autre part, occupent donc une place essentielle dans le dispositif. Un accompagnement régulier par les enseignants, qui ont accès aux documents de travail partagés des étudiants, permet un suivi permanent et efficace renforcé par la présence d’un tuteur par niveau.

10Cette nouvelle manière d’envisager l’enseignement-apprentissage est rendue possible par l’utilisation des technologies 2.0, et notamment des artefacts permettant collaboration et coopération en mode synchrone et asynchrone. En complément de la plate-forme Moodle, qui reste encore plutôt centrée sur l’enseignant et peu collaborative, l’équipe de conception des formations a décidé d’utiliser la suite bureautique et les fonctions de tchats proposés par Google. Les formations FLE de l’université de La Réunion présentent ainsi, dans leur domaine, un aspect innovant à travers l’utilisation importante de documents partagés qui permettent un travail synchrone des étudiants, facilité par l’intégration du tchat audio, vidéo ou écrit directement lié aux documents de travail. En outre, la fonction « commentaire » (équivalent de microdiscussions contextualisées) permet un travail asynchrone et des retours précis et ponctuels de l’enseignant. Les enseignants peuvent ainsi suivre de façon constante l’avancée des travaux des apprenants et les accompagner dans leur construction de savoirs et de compétences.

11Nos formations expérimentent également au niveau de l’évaluation des étudiants, qui se déroule entièrement à distance sous forme de travaux de groupe et de devoirs en temps limité. Ceux-ci étant axés sur l’évaluation des compétences et de la capacité de réflexion des étudiants, des épreuves individuelles sans surveillance sont possibles. Les étudiants reçoivent le sujet et ont un temps limité pour le traiter. En parfait accord avec les principes de la formation qui met en avant la co-construction et l’apprentissage de la gestion des savoirs et compétences, les étudiants peuvent consulter toutes les ressources qu’ils souhaitent.

12En guise de conclusion
Un peu plus d’un an après le lancement du passage à distance de notre dispositif, les résultats sont à la hauteur de nos espérances. Les effectifs sont nettement à la hausse (+29 % en L3 cette année par rapport à 2010/2011, +31 % en M1 par rapport à 2011/12), cette augmentation étant à mettre sur le compte de l’ouverture de nos formations à l’extérieur de La Réunion. En plus des étudiants réunionnais, nous comptons désormais dans nos effectifs des étudiants issus de quatre continents, depuis l’Argentine jusqu’à l’Australie, en passant par l’Afrique du Sud, Madagascar, la Thaïlande, le Laos, la France métropolitaine, l’Angleterre, la Suisse, etc.

13Au niveau didactique, les résultats sont également très positifs. L’importance accordée au travail collaboratif et aux interactions semble contribuer à lutter contre le sentiment d’isolement qui s’instaure souvent chez les apprenants à distance, engendrant des taux d’abandon importants, voire massifs (entre 70 et 90 % selon Gauthier [2008], par exemple). En ce qui concerne nos formations, ce taux est extrêmement faible puisque seuls 5,26 % des étudiants ont abandonné la L3 la première année. Pour le premier semestre de la présente année universitaire, le taux d’abandon atteint 5,5 % en licence et 9 % en M1.

14Interrogés à l’issue du premier semestre après le lancement de la formation, les étudiants ont souligné comme points positifs :

  • la dimension interactive, collaborative et dynamique du dispositif d’enseignement-apprentissage ;

  • la synergie qu’un tel dispositif génère au sein du groupe d’étudiants ;

  • la disponibilité des enseignants, la qualité de leur suivi et de leur écoute.

15Ainsi, les retours des étudiants et les statistiques d’abandon semblent confirmer la validité des choix effectués par l’équipe du département de FLE de l’Université de La Réunion.

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BIBLIOGRAPHIE

Gauthier, P.-D. (n.d.), « La dimension cachée du E-LEARNING : De la motivation à l’abandon », [en ligne]  http://www.formater.educagri.fr/ressources/telechargement/methode/e-learning.pdf (consulté le 8 mars 2013).

Johnson, L., A. Levine, R. Smith et S. Stone, (2010), The 2010 HorizonReport, New Media Consortium, Austin.

Ollivier, C. et L. Puren, (2011), Le web 2.0 en classe de langue, Éditions maison des langues, Paris.

Peters, M. A., (2008), “Globalization and the Virtues of Openness in Higher Education. Global-e”, A global studies journal, 2, [en ligne] http://global-ejournal.org/2008/08/29/globalization-and-the-virtues-of-openness-in-higher-education/ (consulté le 8 mars 2013).

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Pour citer

Laurent Puren et Christian Ollivier, E-learning et enseignement du FLE/S à l’université de La Réunion
Le français à l'université , 18-01 | 2013
Mise en ligne le: 19 mars 2013, consulté le: 22 octobre 2019

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Auteurs

Laurent Puren

Université de La Réunion

Christian Ollivier

Université de La Réunion

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