Le français à luniversité

Saintetés, Ponts/Ponti no 9

Sim Kilosho Kabale

Référence de l'oeuvre:

Nissim, Liana, (dir.), (2009), Saintetés, Ponts/Ponti. Langues, littératures, civilisations des pays francophones, no 9, Edizioni Universitarie di Lettere Economia Diritto, Milan, 326 pages.

Texte intégral

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1Plus que n’apparaîtrait une simple tapisserie d’hagiographies, le numéro 9 de la revue Ponts/Ponti. Langues, littératures, civilisations des pays francophones revêt un caractère exceptionnel, du fait qu’il se focalise sur un thème souvent inusité en littérature profane, celui de la sainteté. À la lecture de quatre articles écrits par Liana Nissim1, Francesca Rapaboschi2, Alessandra Ferrero3 et Marco Modenesi4, on scrute aisément la façon dont les auteurs de leur choix, issus de continents différents et adeptes de religions différentes, dépeignent les saints et les saintes de leur imagination.

2Chez Mudimbe, le jaugeage de la sainteté va de pairavec l’onomastique. La sœur Marie Gertrude, qui serait le prototype de son homonyme Marie, la sœur de Lazare, conjoint plutôt les attributs de Marthe. Alors qu’elle tient difficilement au couvent et dénonce ignoramment le silence de Dieu, elle assume pleinement sa vocation authentique, son rôle de Marthe, qui lui consent de gérer avec prudence et charité la communauté qu’on lui a confiée. Mais en dépit de sa tranquille résistance face aux violences qui sévissent au Shaba, elle meurt martyre quand elle refuse de délivrer son aide-infirmier aux mains de ses assaillants : « Son cadavre horriblement torturé et mutilé sera retrouvé trois jours plus tard dans les eaux du fleuve Lualaba » (p. 22). La sainteté, dans cette optique, se caractérise non pas par la connaissance parfaite de Dieu ou de sa parole, mais plutôt par le sacrifice de soi, l’opposition aux antivaleurs et par les actes de charité. Pour sa part, Liana Nissim plonge les lecteurs dans le bain de la sainteté musulmane. Elle montre comment le vieil ermite Assa, qui s’est opposé au colonialisme avant de s’exiler en Guyane, agit comme un saint. Non seulement il se voue à l’islam, mais, à l’égal de Marie Gertrude, il exhorte ses visiteurs à l’altruisme, au pardon, à la tolérance… Sa dévotion devient plus remarquable quand il se retire à Bissimilai afin de traduire le coran. Pour Narah Fatima, son double, la sainteté se caractérise plutôt par le stoïcisme, la générosité et les prières ferventes ; et, par surcroît, une mort sacrificielle.

3Ailleurs, le roman L’initié, du Béninois Olympe Belly Quenun, attire aussi l’attention par sa conception des valeurs religieuses. D’abord, on retient l’ambivalence émergeant entre les religions sacrées et l’animisme. Ensuite, un fragile équilibre s’établit entre la spiritualité et les croyances ancestrales. Par petites touches, la sainteté se voit remodelée en une foi mystique réservée aux seuls anachorètes ainsi qu’aux fervents adeptes de ces religions se démarquant par des exercices de pénitence, de privation et de mortification.

4Le personnage central, Baly, se distingue à son tour par la dévotion et l’abnégation. Il s’intéresse aux misérables, aux besogneux et aux exclus. Il revêt toujours des qualités nobles telles que la charité, la disponibilité envers son prochain et le pragmatisme. Sa générosité et son esprit d’ouverture sont mis en exergue par une disproportion nette établie entre son faire et son non-faire, son être et son non-être, son paraître et son non-paraître, opposés diamétralement aux comportements des ses antihéros qui s’en prennent bêtement à Dieu.

5De la fiction on passe aux Relations, récits autobiographiques et biographiques relatant l’itinéraire spirituel ou presque de Marie Guyart, érigée en personnage fondateur de l’histoire du Québec catholique. Une « convergence dissymétrique » surgit dans les contenus de la trilogie (Relations de 1633, 1654 et 1656) rédigée sur commande d’un religieux après de nombreux refus et répugnances de Marie, haïssant le moi et complétée en dépit de sa propre volonté par son fils bénédictin. De-ci de-là, la dynamique énonciative se caractérise par le brouillage du sujet de l’énonciation. La narratrice passe parfois pour un personnage mystique, illuminé, « à travers lequel s’exprime une voix divine » ; et pourtant, elle ne demeure pas moins auteure de sa biographie religieuse, caractérisée par la précocité de sa vocation, ses treize états d’oraison et les supplices corporels suivis d’extases mystiques. Toutefois, une certaine incertitude émaille le parcours spirituel de Marie à la suite de son excès de zèle et des témoignages de ses biographes la prenant pour une Vénérable mère Marie de l’Incarnation.

6Avec Marco Modenesi, on revient à la fiction. Ses analyses portent sur La vierge du grand retour, un roman teinté de fantaisie, de sacrilège et d’humour noir. L’ambivalence prévaut entre l’hypertextualité et l’hypotextualité. Le roman de base se présente comme une microstructure imitant et tournant minutieusement en dérision la macrostructure dont elle émane, la Bible. Il se caractérise par la caricature des récits bibliques, une légère modification dans l’ordre de succession des textes, la transformation des faits racontés et, surtout, la verve réductrice du langage et des contenus cosmologiques bibliques aux codes linguistiques et à l’univers typiquement antillais. L’étrange pèlerinage de la statue de la vierge du grand retour sert de prétexte pour dénoncer à la fois « une vilaine supercherie perpétrée par l’Église catholique » aux dépens des Martiniquais ainsi que l’attentisme, la naïveté et le dédain de ces derniers.

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Notes

1 Liana Nissim, « Saintetés d’Afrique », p. 15-34.

2 Francesca Rapaboschi, « Syncrétisme de Saint Monsieur Baly de William Sassine », p. 35-56.

3 Alessandra Ferrero, « Une voix qui perce le voile : émergence de l’écriture autobiographique dans la Relation de 1654 de Marie de l’Incarnation », p. 57-70.

4 Marco Modenesi, « Sainte Philomène de Morne Pichevin », p. 71-87.

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Pour citer

Sim Kilosho Kabale, Saintetés, Ponts/Ponti no 9
Le français à l'université , 16-04 | 2011
Mise en ligne le: 01 décembre 2011, consulté le: 16 juin 2019

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Auteur

Sim Kilosho Kabale

Université Kenyatta (Kenya)

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