Le français à luniversité

Application de l’approche neurolinguistique en milieu exolingue

Inès Ricordel

Texte intégral

1Dans un souci constant d’améliorer l’apprentissage de la langue vivante, le département de français de l’Université Normale de Chine du Sud (UNCS) a décidé d’enseigner le français langue étrangère selon la méthode ANL (approche neurolinguistique) de Joan Netten (Memorial University of Newfoundland, Canada) et de Claude Germain (Université du Québec à Montréal), mieux connue au Canada sous le nom de « français intensif ». Le département de français de l’UNCS est le premier à mettre en place cette méthode appliquée depuis 1998 dans des établissements canadiens auprès d’un public jeune (à partir de 10 ans). Depuis février 2011, l’équipe de français expérimente l’ANL avec des étudiants grands débutants. Depuis, une deuxième classe reçoit le même type d’enseignement fondé sur l’habileté à communiquer, et non pas sur un savoir explicite de la langue. Chacun accepte et applique cette méthode pourtant à contre-courant de l’enseignement habituel des langues en Chine. Deux professeurs relais canalisent les questions ou les problèmes rencontrés et servent de lien entre l’équipe et Claude Germain. De plus, ce duo observe et supervise l’enseignement de l’équipe. Ce dispositif efficace permet à tous de progresser avec l’ANL, malgré un examen de type grammaire-lexique-compréhension et expression écrites de niveau national ayant lieu à la fin du quatrième semestre (soit à la fin de la deuxième année). Afin de comprendre comment l’ANL est enseignée dans un cadre universitaire auprès d’un public adulte chinois, un descriptif permettra de mieux saisir son application.

2Ce choix de transmettre la langue selon les principes de l’approche neurolinguistique n’est pas évident dans le cadre de l’enseignement d’une langue étrangère en Chine. En effet, le fondement de l’ANL est d’envisager la langue comme un moyen de communiquer spontanément des informations authentiques, ce qui requiert des habiletés, et cela va parfois à l’encontre d’un environnement qui laisse trop souvent la place aux savoirs centrés sur la langue, d’ordres grammatical, lexical et lié à la traduction. Ce choix pose la question de savoir dans quel cadre et comment est enseignée l’ANL.

3L’approche est appliquée depuis février 2011 à une classe de trente et un étudiants en cours d’apprentissage du français, c’est-à-dire que ceux-ci ont bénéficié de cette méthode à partir du deuxième semestre du processus d’acquisition. À la rentrée universitaire suivante, la méthode a également été appliquée à une classe de grands débutants de trente apprenants. Le volume horaire est d’approximativement douze heures de français par semaine pendant seize semaines pour un semestre, sur un total de quatre semestres.

4Partant du principe que l’étudiant ne peut pas deviner la langue, l’enseignant propose tout d’abord un modèle à l’apprenant, qui se l’approprie afin de partager son vécu dans la langue cible.
— Professeur : « J’habite à Guangzhou. Et toi, où habites-tu ? »
— Étudiant 1 : « J’habite à Guangzhou aussi. »

5Le professeur fera attention à ne pas poser une question fermée, afin que l’étudiant emploie la structure modèle tout en l’ajustant à sa réalité. L’étape de modélisation n’est pas un exercice de répétition, mais un moment de communication. L’ANL est une approche axée sur la littératie : « Par littératie, tant en L1 qu’en L2, nous entendons la capacité d‘utiliser la langue et les images pour communiquer, c’est-à-dire pour comprendre, parler, lire et écrire. Donc, pour interagir avec les gens, pour comprendre le monde et, en définitive, pour donner du sens au monde. À un niveau plus avancé, pour développer la pensée critique » (Germain et Netten, REFLEXIONS).

6Suit une phase de lecture, qui sera au préalable contextualisée à l’oral, par le professeur. Cette phase de prélecture porte sur la même thématique que ce qui a été préalablement appris et utilisé à l’oral lors de la modélisation. Lors de la lecture, personne ne doit éprouver de blocage dû au sens des mots. La phase de contextualisation permettra de s’attacher au sens plutôt qu’à une obscure forme lexicale ou grammaticale qu’il faudrait résoudre par des savoirs. Et enfin, une phase d’écriture permettra à l’apprenant de rédiger son propre texte à partir d’un modèle élaboré collectivement et écrit au tableau. Avant de se lancer dans la rédaction de son article, enseignant et apprenant feront ressurgir à l’oral les modèles transmis. Puis, le premier incitera le second à organiser ses idées en un essai structuré et cohérent.

7Pour que l’apprenant puisse manipuler la langue avec aisance, il est nécessaire de lui avoir fourni des modèles qu’il aura adaptés à sa propre situation, et il est essentiel de l’inciter autant que possible à prendre spontanément la parole pour partager ses expériences avec tous. « Avec l’ANL, en tout temps, seul le français est utilisé dans la salle de classe. (…) Il s’agit de recourir régulièrement à des interactions entre les élèves et l’enseignant et entre les élèves eux-mêmes, en français » (Germain et Netten, 2010). Ce processus démontre qu’avec l’ANL « la langue seconde est enseignée comme est enseignée la L1, avec des adaptations dans le contexte de la L2 » (ibid.).

8Et la grammaire dans tout cela ? On a parié que les apprenants bâtiraient leur propre grammaire interne, une grammaire implicite, qui comme pour un locuteur natif, émerge instinctivement, sans recourir à une grammaire explicite et théorique. Ce n’est qu’après avoir manié une langue orale de communication que les points de grammaire de l’écrit seront explicitement présentés.

9Le dernier mais non moins essentiel principe est d’envisager la langue comme un outil pour communiquer lors de l’élaboration d’un projet. En effet, la langue n’est pas une fin en soi, et comme le fait remarquer Paradis (2004-2009), « on ne peut apprendre une langue qu’en se concentrant sur autre chose ». Par exemple, la conception d’une exposition photo incitera les étudiants à discuter du choix des photos à montrer au public. Ces projets seront menés en équipe, et leur élaboration sera faite de A à Z. Ainsi, les apprenants choisiront les photos, rédigeront les légendes, trouveront le lieu d’exposition, calculeront le budget et achèteront le matériel, et tout cela en français.

10Dans son étude comparative entre deux classes où l’on apprend le français, d’une part selon la méthode classique (désignée comme Méthode Classique Chinoise) et d’autre part selon l’ANL, Thierry Gal-Bailly a démontré que la première « conduit à une hétérogénéité des niveaux. D’autre part, l’ANL permet en plus de l’homogénéité, une aisance et une spontanéité bien plus conséquente ». De plus, en soumettant un questionnaire aux apprenants, il a révélé que la méthode classique « influait sur une auto-appréciation plutôt négative (…). Au contraire, l’ANL conduit à une meilleure estime de soi, à l’exception de la compréhension » (Gal-Bailly, 2011).

11Dans la plupart des départements de français, les cours sont divisés en cours d’oral, d’écrit, de grammaire, les premiers étant très souvent confiés aux lecteurs francophones et les autres aux professeurs chinois, ce qui a pour conséquence d’isoler les membres de l’équipe et de ne pas générer un travail commun. Or, l’application de la méthode ANL oblige les professeurs à se concerter, puisqu’il n’est plus question de compartimenter les différentes compétences. Les professeurs sont amenés à enseigner indifféremment les trois étapes (oral, lecture, écriture), ce qui implique une bonne coordination. De plus, travaillant exclusivement avec des documents authentiques adaptés, les enseignants conçoivent ensemble le matériel pédagogique.

12Ainsi, la langue n’est plus conçue comme un objet d’étude scolaire, mais comme un moyen permettant à des individus d’échanger sur des sujets authentiques. Le professeur et les apprenants s’intéressent à des thèmes plus ou moins complexes, allant de « La famille proche et les amis » à « La responsabilité sociale ». Ils mèneront des projets tels que la constitution de leur arbre généalogique, qu’ils présenteront aux autres membres de la classe, ou la présentation orale de situations injustes dans le monde, et proposeront des solutions pour tenter de les éradiquer.

13Comme cela, la langue est bien acquise et rapidement. La première classe ayant bénéficié de cette méthode a atteint un niveau B2/C1 (du CECR) après à peu près 500 heures de cours. Ces apprenants se sont approprié la langue et la manipulent avec aisance et spontanéité. Une des difficultés reste maintenant pour le professeur d’être rigoureux dans sa correction des productions orales. En effet, comment garder l’aspect spontané de l’oralité tout en corrigeant les énoncés fautifs ? L’autocorrection ou la correction entre pairs est très développée ; le professeur accroît la gestuelle qui permet de ne pas interrompre, mais de signaler une erreur.

14Il faut donc continuer de réfléchir à la méthode et à sa mise en place dans une université chinoise avec des apprenants exolingues qui ont l’habitude d’envisager ce qu’ils apprennent comme une discipline qui leur apportera des points lors des examens.

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BIBLIOGRAPHIE

Brumfit, C., (1984), Communicative Methodology in Language Teaching : The roles of fluency and accuracy, Cambridge University Press, Cambridge.

Gal-Bailly, T., (2010), « Mise en place d’une méthode francophone contemporaine d’enseignement du français langue étrangère en milieu universitaire chinois ; étude comparative entre la méthode traditionnelle chinoise et l’approche neurolinguistique dans un cadre pré-expérimental » – Mémoire professionnel 2010- 2011.

Germain, C., et J. Netten, « Une pédagogie de la littératie en L2 » in REFLEXIONS ACPLS/CASLT (en cours de publication).

Netten, J., et C. Germain, (2010), Approche neurolinguistique, Français intensif – Introduction.

Paradis, M., (2009), Declarative and Procedural Determinants of Second Languages, John Benjamins, Amsterdam/Philadelphia.

Paradis, M., (2004), A Neurolinguistic Theory of Bilingualism, John Benjamins, Amsterdam/Philadelphia.

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Pour citer

Inès Ricordel, Application de l’approche neurolinguistique en milieu exolingue
Le français à l'université , 17-01 | 2012
Mise en ligne le: 16 octobre 2013, consulté le: 18 novembre 2018

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Auteur

Inès Ricordel

Université Normale de Chine du Sud (Chine)

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