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Le français à l’université est un bulletin trimestriel d’information et de liaison qui s’adresse aux enseignants et chercheurs des départements d’études françaises, filières francophones, centres de langue et centres d’études ou de recherche sur la francophonie. Plurilinguismes et école
Disons-le d’emblée : ce travail est une somme. Il constitue aujourd’hui l’ouvrage de référence sur la question dont nous avions besoin. Il fait en effet le point, en huit chapitres clairs, solides et bien exemplifiés, sur la question des processus de développement et de mise en œuvre de différentes formes de plurilinguisme collectif et surtout individuel, en articulant sociolinguistique, acquisition et didactique des langues. Les plurilingues en question sont, au premier chef, les enfants, à la fois parce qu’ils présentent des dynamiques fortes d’appropriation « initiales » (ou presque) de compétences plurilingues et pluriculturelles, et parce que l’un des enjeux clés d’une meilleure compréhension des pratiques plurilingues (pré-acquises en contexte social ou enseignées-apprises de façon didactisée) est justement la scolarisation des enfants plurilingues et la mission d’enseignement de compétences plurilingues et plurilittéraciées de l’école. Dans la première partie composée de trois chapitres, l’auteure présente les contextes de développement des plurilinguismes, active pour cela un appareil conceptuel particulièrement riche qui interroge, précise et met en relation les notions de contexte, de statut, de communauté, de frontière, de réseau, d’itinéraire, de profil et de territoire. Partant des contextes collectifs des contacts de langues, elle explicite l’état des connaissances actuelles sur le « passage » entre les langues et notamment sur la façon dont, dans un répertoire verbal (individuel ou collectif), on identifie plus ou moins ou pas du tout, selon les cas, des « langues » distinctes dans l’ensemble de son potentiel. Elle insiste sur l’importance des réseaux sociaux et des biographies langagières complexes pour comprendre le développement et les fonctions des compétences plurilingues individuelles. La seconde partie décrit ensuite, dans ses deux chapitres, des pratiques plurilingues et « plurilittéraciées » en prenant appui sur des biographies langagières et de nombreuses recherches analysant les langues et les discours en situation de contact, en famille et à l’école. Elle propose une vision complexe et nuancée des multiples dynamiques de construction et d’usages de répertoires plurilingues. Le chapitre 5 met l’accent, de façon originale puisque cet aspect est d’ordinaire peu abordé, sur les phénomènes de lecture/écriture en plusieurs langues, soulignant l’importance de ces phénomènes méconnus pour la scolarisation des enfants et pour comprendre les fonctions symboliques liées au recours à tel ou tel alphabet/système d’écriture. La mise en action des répertoires plurilingues en milieu scolaire trouve un écho dans les trois chapitres de la troisième partie, qui se concentrent sur les relations bidirectionnelles entre compétences plurilingues et dynamiques d’apprentissage : bidirectionnelles, c’est-à-dire à la fois en posant les pratiques plurilingues spontanées comme modèle/objectif de l’enseignement-apprentissage des langues (contrairement au modèle traditionnel du « monolingue natif normatif idéal ») et posant l’enseignement-apprentissage des langues en milieu scolaire comme devant développer ce type de compétence plurielle (souvent déjà présente chez de nombreux apprenants mais ignorée ou négligée par les dispositifs éducatifs). L’accent est notamment mis sur la place centrale des alternances de langues à la fois comme moyen et comme objet d’enseignement/apprentissage, dans le cadre de la définition de la compétence plurilingue et pluriculturelle posée par Coste, Moore et Zarate depuis 1997 et largement adoptée depuis (notamment par le Cadre européen commun de référence). Étayée par de nombreux exemples et études préalables, l’argumentation montre comment une dynamique plurilingue peut être efficace en classes de langue, bien davantage qu’une approche monolingue. Deux autres points occupent les chapitre 7 et 8, d’une part la place essentielle des représentations des langues dans les stratégies d’apprentissage et, d’autre part, la nécessité d’une didactique intégrant réellement les compétences pluriculturelles/interculturelles dans l’enseignement-apprentissage des langues. La conclusion, intitulée « Construire la didactique du plurilinguisme » (une didactique aurait peut-être été une meilleure formulation, plus adaptée à l’objet et, par ailleurs, à la prudence et à la modestie de l’auteure) fait une heureuse synthèse des propositions contenues dans l’ouvrage. Elle souligne avec honnêteté ce qu’elles ont de critique et d’innovant par rapport à une vision classique du plurilinguisme et donc de l’enseignement des langues, hélas encore dominante. Chaque question est traitée, tout au long de l’ouvrage, en s’appuyant sur des études de cas divers et sur une synthèse efficace des travaux existants, tant anglophones que francophones. Dans sa postface, Daniel Coste insiste sur la qualité des analyses de D. Moore (et notamment de ses analyses de corpus), met en perspective historique l’évolution forte des connaissances et des convictions en didactique des langues et se félicite globalement de la mise en synergie des acquis de la recherche en matière d’éducation au plurilinguisme, synergie à laquelle D. Moore apporte ici une contribution de tout premier plan. L’ouvrage comporte également une bibliographie abondante (33 pages, classée d’une façon onoma-chronologique commode), bibliographie sinon exhaustive en tout cas très complète et représentative. Il comporte aussi un précieux index reprenant sur 11 pages l’ensemble des concepts, notions, questions, thèmes, références théoriques et outils de référence étudiés dans le texte. À l’issue de la lecture de l’ouvrage, on ne peut que souhaiter qu’il soit massivement diffusé et utilisé et que la formation des enseignants s’inspire largement de ces apports. Enseignants, formateurs, chercheurs, décideurs, tous acteurs des systèmes éducatifs et de la gestion des plurilinguismes, y trouveront en effet matière à renouveler en profondeur leur réflexion didactique sur la notion centrale de compétence plurilingue, probablement la mieux adaptée aux situations effectivement plurilingues de la plupart des sociétés et des individus. Marie-Pascale HAMEZ Philippe BLANCHET |