Le français à luniversité

Lingua(e) geographica, globalité et localité dela pensée géographique

Céline Raimbert

Texte intégral

1Comment s’exprime la pensée géographique?

2À une forme de pensée spécifique s’adaptent un langage propre, des mots caractéristiques. Pour en expliciter le sens, les dictionnaires fleurissent, et les mots, les concepts, les noms propres s’alignent : dictionnaires de philosophie, de médecine, d’économie, de géographie bien sûr. Comme le disait le géographe français Paul Claval, « la publication d’un dictionnaire spécialisé est toujours un évènement pour la discipline à laquelle il est consacré. [...] La multiplicité des dictionnaires à [...] disposition [permet de] comparer les définitions et [de] former [l’]esprit critique.1 » La pensée géographique se développe ainsi au gré des évolutions et des remodelages de ses formes d’expression.

3Pourtant, cette unité du langage géographique semble contredite par la multiplicité des langues et les difficultés d’intercompréhension qui en résultent au sein de la communauté mondiale. À cet égard, quelles sont les conséquences de la malédiction de Babel pour la pensée géographique ? Entre ponts et ruptures, de quelle manière la communauté géographique perçoit-elle et gère-t-elle cette diversité de langues et de langages ?

4Langues et langages des sciences sociales, un lieu commun des débats

5À l’heure où la globalisation pénètre tous les domaines de la société, l’usage dominant de l’anglais, considéré comme lingua franca dans les débats scientifiques, n’est plus à démontrer. Cette hégémonie s’exprime notamment dans le volume prépondérant des publications scientifiques anglophones. Alors que le virage anglophone est d’ores et déjà amorcé dans le domaine des sciences dures, les sciences humaines et sociales résistent. Elles se divisent entre partisans du monolinguisme anglais et défenseurs de la diversité culturelle.

6La revue Progress in Human Geography est le théâtre de l’une de ces nombreuses discussions2; s’y opposent Maria Dolors Garcia-Ramon3 et Andrès Rodriguez-Pose4. Alors que ce dernier voit dans l’anglais un vecteur d’intégration et d’intercompréhension préservant « la diversité géographique » et permettant à de petites communautés scientifiques (hollandaises, suédoises, etc.) de participer aux débats internationaux, la première considère l’usage hégémonique de l’anglais, qui exclut de facto du débat les chercheurs non anglophones, comme un obstacle à l’altérité et à l’expression des géographies.

7Entérinant une différenciation stricte avec les sciences dures, son argumentation repose également sur la nature même des sciences humaines et sociales, qui est beaucoup plus littéraire. Jean-Pierre Chevalier de souligner : « La géographie se pense et s’énonce dans une langue, dans des concepts nécessairement mis en mots. Plus qu’en science exacte, la traduction n’est pas une transcription sémiotique pure, mais une adaptation du sens. La géographie est plus littéraire dans la plupart de ses expressions que la médecine ou la chimie. » (2004, §5) En effet, les mots de la géographie s’avèrent bien souvent des concepts et renferment dès lors en leur sein l’essence de la, ou plutôt des, pensées géographiques.

8La territorialisation des mots et des concepts de la géographie

9Il existe en effet des traditions et des écoles géographiques diverses, ancrées dans des aires, des pratiques langagières et des terminologies distinctes. Parmi les plus influentes, nous remarquons notamment les écoles française et anglo-saxonne, dont les parcours s’enchevêtrent ou divergent au gré des tendances et des périodes5. Et il en va de même des mots et des concepts. Certains convergent : c’est le cas des notions de « région / region » ou de « paysage / landscape »; d’autres, au contraire, sont investis de façon typique dans un contexte ou dans un autre. À cet égard, l’inégal recours au mot « territoire » et à ses déclinaisons (territorialité, territorialisation, etc.) dans les géographies francophone et anglophone (territory et consorts) fait figure d’exemple6. Malgré une étymologie commune et une origine similaire (se traduisant par une double signification, juridico-politique – territoire de l’État – d’une part et éthologique – aire appropriée par un animal ou un groupe d’animaux – d’autre part), le transfert de la notion de territoire dans le champ des sciences sociales et de la géographie amorce des cheminements sémantiques divers.

10Les géographes francophones, portés notamment par Claude Raffestin7 et Jean Bonnemaison8, investissent pleinement le territoire en l’élargissant et en le complexifiant pour en faire un outil indispensable de l’analyse des réalités géographiques. À la faveur d’une véritable « innovation sémantique » (Debarbieux, 1999), et dès lors caractérisé par une double dimension matérielle et idéelle, le territoire gagne en épaisseur. Par son truchement, l’examen des processus spatiaux s’enrichit des perceptions et des représentations de ceux qui habitent et utilisent l’espace.

11Dans le contexte anglo-saxon, en revanche, le territory n’a pas trouvé de terreau favorable, se cantonnant à sa double définition classique. Ce sont d’autres concepts, notamment celui de place, qui font l’objet d’une profonde réflexion et d’une mutation conceptuelle. À la manière du territoire, la notion de place s’émancipe des visions politiques classiques de l’espace pour se charger d’une dimension subjective inédite.

12Finalement, le choix des mots et leur évolution sémantique semblent s’ancrer profondément dans des contextes académiques propres à chaque pays. Bernard Debarbieux conclut à ce sujet : « L’adoption très large […] d’un terme comme territoire dans la géographie francophone et la polarisation des débats conceptuels sur le mot place dans la géographie anglophone résulteraient moins d’effets de mode […] que de la combinaison d’enjeux de nature très différente – perspectives théoriques, positionnements disciplinaires, implication sociopolitique du milieu académique, opportunités politiques et institutionnelles, etc. – dans des contextes favorables. »

13La création d’un langage à géographie variable

14Cet apparent hermétisme des pensées semble remettre en question la possibilité d’un savoir géographique enrichi et nourri de diverses traditions. Comment créer du lien géographique ? Comment construire des ponts entre les langues, les mots et les concepts qu’ils sous-tendent ? Faut-il traduire les mots ou expliquer les concepts ? Dans tous les cas, il semble que la lingua geographica et la construction d’une communauté scientifique mondiale de géographes se forgent bien davantage par une combinaison que par une opposition linguistique et conceptuelle, la pluralité des langues se présentant a priori comme un gage de richesse et de diversité plutôt que de cloisonnement. À preuve, certains termes de la langue française ancrés dans une tradition géographique nationale se sont mués en concepts reconnus et utilisés par les géographies du monde entier. Tel est le cas, par exemple, des notions de « terroir » ou de « genre de vie »9 (Vidal de la Blache, 1911).

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Notes

1 Claval, Paul, 2005, « Un nouveau dictionnaire de géographie », Géographie et cultures, vol. 53, p. 131-132.

2 Voir Chevalier, Jean-Pierre, 2004, « Monolinguisme anglais et diversité culturelle, une illustration des lois des marchés », Cybergeo : European Journal of Geography, Quelle langue pour le dialogue scientifique. Mis en ligne le 2 avril 2004, modifié le 8 février 2007. URL : http:/cybergeo.revues.org/3361. Consulté le 18 mai 2011.

3 Garcia-Ramon, Maria Dolors, 2003, “Globalization and international geography : The questions of languages and scholarly traditions”, Progress in Human Geography, vol. 27, n°1, p. 1-5.

4 Rodriguez-Pose, Andrès, 2004, « On English as a vehicle to preserve geographical diversity », Progress in Human Geography, vol. 28, n°1, p. 1-4.

5 Voir www.geographie-sociale.org/schema_synthese_epistemo.htm. Consulté le 26 mai 2011.

6 Voir Debarbieux, Bernard, 1999, « Le territoire : histoire en deux langues. A bilingual (his-)story of territory ». In. C. Chivallon, P. Ragouet et M. Samers, Discours scientifique et contextes culturels. Géographies françaises à l’épreuve postmoderne, Bordeaux, Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, p. 33-34.

7 Voir notamment Raffestin, Claude, 1980, Pour une géographie du pouvoir, Paris, Litec.

8 Voir notamment Bonnemaison, Joël, 1981, « Voyage autour du territoire », L’espace géographique, vol. 4, p. 249-262.

9 Vidal de la Blache, Paul, 1911, « Les genres de vie dans la géographie humaine », Annales de géographie, XX, p. 193-212 et 289-304.

Pour plus d’information, voir Sorre, Maximilien, 1948, « La notion de genre de vie et sa valeur actuelle », Annales de géographie, vol. 57, no 306, p. 97-108. Disponible en ligne à l’adresse www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1948_num_57_306_12204. Consulté le 31 mai 2011.

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Pour citer

Céline Raimbert, Lingua(e) geographica, globalité et localité dela pensée géographique
Le français à l'université , 16-02 | 2011
Mise en ligne le: 29 mars 2012, consulté le: 18 janvier 2019

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Auteur

Céline Raimbert

Université de Paris III Sorbonne Nouvelle / Institut des Amériques

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