Le français à luniversité

Le Trésor des associations lexicales de la francophonie

Michèle Debrenne

Texte intégral

Définition

1Les dictionnaires (ou thésaurus) d’associations sont des listes obtenues en fixant la première réaction verbale (au sens de « verbalisée ») à un mot proposé, qu’on appellera ici « stimulus ». Il est convenu d’appeler « dictionnaire des normes associatives » les listes présentant les stimuli et toutes les réactions obtenues auprès des sujets de l’expérience, et « thésaurus » celles qui présentent de plus la liste des réactions mises en regard avec les stimuli les ayant provoquées. Selon cette définition, le Dictionnaire des associations verbales du français (DAVF, Дебренн 2010) en deux tomes, qui contient 1 100 stimuli et quelque 27 000 réponses, est un « thésaurus ».

2Le premier dictionnaire d’associations verbales a été publié en 1910 (Kent, Rosanoff, 1910), avec une liste de stimuli de 100 mots. Par la suite, d’autres études ont été entreprises aux États-Unis avec la même liste (voir L. Postman, 1970). Les premiers travaux russes d’études des normes associatives se sont concrétisés par un premier dictionnaire des normes associatives du russe (Леонтьев, 1977), suivi par d’autres ouvrages analogues. Les expériences les plus poussées (le thésaurus du russe [Караулов et al, 1994-1998] et celui de G. Kiss [Kiss et al, 1972]) se déroulent en plusieurs étapes et se basent sur une liste de stimuli allant jusqu’à 8 400 mots.

La méthode

3La plupart des dictionnaires ont été établis suivant un protocole fixé par G. Kiss (1973) : chaque stimulus doit être présenté à 100 personnes différentes, chaque interviewé répond à 100 mots répartis dans un ordre aléatoire différent pour chacun. La réponse doit être donnée par écrit, anonymement, le plus rapidement possible, de manière à effectuer le test en 5-10 minutes. Les étudiants étant dans le monde entier un « public captif » aisément corvéable, ce sont à ces derniers que les chercheurs s’adressent pour remplir les questionnaires.  

L’élaboration du DAVF

4La première étape de création du DAVF a consisté en l’établissement d’une liste de stimuli de 1 000 mots pleins sur la base d’une liste de fréquence. Dans la perspective d’étendre l’expérience à l’Afrique francophone, 100 lexèmes supplémentaires ont été ajoutés. Pour éviter l’homonymie des stimuli, dans certains cas, on a eu recours à l’article (par exemple « le bien » et « bien ») plutôt qu’à des indications grammaticales, comme bon (adj.) ou porte (subst.), qui auraient dénaturé l’expérience et lui auraient donné un aspect scolaire. Cependant, la présence d’articles devant certains stimuli a provoqué celle d’articles dans les réponses, difficulté supplémentaire à gérer lors de la formation du dictionnaire papier à partir de la base de données.  

5Au cours de cette première étape, on a également mis au point des questions de la partie informative du questionnaire : sexe, âge, niveau et domaine d’études, langue maternelle, ville où se passe le test. Par la suite, on a ajouté l’indication de la région et limité le choix de l’intitulé des spécialisations.

6Les données ont été recueillies en ligne par Internet, ce qui diffère notablement du protocole traditionnel : au lieu d’une feuille avec 100 mots qui représentent un tout, le sujet de l’expérience est confronté à un mot à la fois. Le décompte du temps ajoute un élément de stress au test psycholinguistique, déjà dérangeant en soi. Pour des étudiants, la saisie informatique n’est probablement pas moins aisée que l’écriture manuelle. Par contre, aux fautes d’orthographe inévitables se sont ajoutées des fautes de frappe, dont la typologie est très différente, car elle dépend essentiellement de la disposition des touches sur les différents types de claviers.

7Le traitement manuel des données a porté surtout sur la correction orthographique, tant des données de la partie informative que des réponses aux stimuli. Un système de correction automatique était ici inutilisable, car souvent, le choix de la bonne graphie dépendait du stimulus d’origine. En effet, une forme erronée pouvait correspondre à plusieurs homonymes. Ainsi, une graphie toto en réponse à tard doit être corrigée en tôt ;par contre, en réponse à résultat,elle doit être réécrite totaux, tandis que cette forme est correcte quand il s’agit d’une réaction au stimulus enfant (personnage récurrent d’histoires drôles). En outre, nous avons pris les décisions suivantes :

  • Les séquences dénuées de sens (eefefvft), ou indéchiffrables (fyugu) ont été considérées comme des refus de réponses.

  • Ont été admis les hapax, les néologismes et dérivés possibles, les mots étrangers, même translittérés, ainsi que les mots accompagnés de signes de ponctuation ou de smileys.

  • Dans tous les autres cas, nous nous sommes efforcés de corriger l’orthographe. Cependant, comme cette opération a été effectuée manuellement par l’auteur, inévitablement, il n’a pas été possible de corriger toutes les erreurs.

Les applications

8Compte tenu du public interrogé, de l’anonymat et du recours à Internet, on peut s’étonner du nombre assez restreint de mots familiers, argotiques ou grossiers obtenus en réponse. Par contre, les jeux de mots et contrepèteries sont légion.

9À nos yeux, le DAVF est un instrument de mesure qu’on peut utiliser dans un grand nombre de domaines : parmi les pistes de recherche possibles, nous pouvons suggérer les recherches en sémantique (comparaison du champ associatif avec le champ sémantique d’un lexème) et en lexicographie. Dans le domaine de l’apprentissage de la langue et des langues étrangères, le DAVF est précieux en ce qui concerne l’enseignement du vocabulaire ou la charge culturelle partagée. L’expérience des chercheurs russes, familiers des dictionnaires d’associations, montre qu’ils sont également utiles en traduction et traductologie, en études littéraires, en linguistique naïve et en études comparatives. L’étude du dictionnaire inverse (de la réaction au stimulus) permet de mettre en évidence un noyau dur formé des mots cités en réponse au plus grand nombre de stimuli. Les observations au fur et à mesure de la formation de la base de données ont prouvé qu’il s’établissait très rapidement, au bout de 500 réponses. Cet aspect de la structure du lexique nous semble particulièrement intéressant à explorer. Certaines des recherches évoquées ci-dessus peuvent être effectuées en complétant le dictionnaire papier par la base de données « dictaverf » (http://dictaverf.nsu.ru/), où le chercheur pourra consulter les formulaires individuels des interviewés, formuler une interrogation plus fine tenant compte des paramètres des sujets de l’expérience et de leur combinaison.

10Ainsi, pour l’instant, on a obtenu les normes associatives partagées par les locuteurs du français de France hexagonale. Le « Trésor des associations verbales du français » sera complet quand nous aurons fait de même avec les réponses des répondants locuteurs du français en Suisse, en Belgique, au Canada et des autres pays de la Francophonie, qui doivent pour cela se rendre sur le site http://dictaverf.nsu.ru/experiment. Nous invitons tous les francophones du monde à participer à cette expérience.

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BIBLIOGRAPHIE

Kent G. H. et A. J Rosanoff, (1910), A study of association in insanity. American Journal of Insanity, vol. 67, no 1-2.

Kiss G., C. Armstrong et R. Milroy R, (1972), The Associative Thesaurus of English. Edinburg : Univ. of Edinburg. Téléchargeable en ligne : http://www.eat.rl.ac.uk/.

Kiss G., C. Armstrong, R. Milroy, R. et J. Piper, (1973), An Associative Thesaurus of English and its Computer Analysis, In Aitken, A.J., R.W. Bailey et N. Hamilton-Smith, (éd.), The Computer and Literary Studies, Edinburgh: University Press. Accessible en ligne : http://www.eat.rl.ac.uk/

Puig S., Yu. Karaulov et G. Cherkasova, (2001), Normas asociativas del espagnol y del ruso, Moscu – Madrid 2001.

ДебреннМ., (2010), Французскийассоциативныйсловарьв 2 томах, Новосибирск.

КарауловЮ. Н., СорокинЮ. А., ТарасовЕ. Ф., УфимцеваН. В., ЧеркасоваГ. А., (1994-1998). Русскийассоциативныйсловарь, т. 1-6, М. : ИнститутрусскогоязыкаРАН.  

ЛеонтьевА. А., (1977), Словарьассоциативныхнормрусскогоязыка. М.

УфимцеваН. В. идр., (2004), Ассоциативныенормырусскогоинемецкого. М.-Воронеж : ИязРАН – ВГУ.

УфимцеваН. В., ЧеркасоваГ. А., КарауловЮ. А., ТарасовЕ. Ф., (2004), Славянскийассоциативныйсловарь. М.:  МГЛУ-ИязРАН.

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Pour citer

Michèle Debrenne, Le Trésor des associations lexicales de la francophonie
Le français à l'université , 16-04 | 2011
Mise en ligne le: 15 février 2012, consulté le: 16 janvier 2019

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Auteur

Michèle Debrenne

Université d’État de Novossibirsk (Russie)

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