Le français à luniversité

De la légitimité des sciences humaines dans l’économie du savoir

Nicolas Gachon

Texte intégral

1La montée en puissance du critère d’employabilité confronte les sciences humaines à des questionnements de nature existentielle. Les sciences humaines doivent-elles délaisser une réflexion de l’Homme sur l’Homme au profit d’une analyse fonctionnelle des sociétés humaines pour répondre utilement aux besoins structurels et matériels de ces dernières ?

2Contrairement à une idée reçue, la problématique formation-emploi ne concerne pas uniquement les sciences humaines. Une récente étude du LIHRE (Laboratoire interdisciplinaire de recherche sur les ressources humaines et l’emploi) et du CÉREQ (Centre d’études et de recherche sur les qualifications) indique que l’insertion des scientifiques est également très sensible à la conjoncture : lorsque celle-ci est mauvaise, les étudiants de second cycle en sciences ont un taux de chômage supérieur à ceux de droit et de sciences économiques, et même à ceux de lettres et de sciences humaines1. Il existe actuellement en France une certaine désaffection pour les premiers cycles des sciences fondamentales, car les diplômés de ces filières connaissent des difficultés d’insertion et se trouvent pénalisés par rapport aux diplômés de sciences appliquées. La problématique formation-emploi ne touche donc pas exclusivement les sciences humaines, même si ce secteur est le plus affecté (en particulier à l’aune de l’adéquation entre les contenus des formations et les emplois finalement exercés), mais bien l’enseignement supérieur au sens large. Il convient non seulement de redynamiser l’emploi scientifique, mais également d’opérer un ajustement transdisciplinaire de l’offre de formation et de son adéquation sociétale pour faire face au fléchissement de la demande que signale la désaffection pour certaines filières.

3Les sciences humaines ne répondent pas nécessairement à une demande sociétale directe, mais elles ont des retombées sociales bien directes. L’enseignement supérieur est un facteur de compétitivité dans l’économie du savoir, mais également un facteur de cohésion sociale, d’accomplissement individuel et de progrès collectif. Le service d’enseignement supérieur est également un service qui est rendu à la société elle-même, qui revêt une portée économique mais également une portée non économique (ou une portée économique indirecte), une portée individuelle mais également une portée collective. La problématique des sciences humaines est liée à la difficulté de prendre une mesure empirique de leur impact en matière d’éducation à la citoyenneté et de renforcement des processus démocratiques. Or l’accroissement du niveau d’étude dans de nombreux pays va souvent de pair avec une désaffection pour les grands processus démocratiques, notamment en termes de participation2. Les sciences humaines sont essentielles dans le périmètre même de l’économie du savoir : les normes de marché sont des normes intrinsèquement conjoncturelles ; les sciences humaines véhiculent des valeurs universelles. De ce point de vue, les sciences humaines sont les garantes du paradigme humaniste et démocratique : elles perpétuent au-delà des normes conjoncturelles de marché les valeurs et les normes sociétales héritées de notre histoire. Les deux modèles ne s’excluent pas mutuellement : celui, à plus court terme, de la demande sociétale devrait recouper à long terme des normes humanistes et démocratiques atemporelles. L’économie du savoir ne doit pas devenir un marché boursier de la connaissance appliquée.

4Il reste néanmoins important et incontournable d’engager une réflexion incisive et sans doute douloureuse sur les dispositifs universitaires en matière de sciences humaines. La marginalité ne saurait garantir leur légitimité académique. Les filières de sciences humaines doivent être une des interfaces de l’excellence scientifique et permettre une intégration satisfaisante sur le marché de l’emploi. Elles ne doivent pas être des filières d’orientation par défaut, elles-mêmes financées par défaut. L’excellence scientifique en sciences humaines ne doit pas non plus se limiter à drainer des étudiants prédisposés à tel ou tel type de formation ou d’établissement de prestige par une sophistication cognitive particulière conditionnée par leur milieu familial. Des passerelles multiples, fondées sur l’excellence scientifique, doivent d’urgence être construites entre des groupes trop hétéroclites et trop diversement rattachés aux processus sociétaux. L’ampleur du champ des sciences humaines rend plus difficile que dans d’autres disciplines leur adéquation conjoncturelle aux besoins de la société. Si les plus grands défis se trouvent actuellement dans le champ des sciences expérimentales, les tensions internationales, les fondamentalismes de tous bords et les implications pour l’Homme de certaines avancées scientifiques appellent une réflexion transversale des communautés scientifiques. Car il est un point où, en termes d’impact sur l’Humanité tout entière, la réflexion éthique quant aux risques inhérents au clonage humain revêt la même urgence que le calcul de la trajectoire de corps célestes pouvant un jour entrer en collision avec notre planète.

5Le cliché persistant de la tour d’ivoire est extrêmement préjudiciable aux sciences humaines. Une réflexion gagnerait à être conduite sur ce que l’on entend exactement par excellence scientifique, dans les sciences dures comme dans les sciences humaines. Comment définir l’excellence scientifique ? Comment l’évaluer ? Comment l’encourager et la récompenser ? Quels sont les liens et les interactions entre l’excellence scientifique et la demande sociétale ? La transdisciplinarité constitue en théorie un moyen efficace de positionner utilement les sciences humaines : entre elles, tout d’abord, et par rapport aux sciences dures. Tout développement scientifique, y compris dans les secteurs les plus expérimentaux, doit appeler une réflexion humaniste et ouvrir un champ d’analyse transdisciplinaire. Des initiatives heureuses existent, telles que la présence de philosophes parmi les chercheurs du futur Institut du cerveau et de la moelle épinière à l’Hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris. Cela étant, la transdisciplinarité reste extrêmement difficile à mettre en œuvre dans la configuration actuelle des filières universitaires, y compris dans des secteurs a priori assez connexes. Le simple libellé du diplôme de Bachelor of Arts and Sciences que peuvent délivrer les universités anglo-saxonnes permet de mesurer ce qui nous sépare en termes de transdisciplinarité. La nécessaire (re)valorisation des sciences humaines passe par une meilleure adéquation à la communauté scientifique au sens large, par une plus grande transdisciplinarité et par une réflexion au plus haut niveau sur ce que recouvre le concept d’excellence : en matière de science, d’une part, mais également dans une perspective sociétale, donc d’employabilité.

6--------------------------------------------------------------------------------------------------
Au cours des dernières décennies, la population estudiantine s’est énormément accrue. Cette tendance a entraîné d’importants changements structurels dont la portée interpelle les spécialistes. Plus que l’accroissement démographique global, la variation des inscriptions en lettres et langues, sciences humaines et sociales, ainsi que l’explosion de la demande d’apprentissage des langues étrangères pour non-spécialistes, dont le français au Brésil, en Chine et au Mexique, apparaissent comme des indices dont il importe de comprendre la signification et les implications.

7L’Association des facultés ou établissements de lettres et sciences humaines des universités d’expression française (AFELSH) a organisé à l’Université Omar Bongo de Libreville du 20 au 22 novembre 2008 un colloque international sur « Le devenir et l’insertion professionnelle des diplômés en lettres, langues, arts, sciences humaines et sociales : méthodes, résultats et enjeux », faisant suite au colloque organisé en 2006 à l’Université St. Kliment Ohridski de Sofia sur le thème « La place des lettres et des sciences humaines dans la société du XXIe siècle », qui avait permis la rédaction d’un Manifeste (www.lettre-reseaux-langues-cultures.auf.org/spip.php?article24)

8Un forum international, « De l’utilité des sciences humaines et sociales pour le développement — Nouveaux contextes, nouveaux défis », s’est tenu les 22 et 23 mai 2008 à Paris (http://www.auf.org/actualites/457-forum-international--lutilit-sciences-humaines/). Il a été organisé par l’Institut de recherche pour le développement (IRD) en collaboration avec l’Agence universitaire de Francophonie (AUF) et l’Agence française de développement (AFD). Il s’agissait d’une première étape en vue de l’organisation d’une conférence internationale sur cette thématique en 2009.

Haut de page

Notes

1 LIRHE, Céreq (2006), « Les filières scientifiques et l’emploi. Étude sur l’insertion professionnelle des jeunes formés en sciences fondamentales vs sciences appliquées », MESR, Les Dossiers, n° 177, p. 9.

2 OCDE (2007), « Retombées de l’éducation en matière d’engagement civique et social », Comprendre l’impact social de l’éducation, OCDE, Paris, 2007, p. 75.

Haut de page

Pour citer

Nicolas Gachon, De la légitimité des sciences humaines dans l’économie du savoir
Le français à l'université , 13-04 | 2008
Mise en ligne le: 03 février 2012, consulté le: 25 mars 2019

Haut de page

Auteur

Nicolas Gachon

Maître de Conférences, Université Paul-Valéry Montpellier 3

Haut de page