Le français à luniversité

Constitution d’un Collectif de chercheurs sur les littératures francophones

Justin Bisanswa

Texte intégral

1L’Agence universitaire de la Francophonie a organisé, les 29 et 30 juin à Paris (place de la Sorbonne), une rencontre scientifique rassemblant des chercheurs, des experts et des professeurs-chercheurs qui s’intéressent aux littératures francophones au Sud. À l’issue des échanges, les participants ont constitué le Collectif de chercheurs sur les littératures francophones, qui intègre également les membres et les activités des réseaux Critique de la littérature de l’Afrique subsaharienne et de l’océan Indien (CRITAOI) et Littératures d’enfance (LDE). La création de ce Collectif, qui s’inscrit dans la programmation quadriennale 2010-2013 de l’Agence universitaire de la Francophonie, répond au cadre décennal de la Francophonie. Elle vise à encourager la recherche autour de projets susceptibles d’engendrer des collaborations dynamiques et une grande synergie entre les chercheurs universitaires du Nord et ceux du Sud.

2Dans un contexte de mondialisation obnubilé par une certaine idée de rentabilité limitée aux sciences, on observe le rejet, sinon le mépris, de la littérature ou des lettres en général. Le signe le plus évident en est le peu de crédit accordé à ces disciplines. On remarque partout dans le monde une baisse progressive des effectifs étudiants au sein desdépartements de français, une perte de motivation des enseignants, une fermeture graduelle des départements concernés. Le peu de crédit octroyé aux études littéraires, linguistiques et culturelles ne peut que renforcer la marginalisation, voire la périphérisation, de ces domaines dans les universités de l’Afrique subsaharienne, des Caraïbes, du Maghreb et de l’océan Indien.

3À ceux qui se demandent ce que peut la littérature dans un monde qui a faim et qui souffre de maladies, le collectif réaffirme avec force l’importance et la nécessité des lettres. La culture, c’est l’homme même, c’est la qualité différentielle par laquelle un animal « supérieur » devient humain, c’est-à-dire raisonnable. Au sens où nous l’entendons, la littérature dit que l’homme doit exister (ou qu’il lui faut savoir lire) et qu’il doit éviter de mourir de faim ou d’être atteint de maladies. Par sa simple existence, la littérature montre que la faim et la maladie ou le chômage des hommes constituent un scandale, que les peuples sous-développés ne devraient pas l’être. Questionnant le monde, la littérature, en tant qu’art, nous en apprend beaucoup sur une réalité ancrée dans l’histoire et tente d’en cerner la vérité. C’est un instrument hors pair pour l’analyse des rouages et des mécanismes sociaux. Elle donne son véritable sens à l’émancipation de l’homme en lui montrant comment les signes sont parlés et par quels symptômes s’annonce la réalité actuelle, qui est de plus en plus, et chaque jour plus dangereusement, une réalité parlée.

4Ces considérations indiquentque les enjeux de la littérature demeurent. Ils concernent une façon de définir le rôle social de celle-ci, de la placer dans une perspective historique, et même, tout simplement, de la pratiquer. C’est une manière pour le Collectif deprolonger sur le mode critique un débat encore actuel au sujet des liens du littéraire avec la représentation du monde, et de reconnaître que la littérature, qui se fait l’écho d’un riche éventail de savoirs, couvre largement le spectre de ce qu’on appelle les sciences humaines et sociales. Par ailleurs, vu le statut interdisciplinaire de la littérature, le Collectif accueillera en son sein des chercheurs d’autres domaines. La langue française est un des acteurs majeurs de la diversité culturelle, qui s’exprime par la littérature. Il s’agit d’un des signes de cette diversité : elle est plurielle, ouverte à la multiplicité des accents, elle épouse le rythme des langues avec lesquelles elle entre en contact, traduisant ainsi la pluralité de notre monde.

5Le Collectif s’est assigné trois objectifs : d’abord, la promotion et le développement à l’échelle intrarégionale et inter-régionale, surtout dans les universités du Sud, de la recherche en français sur les littératures écrites dans cette langue ; ensuite, l’encadrement de cette recherche, le soutien de la formation à cette dernière dans les universités et l’établissement de liens avec des équipes, des filières ou des départements universitaires de français ; enfin, la création d’une synergie dynamique entre les chercheurs du domaine.

6Le programme du Collectif s’articule autour de quatre axes principaux :

Les nouvelles directions de la recherche en littérature

7L’analyse de cet axe sera privilégiée. Elle abordera un certain nombre de problématiques susceptibles de renouveler le débat des littératures francophones en ce qui concerne les langues en contact avec le français (la recherche ne se fondera plus uniquement sur les préceptes de la diglossie), le patrimoine immatériel et matériel, la jonction de l’oral et de l’écrit, la traduction, le survol d’autres disciplines, la transmédialité, les études de réception. Il convient de se réjouir ici de la diversité des membres du Collectif (Africains, Européens, Maghrébins, Américains, Latino-Américains, Canadiens) et de celle de leurs modèles théoriques et méthodologiques. En se nourrissant mutuellement, ceux-ci engendreront des analyses qui pourraient faire éclater les frontières ou les déplacer. Les travaux du Collectif permettront également d’évaluer certains acquis théoriques et de renouveler les perspectives critiques dans le domaine. Des projets de recherche pourront être soumis sur deux ou quatre ans (recherche, colloques, journées scientifiques, publications collectives, bases de données, etc.). De plus, il sera possible aux membres de mener des analyses comparatives entre les littératures du Sud et celles du Nord, ou entre les différentes aires des littératures du Sud, évitant ainsi le confinement à l’identitaire, au « national », etc.

La constitution d’une base de données littéraires et textuelles

8Il s’agira ici d’adapter les bases de données existantes (l’AUF a joué un rôle de pionnier dans ce domaine) au contexte moderne de diffusion des savoirs en se servant des technologies de l’information et de la communication. Les chercheurs analyseront ces bases pour leur conférer des fondements théoriques solides et leur assurer une application large. Ils pourront alors concevoir de nouvelles bases, fondées sur le modèle de celles qui existent déjà (CRITAOI, LDE, LIMAG, LITAF), et, à terme, procéder à leur fusion.

La sauvegarde, la valorisation et l’exploitation du manuscrit francophone

9Cet axe se propose d’éditer de « grands textes de la littérature en français » et d’entreprendre des « actions de formation à la sauvegarde et à l’exploitation scientifique et éditoriale des manuscrits inédits » du patrimoine francophone. Il est utile de signaler ici une étude en cours, fruit d’un partenariat avec l’Institut des textes et manuscrits du CNRS (ITEM), l’UMR du Centre national de la recherche scientifique français (CNRS) et les Archives et musée de la littérature de Belgique (AML). Ce projet vise l’organisation d’une grande bibliothèque multipolaire de dépôt francophone et la création d’une bibliothèque numérique mondiale en ligne qui rendra les manuscrits francophones accessibles aux chercheurs.

Les littératures d’enfance et de jeunesse

10Compte tenu de leur importance croissante, ces littératures sont aujourd’hui ouvertes à la recherche et à l’enseignement universitaire. Les chercheurs pourront interroger les objets culturels de l’enfance dans une perspective interdisciplinaire. Ils s’attacheront à analyser le conte, la littérature orale, la réécriture de l’oralité, les territoires de l’imaginaire, les mutations dans l’écriture, la perception par les jeunes lecteurs des processus et de l’impact des littératures, la production d’outils pratiques.

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Pour citer

Justin Bisanswa, Constitution d’un Collectif de chercheurs sur les littératures francophones
Le français à l'université , 14-03 | 2009
Mise en ligne le: 23 janvier 2012, consulté le: 22 novembre 2014

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Auteur

Justin Bisanswa

Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en littératures africaines et Francophonie, Université Laval (Canada)

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