Le français à luniversité

Distorsion langagière ou expression d’une identité linguistique

Jean-Marie Andoh Gbakre

Texte intégral

1La langue est, par excellence, le moyen de communication le plus usuel. À ses formes orthodoxes relatives aux critères distingués de son acquisition s’adapte un métalangage construit au contexte de son usage. La langue française n’échappe pas à cette réalité des temps modernes. Dans plusieurs pays, cette langue, après qu’elle a fait preuve de notoriété linguistique, se voit à la croisée d’un pragmatisme prégnant inspiré du mode de vie et des formes de pensées des citoyens usagers. À l’épreuve d’une performance exigée de la part de l’interlocuteur dans le but de décrypter le contenu d’un message produit, il rejaillit en soupape la mise en jeu d’un type de langage propre à une communauté distincte.

2A. Boufarra, face à l’émergence de cette aire linguistique, abonde dans le même sens lorsqu’il s’interroge : « Le modèle culturel français n’est-il pas appelé à reconsidérer ses choix et priorités en matière de langue et de communication en France et dans l’espace francophone ? » En effet, la langue française dans sa pratique originelle est soumise à une épreuve d’originalité selon les milieux où elle est utilisée. Qui plus est, même en France où elle est censée être le symbole dépositaire du « français français », elle est en conflit de stabilité avec les patois. C’est donc avec raison que Boufarra attire l’attention de l’Académie française sur l’esthétique d’étude classique qu’elle s’est fixée. Pour lui, il serait désormais plus utile à la langue française d’interroger les nouvelles formes d’expressions du français qui foisonnent à travers le monde, afin de mener efficacement un projet d’intégration et d’enrichissement.

3À côté de cette étude théorique, la réflexion que propose A. Kouassi sur « l’emploi irrégulier des morphèmes “la” et “là” en français ivoirien : une marque d’identité linguistique » montre en quoi l’abus de ce morphème, toléré à l’usage par le sens commun, remplit une fonction de régulation dans les échanges. À partir de trois cas de conversation tirés de réalités sociales ivoiriennes, il met en évidence le jeu de l’écart par rapport à la norme soumis à la familiarité et à l’investissement de soi dans l’expression. Après une analyse concise et minutieuse, il parvient à la finalité selon laquelle « l’abus des morphèmes “la” et “là” ne perturbe pas l’équilibre conversationnel entre les interlocuteurs ». Bien au contraire, « il s’agit d’un trait linguistique qui détermine chez l’Ivoirien sa marque identitaire dans le parler communautaire ».

4À son tour, J. M. Gbakré développe la valeur polysémique du verbe « manger », toujours dans le contexte ivoirien. Selon lui, la dimension dénotative de ce verbe est sémantiquement réinvestie par l’Ivoirien, qui lui affecte un rendement pragmatique. En effet, à la suite d’une présentation sommaire du fonctionnement normatif du verbe « manger » à travers son fonctionnement en valence, il l’appréhende selon le réseau social ivoirien. À l’en croire, « le verbe manger chez l’Ivoirien est dominé par une charge sémantique dont un interlocuteur non averti ne peut capter la signification ». Ce postulat est montré par trois niveaux d’échanges entre des usagers qui partagent le même univers épistémique. La remarque d’une prise de distance par rapport à l’orthodoxie linguistique est prégnante, mais en définitive, c’est l’option « d’une signature identitaire qui s’affirme dans le temps et dans l’espace » qui semble prévaloir.

5Par ailleurs, cette aventure de la langue en réécriture est formellement le jeu d’indices illocutoires dont des outils linguistiques sont des « otages ». C’est ce que révèle l’étude de J. W. Ekissi sur « l’emploi abusif du morphème non en français ivoirien : un idiotisme identitaire linguistique ». « Selon l’usage normatif, non est l’égal tonique du morphème ne. Il exprime une négation complète. » Mais appréhendé dans la sphère linguistique ivoirienne, J. W. Ekissi lui confère trois fonctions pragmatiques. D’abord, il peut « ponctuer le caractère d’un fait, ou exprimer un état d’âme ». Ensuite, il a la faculté de fonctionner comme un déictique. Il vise à donner une précision sur des éléments en situation d’énonciation. Enfin, il est susceptible de « revêtir une valeur d’authentificateur ». En définitive, pour Ekissi, l’emploi abusif du morphème « non » chez l’Ivoirien est « un facteur de sens qui concourt à exprimer des faits avec des effets envisagés ».

6Pour clore cette série de réflexions, C. Petraş propose la mise en relation de mots qui varient en fonction de la provenance dialectale, du caractère archaïque ou populaire à partir d’un corpus de données orales. En effet, un même mot peut connaître une prononciation différente selon la région où l’on se situe. Par ailleurs, dans un discours hiérarchisé, certaines formes lexicales peuvent fonctionner comme des connecteurs atypiques selon que l’on se trouve, par exemple, au Québec ou en Acadie. En fonction de la région, un élément linguistique tel que « puis » est susceptible d’adopter une forme et un rôle spécifique à la nature dialectale/archaïque/populaire qui suscitent son expression. Reconnaître une telle réalité sociolinguistique, « c’est du coup reconnaître les faits de variation et les associer avec une communauté particulière ».

7En bref, ces différentes contributions clarifient le mouvement des mots à rendre les faits non dans la nature prescriptive de ces mots, mais selon la finalité discursive envisagée par les usagers. La langue est sous l’effet de contingences sociodiscursives. Elle est certes un moyen d’expression, mais elle peut aussi être un indice d’identification d’une communauté linguistique. Tel est l’enjeu fondamental de ces différentes réflexions.

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Pour citer

Jean-Marie Andoh Gbakre, Distorsion langagière ou expression d’une identité linguistique
Le français à l'université , 22-03 | 2017
Mise en ligne le: 25 septembre 2017, consulté le: 13 décembre 2017

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Auteur

Jean-Marie Andoh Gbakre

Université Péléforo Gon Coulibaly (Côte d’Ivoire)

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