Le français à luniversité

Rendre compte de la différence dans la transcription des corpus oraux : variation phonétique, formes dialectales/archaïques/populaires et lexicalisation

Cristina Petraş

Texte intégral

1La variation est une réalité qui est observée, dans un premier temps, pour être ensuite scrutée, découpée, théorisée (Gadet, 2007). Pour ce faire, le linguiste doit fixer en quelque sorte cette réalité qui lui parvient par l’intermédiaire des données orales1. C’est là qu’intervient le travail de transcription orthographique avec toute sa portée heuristique. Les quelques considérations que nous proposons ont comme point de départ les choix que nous avons faits lors de la transcription d’un corpus oral d’enregistrements de radio communautaire du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse (voir Petraş, 2016).

2L’une des interrogations à laquelle nous devions répondre visait la frontière entre la manifestation de phénomènes phonétiques et l’existence d’unités lexicales2. La solution à un tel questionnement influe sur la conduite à adopter par le transcripteur.

3Pour ce qui est des formes très proches de celles du français standard contemporain, nous avons opté pour les transcriptions suivantes correspondant à des orthographes propres : aïder « aider », aoir « avoir », assayer « essayer », balier « balayer », chesser « sécher », ène « une », fatique « fatigue », fatiquer « fatiguer », ielle « elle » (forme tonique), iun, iune, ieune « un, une », leu « leur » (pronom personnel), leu(s) « leur(s) » (adjectif possessif), li, ui, y « lui », oir « voir », pis « puis, et », pouoir « pouvoir », pus « plus », quèque « quelque », quéqu’un « quelqu’un », saoir « savoir », sus « sur ». C’est reconnaître la provenance dialectale ou le caractère archaïque ou populaire d’une série de régionalismes. Ces unités sont prises en compte différemment par les inventaires de régionalismes (Brasseur, 2001; Boudreau, 2009; Cormier, 1999; Poirier, 1993)3. Nous nous arrêterons de plus près sur quelques-unes de ces unités.

4Aïder est une forme attestée en France (FEW, 1, 34a, ADJUTARE), relevée aussi par Boudreau (2009 : 42) pour le français acadien. La présence, dans notre corpus, d’une troisième forme, à côté de aïder et aider, à savoir [jeder] (avec le nom correspondant [jɛd]), non attestée dans les inventaires consultés (Brasseur, 2001; Poirier, 1993; Cormier, 1999; Boudreau, 2009; FEW) nous conduit à la question de savoir, avec Dalbera (2002 : 2), si le corpus est « de l’ordre du donné ou du construit ». Et si l’on avait affaire ici à du construit, qu’est-ce qui nous autoriserait à reconnaître et à identifier cette forme lexicalisée dépassant le niveau d’une variation phonétique ? Deux faits pourraient venir offrir une réponse à cette question : d’une part, on remarquera que la forme du nom aïde correspondant au verbe aïder, attestée dans différentes régions en France (FEW, 1, 34a, ADJUTARE), n’est pas présente dans notre corpus. Par contre, la forme [jɛd] est enregistrée chez nos locuteurs, à côté de la forme verbale [jeder]. Pour ce qui est de l’origine de ces formes, on peut invoquer l’hypothèse d’une soudure du verbe aider avec le pronom personnel de troisième personne, singulier, complément indirect, réalisé aussi sous la forme [i] (voir ci-dessous la discussion sur les réalisations de cette forme pronominale). La soudure que nous invoquons ici aurait conduit à l’émergence des formes lexicalisées, dont nous proposons l’orthographe iaide, iaider. La forme verbale iaider pourra ensuite fonctionner comme une unité autonomisée et se combiner avec d’autres formes pronominales (ieux aider).

5Malgré la filiation phonétique entre [pi] et [pɥi], la différenciation sémantique entre les deux formes permet d’envisager une lexicalisation de [pi], à laquelle correspond la forme orthographique pis. Nous rejoignons Dostie (2004), qui, travaillant sur le français québécois, montre que, malgré la partie commune de sens de puis et pis, « puis a permis l’émergence d’une nouvelle unité lexicale, en l’occurrence pis, qui doit être analysée pour elle-même ». (p. 117) En effet, (et) pis4 fonctionne dans notre corpus tant avec les valeurs de (et) puis hexagonal qu’avec celles de et. Il est plus près de puis ou de et à des degrés différents. Proche de et dans son emploi comme connecteur propositionnel (voir la deuxième occurrence de pis dans l’exemple ci-dessous), pis garde un certain rapport avec le sens temporel de puis, car, comme le démontre l’auteure citée, si pis (appelé « connecteur dissociatif ») relie des entités conceptualisées indépendamment l’une de l’autre et supposant « une double prédication » (Dostie, 2015 : 162), et (appelé « connecteur associatif ») relie des entités envisagées comme un tout.

6par exemple euh / dans / plusieurs coins de la province même en Nouvelle-Écosse il ont des centres de santé / pis il ont des médecins pis des infirmières des NURSE PRACTITIONER

7Cette dimension de pis est encore plus pertinente lorsque cette unité fonctionne comme connecteur textuel. L’indépendance entre les segments reliés dans une telle situation correspond en français québécois et en français acadien à l’emploi de pis plutôt qu’à celui de et5.

8(170) F22 : ben c’est ça pis les autres / membres de l’équipe itou
(171) F21 : ouais
(172) F22 : pis c’est / c’est ça manière l’idée qu’i travaillent ensemble
(173) F21 : ça fait si que h’avons quelqu’un pis qu’i déterminent que ce serait rinqu’un problème / point / point physique là

(219) F22 : et pis c’est ène infirmière au bout du du téléphone
(220) F21 : ouais
(221) F22 : au bout de la ligne / pis ielle a fait une évaluation au téléphone / a va vous demander des questions mais / tu sais quoi c’est le problème pis il ont toute toute une liste de questions qu’i vont demander dépendamment du problème

(89) F13 : parce que h’avais trop de lait / et pis le bébé vraiment / a voulait point / se réveiller assez / tu sais
(90) F11 : hm
(91) F13 : a se / je pouvais le réveiller / j’y (=lui) donnais à manger / et pis dans trois minutes / a dormait BACK
(92) F11 : WOW
(93) F13 : et pis alle était point parée ce bébé [rires] mais tout c’te temps-là alle était pour l’entraînement

9Selon la même auteure (Dostie, 2004), l’emploi de pis en tant que connecteur est l’aboutissement d’un processus ancien enregistré en français de France, la différence entre le français québécois et le français de France étant de nature — d’usage, sociolinguistique. Ce qui caractérise l’usage québécois (et l’emploi acadien, ajouterions-nous), c’est son caractère de connecteur neutre. Il s’agirait — avec cette évolution de pis vers un emploi de connecteur neutre, proche de et, mais avec une spécialisation de « connecteur dissociatif » — de « l’aboutissement ultime d’un processus amorcé de longue date avec puis » (p. 124). L’émergence des connecteurs à partir d’expressions dénotant l’espace ou le temps se trouve ainsi illustrée par un nouvel exemple.

10L’emploi de (et) pis ? en tant que marqueur discursif, identifié par Dostie (2004, 2015) pour le français québécois, est absent dans notre corpus. Comme pour l’emploi comme connecteur, l’emploi comme marqueur discursif (provenant de et puis ?), sans être propre au français québécois, y est plus fréquent.

11Si dans la série de formes d’origines dialectale et populaire li6, ui, y, qui coexistent dans notre corpus avec lui, pour le pronom de troisième personne du singulier, complément indirect, les orthographes li et ui, utilisées de longue date, ne sauraient être sujet de confusion, par contre, la transcription par y, du fait de sa confusion avec le pronom y, ne convient pas, selon Bilger (2000). Dans certains cas (dire, chez cette auteure), on ne saurait envisager un changement du régime du verbe pour qu’il soit compatible avec le pronom adverbial. Dans d’autres, les deux pronoms (lui et y) sont possibles, correspondant à des interprétations différentes. Dans les exemples tirés de notre corpus, seule l’interprétation y = lui est possible7. Une troisième forme y est même enregistrée pour transcrire la prononciation [i] du pronom il (voir les exemples cités dans le TLFi, chez un écrivain comme Céline ; voir aussi Blanche-Benveniste et Jeanjean, 1987 : 132).

12Comment différencier dans la transcription entre les deux ou les trois [i]homophones ? La solution que nous proposons pour [i] pronom sujet (transcription i) vient résoudre une des homophonies. Pour les deux autres homophones, nous proposons de garder les transcriptions consacrées (y), tout en précisant pour la forme de pronom personnel complément indirect sa valeur (=lui) (voir les exemples ci-dessous). Par ailleurs, le pronom y du français standard a connu comme première transcription i (voir les attestations reprises dans le TLFi).

13mais je li ai point donné de lait tout droit / h’y(=lui) ai donné du SIMILAC pour à peu près trois mois là

je vas assayer d’y(=lui) montrer que / maman va avoir un bébé

ben moi je pense nourrir ou y(=lui) donner du lait dans la bouteille

14Les quelques considérations qui ont été proposées montrent bien que la transcription est un « geste théorique » hautement significatif (Gadet, 2008), supposant des choix qui viennent construire le terrain. La dimension heuristique du corpus est liée notamment à l’identification des faits émergents, selon la terminologie de Hopper (1987), ou à l’attribution d’une valeur d’unités lexicales à des formes dialectales/archaïques/populaires. C’est du coup reconnaître les faits de variation et les associer avec une communauté particulière.

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BIBLIOGRAPHIE

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Blanche-Benveniste, Claire et Colette Jeanjean, (1987), Le français parlé. Transcription et édition, Didier Érudition, Paris, 264 pages.

Boudreau, Éphrem, (2009) [1re édition 1988], Glossaire du vieux parler acadien. Mots et expressions recueillis à Rivière-Bourgeois (Cap-Breton), Éditions Lambda, Saint-Jean-sur-Richelieu, 245 pages.

Brasseur, Patrice, (2001), Dictionnaire des régionalismes du français de Terre-Neuve, Max Niemeyer Verlag, Tübingen, 495 pages.

Cormier, Yves, (1999), Dictionnaire du français acadien, Éditions Fides, [Montréal], 442 pages.

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Dostie, Gaétane, (2004), « Considération sur la forme et le sens. Pis en français québécois. Une simple variante de puis ? Un simple remplaçant de et ? », French Language Studies, n° 14, p. 113-128.

Dostie, Gaétane, (2015), « Réflexions sur la (quasi-)synonymie et la variation diaphasique. L’exemple de et/pis en français québécois familier », dans Gaétane Dostie et Pascale Hadermann (éd.), La dia-variation en français actuel. Étude sur corpus, approches croisées et ouvrages de référence, Peter Lang, Berne, p. 147-177.

FEW = Französisches Etymologisches Wörterbuch, https://apps.atilf.fr/lecteurFEW/index.php/page/view.

Gadet, Françoise, (2007), La variation sociale en français, Ophrys, Paris, 186 pages.

Gadet, Françoise, (2008), « L’oreille et l’œil à l’écoute du social », dans Mireille Bilger (coord.), Données orales. Les enjeux de la transcription (Cahiers de l’Université de Perpignan, n° 37), Presses Universitaires de Perpignan, p. 35-48.

Hopper, Paul, (1987), « Emergent Grammar », dans Proceedigs of the Thirteenth Annual Meeting of the Berkeley Linguistics Society, p. 139-157.

Petraş, Cristina, (2016), Contact de langues et changement linguistique en français acadien de la Nouvelle-Écosse. Les marqueurs discursifs, L’Harmattan, Paris, 304 pages.

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Poirier, Pascal, (1993), Le Glossaire acadien (édition critique établie par Pierre M. Gérin), Les Éditions d’Acadie, Moncton, [édition revue et remaniée 1995], 443 pages.

Prévost, Sophie, (2006), « Grammaticalisation, lexicalisation et dégrammaticalisation : des relations complexes », Cahiers de praxématique, n° 46 (Changements linguistiques : figement, lexicalisation, grammaticalisation), p. 121-140.

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Notes

1  Le travail des transcripteurs de contes traditionnels ressemble à celui qui est fait par le linguiste transcripteur.

2  Nous considérerons ici toutes les unités qui font l’objet de notre réflexion comme lexicales, c’est-à-dire comme entités du lexique. Cette option permet de dépasser la discussion sur la délimitation, difficile à faire, entre lexique et grammaire. Les dimensions lexicale et grammaticale coexistent à des degrés différents d’une situation à l’autre. Nous rejoignons Prévost (2006) qui, au regard de la frontière à tracer entre classes majeures et mineures, propose une approche en termes de continuum entre classes (qui rend possible, chez elle, la définition de la grammaticalisation et des phénomènes associés, lexicalisation, dégrammaticalisation).

3  Les natures différentes de ceux-ci, les types de données sur lesquelles ils s’appuient ou l’époque à laquelle ils ont été rédigés sont autant de facteurs qui peuvent rendre compte de ces différences.

4  La forme et (puis) constitue plutôt une exception, étant enregistrée seulement chez deux locuteurs.

5  Cela étant dit, des emplois de l’un de ces éléments à la place de l’autre sont enregistrés (Dostie, 2015).

6  La forme li est aussi largement attestée en ancien et en moyen français (FEW, 4, 550b, ILLE ; TLFi).

7  Pour ce qui est de la concurrence entre lui et y, Pinchon (1972) montre que loin de s’organiser selon l’axe humain (lui) /vs/ non humain (y), les deux formes peuvent se substituer l’une à l’autre : ainsi, lui se substituera à y pour renvoyer à des non-humains, lorsque seule la forme tonique est possible ou avec certains verbes exigeant un pronom antéposé atone; y viendra se substituer souvent au pronom personnel (= à moi, à toi, à lui, chez moi, chez toi, chez lui) dans certains dialogues, dans le style épistolaire, ou avec des verbes qui se construisent avec la préposition à et qui exigent soit des formes atones, certains, soit des formes toniques, d’autres, ce qui participe de la tendance à utiliser les formes atones à la place des formes toniques et les formes synthétiques à la place des formes analytiques.

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Pour citer

Cristina Petraş, Rendre compte de la différence dans la transcription des corpus oraux : variation phonétique, formes dialectales/archaïques/populaires et lexicalisation
Le français à l'université , 22-03 | 2017
Mise en ligne le: 21 septembre 2017, consulté le: 21 octobre 2017

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Auteur

Cristina Petraş

Université Alexandru Ioan Cuza Iaşi (Roumanie)

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