Le français à luniversité

Édumétrie et francophonie. « Et nous ne devrons plus corriger toujours les mêmes fautes… »

Bernard Dupriez

Texte intégral

1La docimologie est née à Paris il y a un siècle1. À l’époque, il s’agissait d’appliquer aux évaluations traditionnelles de l’enseignement les méthodes de l’analyse statistique (calcul de la moyenne, de l’écart-type, de la discriminance). Récemment2, l’analyse des comportements en situation d’apprentissage a été poussée plus loin, jusqu’au « sur mesure ». Une courbe logistique3 tient compte de l’habileté de chaque répondant. On ne se contente plus d’indices statistiques globaux4 ou de rangs fondés sur le nombre de « bonnes réponses ». L’édumétrie succède à la docimologie dès que la courbe logistique5 indique un « moment pédagogique », un niveau d’apprentissage6. À cet instant, 50 % du groupe passe de l’ignorance au savoir. Ainsi est précisé, pour chaque choix de réponse, un degré d’habileté auquel sont maximales les chances d’acquérir un élément microgradué de connaissance (le sens nouveau d’un terme, par exemple, ou la pénétration inconsciente d’un calque : « alors que » est désormais accepté par le Robert comme l’équivalent de when, et non plus seulement dans son sens adversatif).

2Chacun de ceux qui répondent à une question à choix multiple a sa propre courbe, sa « strate de compétence ». L’ensemble des courbes délimite, sur le graphe du groupe, la zone où se situent les répondants sur les plans de la qualité et de la quantité. Avec plus ou moins de netteté suivant sa « sélectivité »7, cette région du diagramme indique un niveau d’habileté, un degré de connaissance du français écrit. De l’ensemble des réponses dépend le calcul de chaque indice.

3Dès lors, l’indice varie selon les groupes. Il se calcule à partir des réponses fournies. Tout dépend de l’habileté individuelle, fondée au départ sur le nombre de bonnes réponses établi d’avance par l’enseignant, mais recalculée aussitôt sur l’échelle obtenue pour les habiletés que sous-tendent les niveaux de chaque réponse réelle. Toute réponse reçoit une valeur et contribue à l’évaluation. Les meilleurs du groupe sont ceux qui sont le plus souvent d’accord entre eux. Ceux qui répondent au hasard ont des ensembles de réponses qui ne ressemblent à aucun autre. L’échelle des habiletés de la première itération, très précise, est modifiée par une seconde itération, où les niveaux s’ajustent davantage. Progressivement, on rejoint ainsi la norme interne du groupe.

4Par la suite, il est facile d’écarter du programme les points déstabilisants, trop difficiles, qui ne font que convaincre l’apprenant de son incapacité. En revanche, on privilégiera les points qui améliorent le fonctionnement du système d’expression du groupe. Loin d’être contestée, la norme académique (la langue soignée) sort renforcée sur bien des plans de cette épreuve de démocratisation didactique. En fin de compte, les expérimentations montrent que la norme enseignée et pratiquée est celle qui est le mieux partagée par les plus compétents de la plupart des groupes. Cependant, dans le cas des règles les plus subtiles ou des nuances de sens impondérables, les compétents deviennent de moins en moins nombreux, et l’indice de difficulté s’élève. Il importe de réserver ces points de langue aux plus habiles. Par ailleurs, comme c’est le cas pour toute statistique, la représentativité de la « population » (sa conformité avec le public cible) est essentielle. Nous n’en dirons pas davantage ici, mais cet aperçu des ressources de l’édumétrie ouvre la voie à des études portant sur l’ensemble diversifié de données recueillies dans la francophonie8.

5Quel est l’aspect pratique d’une telle approche, scientifique et raffinée ? La correction d’erreurs de langue dans les travaux est fastidieuse. Le correcteur est distrait par les formulations incorrectes, qui le détournent de son propos et l’engagent dans des explications élémentaires. Comment éviter cela ? Il faudrait proposer aux incorrigibles une mise à niveau préalable. Mais comment adapter celle-ci aux besoins individuels ?

6La plupart des faiblesses communes ont fait l’objet de repérages par des enseignants. Elles diffèrent selon la classe, la région, la langue et le degré de compétence. Toutes les fautes peuvent-elles être rassemblées et devenir accessibles sous forme de séances correctives adaptées à la diversité des besoins ?

7L’Agence universitaire de la Francophonie facilite la mise en réseau des chercheurs et le partage d’outils de formation conçus pour les enseignants de français dans le monde. Elle est donc particulièrement bien placée pour instituer un projet de ce type. Son réseau touche autant les pays dont la langue officielle est le français que ceux qui pratiquent la francophonie partagée. Ce genre de programme nécessite la participation d’enseignants en contact avec chaque type d’appartenance linguistique, ainsi qu’une banque de données permettant de traiter les réponses fournies au cours de tests préalables (questionnaires d’expérimentation). En effet, il faut mesurer l’utilité probable de chaque exercice normatif (orthographe, lexique, sens des mots, pluriel, féminin, accords, syntaxe, prépositions et conjonctions, rédaction) en tenant compte des niveaux de compétence, selon les classes et les sujets.

8La base de données qui s’est constituée progressivement à l’usage des inscrits au Cours autodidactique de français écrit9 pourrait servir de point de départ. On y trouve de nombreux éléments informatisés : points de langue douteux, définitions de termes, règles de grammaire dont la formulation a été revue, questions à choix multiple à valeur évaluative ou formative, corrigés, réponses saisies dans divers pays par des organismes officiels, analyse édumétrique des réponses, indices statistiques obtenus, graphes des « strates de compétence » selon les régions.

9Voici les propositions offertes à tout enseignant :

10Recenser les erreurs répandues
Étant donné la variété de ces dernières suivant les régions et les niveaux de compétence, chaque enseignant est invité à communiquer celles dont il a fait des relevés. Il suffit de les joindre à un courriel adressé à cafe@cafe.edu. On peut les présenter sous forme de questions à quatre choix de réponse, mais on peut aussi se contenter d’une simple liste, assortie, pour chaque entrée, d’une phrase qui revient couramment dans les travaux d’étudiants.

11Un document proposant des questions à choix multiple triées de manière logique et par ordre alphabétique sera éventuellement accessible. En attendant, l’enseignant peut d’ores et déjà demander de l’information sur les difficultés qu’il rencontre le plus souvent et commander des tests adaptés à ses étudiants.

12Faire passer des questionnaires expérimentaux
Les questions à choix multiple touchant les difficultés typiques doivent être calibrées selon les régions. Les questionnaires proposés sont accessibles jusqu’à ce qu’on ait obtenu au moins 100 répondants dans chaque appartenance linguistique. Les enseignants participants peuvent les consulter sur demande. Ils font un choix pour chacune de leurs classes et le consignent en vue de créer autant de groupes d’expérimentation (exemples à la page http://www.cafe.edu/experimentations/groupes.html). Le code de chaque groupe est communiqué au professeur (qui doit parler de ses démarches à ses étudiants). Ce code lui indique à quelle adresse Internet il lui faut écrire pour avoir accès aux questions. L’enseignant peut aussi fixer une date d’échéance pour chacun de ses questionnaires expérimentaux.

13 Les réponses des élèves sont saisies en ligne dans la banque de données, de manière confidentielle, en vue du traitement édumétrique. Il importe de garantir la confidentialité des résultats individuels. Ils ne doivent être accessibles qu’au répondant concerné, à l’écran, immédiatement après le test. Chaque élève reçoit en outre un corrigé détaillé lui expliquant ses erreurs. Il peut imprimer cette page.

14Ce type d’expérimentation permettra d’améliorer le niveau de la classe. Le professeur recevra les indices des questions validées dans sa région ; il pourra alors participer à l’élaboration de didacticiels ou utiliser ceux qui auront été conçus.

15Jusqu’à maintenant, 189 enseignants de 29 pays ou régions ont fait passer 121 questionnaires expérimentaux à des classes de divers niveaux. La réserve comprend environ 10 000 questions. Les réponses recueillies10 ont été analysées par ordinateur. En conséquence, les chercheurs disposent de plus de 34 000 graphes, grâce auxquels ils peuvent mettre sur pied des séances de « remédiation » et les adapter aux besoins des étudiants, selon leur appartenance linguistique. La détermination du niveau d’apprentissage permet de choisir des questions de difficulté similaire et de les soumettre aux répondants selon leur habileté, mesurée à partir de leurs réponses antérieures. Cela assure une progression continue. Ces nouvelles perspectives sont attrayantes pour ceux et celles qui entreprennent de bâtir ou d’utiliser un outil adapté à des circonstances toujours diverses, parfois changeantes.

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Notes

1 Voir notamment H. Laugier, H. Pieron, Mme H. Pieron, E. Toulouse et D. Weinberg, Études docimologiques sur le perfectionnement des examens et concours, Conservatoire national des arts et métiers, 1934, 88 p.

2 Voir Allan Birnbaum, « On the foundations of statistical inference », Journal of American Statistical Association, vol. 57, no 298, 1962, p. 269–326, et Georg Rasch, Probabilistic Models for Some Intelligence and Attainment Tests, University of Chicago Press, 1981, 199 p.

3 Voir Frederic M. Lord et Melvin R. Novick, Statistical Theories of Mental Tests Scores, Addison-Wesley, 1968, 568 p.

4 Avec la forme « en cloche » caractéristique d’une distribution normale.

5 Progression lente, puis rapide, puis de nouveau lente, en « S ».

6 En unité d’écart-type, de - 3 à + 3.

7 La pente de la courbe, ou discriminance.

8 Voir Le Conseil international de la langue française, Le français enseigné sur mesure. Apprivoiser la langue [en ligne],http://www.cafe.edu/accueil/ordolit.pdf (page consultée le 27 août 2009).

9 Autrefois offert par l’Université de Montréal, conjointement avec les autres universités du Québec, et ouvert au public de l’extérieur. Au fil des années, on a enrichi cette base pour l’adapter aux contextes de la France, de la Belgique, de l’Afrique subsaharienne et du Maghreb.

10 Plus de 200 000.

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Pour citer

Bernard Dupriez, Édumétrie et francophonie. « Et nous ne devrons plus corriger toujours les mêmes fautes… »
Le français à l'université , 14-03 | 2009
Mise en ligne le: 23 janvier 2012, consulté le: 27 mars 2017

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Auteur

Bernard Dupriez

Université de Montréal

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