Le français à luniversité

L’emploi abusif du morphème non en français ivoirien : un idiotisme identitaire linguistique

Jean Wilfried Ekissi

Texte intégral

1La distorsion linguistique, au désarroi des puristes de la langue française, est coutumière chez bien des peuples. En effet, l’usage d’un mot au regard de la pluralité de patois dont regorge une nation peut être sujet de redistribution sémantique. Le morphème non n’échappe pas à cette irrégularité d’expression validée par le sens commun ivoirien. Les réalités sociopragmatiques de la Côte d’Ivoire confèrent à ce morphèmeun sens particulier, typique à l’ivoirien. Cette transgression sémantique, contribuant à la variété énonciative et à la construction d’une identité linguistique, fait l’objet d’une réflexion scientifique. Quel est l’usage normatif du morphème non ? Comment est-il mis en évidence par l’ivoirien ? En quoi l’emploi particulier du morphème non peut-il s’appréhender comme une construction identitaire ?  

2Selon l’usage normatif, non est l’égal tonique du morphème ne. Il exprime une négation complète. Non constitue à lui seul l’équivalent d’une phrase négative en réaction à un énoncé interrogatif ou impératif. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il est par éminence la négation la plus exhaustive en français. Il peut rendre une interjection (E1), confirmer (E2) ou infirmer (E3) un prédicat, comme cela se perçoit dans les exemples suivants :

3E1- Pouvez-vous me rendre ce service ? — Noooooon ! (Cri d’horreur, de lassitude)
E2- N’a-t-il rien écrit ? — Non.
E3- Tu réussiras bien à réunir les fonds pour la construction de la bibliothèque… — Non.

4Lexicalement, non est manié pour composer des mots ou pour en dériver (non-lieu, non-ingérence), (nonchalant, nonobstant).

5En français ivoirien, le morphème non acquiert une connotation particulière qui redynamise son sens usuel. Il est utilisé pour accentuer le caractère d’un fait, d’une action ou d’un état d’âme. L’analyse à suivre propose des exemples tirés du milieu énonciatif ivoirien qui montrent la disjonction entre l’usage normatif et l’emploi particulier fait par l’Ivoirien. Dans la suite :

6A- (Une conversation entre deux amies)
A1- Ma chérie, mon petit ami me fait subir un véritable calvaire !
A2- Ah bon ! C’est quel genre de mec ça non !

7A1 ouvre la conversation par une confidence à A2 relative à sa vie intime. Ici, il ne s’agit pas d’une négation purement formelle. Le morphème fonctionne comme un indexical qui vient clarifier l’entendement de l’interlocutrice. S’il y a négation, cela est moins dans la forme que dans l’esprit de A2. Utilisé usuellement pour exprimer un désaccord complet et concret, « non », tout en conservant ici l’esprit de la négation, établit plutôt un détour stratégique pour A2 de se convaincre de la teneur des propos de A1. Ce morphème revêt ici une connotation particulière qui lui attribue une valeur d’accentuation de l’état d’âme de A2. La postposition en fin d’énoncé caractérise un rejet de l’attitude du mec dont le critère de connaissance est copartagé par les interactants relativement à l’univers épistémique qu’ils ont en commun. C’est la manifestation verbale d’une répulsion, d’un dégoût au critère esthétique propre à l’ivoirien. Ce registre de fonctionnement du morphème « non » peut encore se lire à travers la conversation ci-dessous :

8B- (Trois amis échangent.)
B1- Armand : Qu’est-ce qui se passe ?
B2- Kra (à Armand à propos d’Arthur) : Arthur n’a pas de considération pour moi.
B3- Arthur (à Kra) : Je t’ai déjà dit que tes remarques, tu pouvais les garder pour toi.
B2- Kra (à Armand) : Tu vois non !

9L’énoncé B présente trois amis en situation de communication. Armand (B1), Kra (B2) et Arthur (B3). B1 constate un dysfonctionnement dans la relation amicale entre B2 et B3. B2 donne la raison de cette controverse à B1. En revanche, B3, qui rétorque indélicatement aux propos de B2, amène ce dernier à la chute exclamative : « tu vois non ! ». Dans le cas présent, le morphème non est employé comme un déictique qui montre l’attitude désobligeante d’Arthur à Armand. Au lieu de laisser transparaître concrètement une négation à une interrogation quelconque, il engage plutôt le sens d’un constat. En effet, B2 entend montrer à B1 la discourtoisie de B3. Ce que lui-même, B3, corrobore indélicatement à travers sa réplique cavalière. En bref, le morphème non dans cet exemple a une valeur indicative. Il vise à présenter les faits dans leur nature. C’est un emploi typiquement ivoirien, ce qui en détermine à la fois l’irrégularité, mais essentiellement la particularité en tant qu’indice d’une identité linguistique. Un troisième exemple soutient cette approche :

10C- (Conversation entre une mère et sa fille)
C1- Écoute maman, ces jours-ci, je te sens moins attentionnée à mon égard.
C2- Oh mon trésor ! Tu sais bien que je t’aime non ?

11Ici, il s’agit d’une crise d’affection de C1, la fille, par rapport à C2, sa mère. La réplique de C2 vise à recadrer la remarque de C1. Ici, le morphème non entraîne une interrogation qui vise à rassurer la fille, par un acte d’authentification, de l’amour que sa mère lui porte. « Non » n’exprime pas une négation en tant que telle. Le caractère interronégatif qu’il affiche est plutôt subséquent d’une affirmation dans le sens de « n’est-ce pas ? » La mère tente d’effacer le doute chez sa fille. Le morphème « non » établit ainsi une coréférence sémantique avec l’expression modale « tu sais bien ». Contre toute fausse impression, il est question de l’expression d’un amour incommensurable. Ce morphème est l’élan d’une connotation indicielle qui prend sens en situation. L’Ivoirien l’adapte à ses prérogatives et à ses pensées. Dans une situation pareille, la communauté linguistique ivoirienne l’utilise comme un « adoucisseur » ou, mieux, un « renforçateur » (K. Orecchioni, 2005).

12En somme, la langue française, comme toute langue, subit des transformations selon le milieu ou la situation de communication qui la met en éveil. En pareilles circonstances, les interlocuteurs sont censés être investis au même registre conversationnel. Cela dit, la caractéristique majeure des énoncés A, B et C réside dans le fait qu’en dépit de la transgression sémantique dans l’utilisation du morphème non, les émetteurs et récepteurs parviennent à se comprendre et à communiquer aisément. L’Ivoirien, à travers ces situations énonciatives convoquées, prend le plaisir d’attribuer au morphème non une signification propre à ses réalités épistémiques et sociolinguistiques qui met en jeu son style, voire son identité. L’étude synthétique que propose H. Bohui (2015) de ce phénomène, « l’ivoirisme », en justifie la prééminence comme donnée d’étude en linguistique. Dans cette réflexion, le morphème non a été appréhendé comme un outil d’expression qui sert à ponctuer le caractère d’un fait, ou à exprimer un état d’âme. Par moments, il est un indicateur, élément de constat. En d’autres circonstances, il peut revêtir une valeur d’authentificateur. Pour l’Ivoirien, il ne s’agit pas de refaire la grammaire française, il est simplement question d’apporter sa marque à ce qui existe déjà. Et c’est dans cette volonté de traduire fidèlement les pensées et les réalités sociales à travers les mots du français que ressort la notion d’identité linguistique. La distorsion sémantique du morphème non chez l’Ivoirienest un procédé linguistique naturellement construit et accepté en tant que tel par les usagers. Elle est un facteur de sens qui concourt à exprimer des faits avec des effets envisagés.

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BIBLIOGRAPHIE

Bohui, Djédjé Hilaire, 2015, Petit recueil d’ivoirismes, Le Graal édition, Abidjan

Kerbrat-Orecchioni, Catherine, 2005, Les actes de langage dans le discours, théorie et fonctionnement, Armand Colin, Paris.

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Pour citer

Jean Wilfried Ekissi, L’emploi abusif du morphème non en français ivoirien : un idiotisme identitaire linguistique
Le français à l'université , 22-03 | 2017
Mise en ligne le: 21 septembre 2017, consulté le: 13 décembre 2017

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Auteur

Jean Wilfried Ekissi

Université Péléforo Gon Coulibaly (Côte d’Ivoire)

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