Le français à luniversité

Une université d’été en Asie du Sud-Est

Michel Le Gall et Gilbert (Nino) Palaoro

Texte intégral

1Plus de cent trente étudiants francophones du Cambodge, de la Chine, du Laos, de la Thaïlande et du Vietnam, en provenance d’une trentaine d’établissements d’enseignement supérieur, ont été accueillis du 3 au 10 août 2008 à l’Université de Nhatrang. Quinze enseignants de français de l’ensemble de ces pays d’Asie du Sud-Est, mais aussi de Belgique, du Myanmar et de France, ont accompagné ces étudiants au cours de la découverte de sites locaux, ainsi qu’au cours des échanges et récoltes d’informations liés à ces visites et à ce séjour balnéaire.

2Il se dessine nettement entre Bangkok, Phnom Penh, Hochiminh-Ville, Vientiane, Hanoi et Kunming un usage du français qui prend le plus souvent la forme de ce qui forme, d’abord, et qui, sans épouser pour autant une forme, renvoie à de nombreuses formes de savoir, d’échanges ou de pratiques pédagogiques, parentes ou lointaines, partagées ou intimes, curieuses de tout le plus souvent, enjouées toujours.

3Lancé par un mémorandum signé à Paris le 21 août 2006, le projet « Valorisation du français en Asie du Sud-Est » (VALOFRASE) rassemble huit partenaires : les ministères de l’éducation du Cambodge, du Laos et du Vietnam ; trois partenaires bilatéraux (France, Communauté française de Belgique, Centrale syndicale du Québec) ; et deux organisations multilatérales, l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) et l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF). Ce projet est destiné à mettre en synergie les efforts de l’ensemble des partenaires afin d’améliorer l’efficacité de l’enseignement, de l’apprentissage et des usages du français dans tous les cycles de l’enseignement (primaire, secondaire, supérieur) et dans toutes ses modalités (classes bilingues, langue vivante 2, français langue étrangère, français de spécialité...). Sur une première période de trois ans (2006-2009), la mise en œuvre est basée sur trois volets nationaux liés aux enjeux respectifs des trois pays en question. Ces enjeux ont été définis par chacun des trois ministères concernés. Un quatrième « volet régional » a été instauré pour promouvoir des transversalités régionales et mutualiser certains efforts et expériences d’un pays à l’autre.

4C’est dans le cadre de ce volet régional et plus particulièrement de sa composante universitaire que se sont mises en place des « universités francophones d’été », sur l’initiative de l’AUF et avec l’appui du « fonds régional Valofrase » du gouvernement français. Une première édition avait été organisée en Thaïlande en 2007. Le Vietnam a accueilli cette année la deuxième manifestation du genre.

5Pourquoi une université d’été ? Qu’est-ce qu’une université d’été ? Quel sens et quel intérêt peut présenter un tel regroupement estival pour des étudiants qui partagent le fait d’apprendre le français ou de l’utiliser localement en tant que langue de travail à l’université, au sein d’un espace régional désormais structuré politiquement sous l’égide de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est) ?

6On s’accordera à reconnaître que, normalement, sous un grand nombre de latitudes, l’été libère les étudiants des universités ou que l’université s’y dissout momentanément. À bien y regarder, c’est plutôt un phénomène diffus de migration qui s’opère chaque été, des écoles et universités vers des cercles, des classes ou des cours qui perpétuent, le temps d’une courte saison, un appétit ou une nécessité d’apprendre, de réapprendre, d’apprendre encore et encore. Couper court à l’été pour apprendre en continu, il ne s’agit pas de sécher. La langue vietnamienne a emprunté au français deux mots pour créer une expression familière qui n’existe pas elle-même en français. Quand les étudiants français parlent de « sécher un cours », de s’en absenter, les étudiants vietnamiens recourent, eux, au mot vietnamien composé cup cua, hérité des mots français « couper » et « cours », soit littéralement « couper au cours ». L’idée était donc de tabler loin des tableaux, à la fois sur une détermination scolaire, et sur la salutaire et universelle tentation de l’école buissonnière. Comment donner à apprendre autrement et ailleurs, sinon par « l’ex-cursion », au sens étymologique du terme : sortir ensemble du cours ! Non pas pour y échapper, mais pour, au contraire, y valoriser et y cultiver ce qui a été acquis ex cathedra. L’université francophone d’été est donc conçue sur cette ouverture.

7De nouvelles formations francophones locales de licence et de master réunissent déjà à Hanoi, à Vientiane ou à Hochimin-Ville des publics asiatiques divers au sein d’un même cursus international. Reprenant cette dynamique, l’université d’été permet de faire converger ponctuellement un public étudiant transfrontalier, un public mû par une myriade d’autres lignes de forces sous-jacentes, bien plus profondes que la seule pratique du français, et par une incontournable ligne vitale et fluviale commune : le Mékong. Un des paris de cette rencontre étudiante était de faire en sorte que le français prenne l’allure d’une ligne de halage, d’un maillage, d’un carrelet convivial et estival des quatre coins de la péninsule sud-est asiatique.

8Le viatique de cette université d’été 2008 sur le thème « Mise en valeur et préservation du milieu naturel » tenait à un carnet de bord individuel et indifférencié, qu’on soit étudiant ou enseignant. Premier point de ralliement : l’Université de Nhatrang, en front de mer, sur un littoral emblématique de l’Asie du Sud-Est compte tenu de son potentiel régional en matière de tourisme mais aussi de ressources maritimes et côtières. Les étudiants, essentiellement de deuxième année, ont pu ainsi interroger à Nhatrang des acteurs locaux du développement dans les secteurs du tourisme, de l’exploitation des ressources marines et de la mise en valeur des patrimoines naturel et culturel. Cette réalité locale a été confrontée en français aux connaissances et expériences des étudiants au cours de séances consécutives de réexploitation et de sorties en petits groupes internationaux encadrées par un enseignant asiatique ou européen.

9Durant dix jours, enseignants et étudiants ont donc pu vivre une expérience linguistique et culturelle inédite : s’exprimer en français au sujet d’une découverte commune des activités locales d’une région côtière et touristique. Ils ont pu aussi, à cette occasion, profiter d’une expérience humaine assez rare à ce degré de diversité internationale : vivre ensemble sur un campus universitaire, embarqués dans la même embarcation. Cerise sur le bateau : « La surprise aura été de pouvoir aussi acquérir les premiers éléments d’une autre langue asiatique par le biais du français », comme l’a fait remarquer un participant. Tous étaient unanimes pour recommander la reconduction de cette opération.

10La possibilité d’accompagner à l’avenir de telles opérations dans la région, voire dans différentes régions du monde, tient à de nombreux points d’organisation et de réflexion. Nous n’en citerons que cinq pour conclure :

  • la nécessité de baser un tel projet sur la volonté, la participation et l’investissement d’universités locales et de partenaires locaux (cette expérience a montré à quel point société civile et entreprises peuvent contribuer localement à un projet de première essence universitaire) ;

  • la nécessité de pouvoir définir l’objectif et la nature du projet estival le plus tôt possible, d’en estimer ses incidences, pour assumer dès le départ son originalité pédagogique, sa plus-value didactique ;

  • l’intérêt de faire reposer la dimension pédagogique et conviviale du projet sur les étudiants eux-mêmes, à l’occasion d’une préparation et d’un maillage des plus précoces possible, en les rendant moteurs dans la formalisation du projet et ensuite de sa réalisation ;

  • la nécessité de concevoir une articulation qui soit à la fois souple, explicite et équilibrée, entre découverte du milieu local, exploitation linguistique in vivo, initiatives interculturelles et convivialité ;

  • l’intérêt pour les partenaires d’associer au mieux leurs savoir-faire respectifs pour l’accompagnement d’une telle manifestation.

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Pour citer

Michel Le Gall et Gilbert (Nino) Palaoro, Une université d’été en Asie du Sud-Est
Le français à l'université , 13-03 | 2008
Mise en ligne le: 08 février 2012, consulté le: 25 mars 2019

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Auteurs

Michel Le Gall

Responsable de l’antenne de l’AUF à Hochiminh-Ville

Gilbert (Nino) Palaoro

Coordonnateur - filières universitaires francophones à Hochiminh-Ville

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