Le français à luniversité

La connotation du verbe « manger » en français ivoirien comme l’expression d’une identité linguistique

Jean-Marie Andoh Gbakre

Texte intégral

1Dans l’échange, le caractère du locuteur et le contexte du discours influencent la qualité des propos émis. Ce principe d’expression est ici l’objet d’étude chez l’Ivoirien à travers une analyse de l’« apprivoisement » sémantique du verbe « manger ». Quel est le fonctionnement usuel du verbe « manger » dans ses attributs normatifs ? Comment l’Ivoirien l’adapte-t-il aux réalités épistémiques de son milieu ? En quoi l’usage particulier de ce verbe par l’Ivoirien peut-il s’interpréter comme l’expression d’une identité linguistique ? Au défi des bornes sémantiques, la pragmatique favorise la compréhension de l’utilisation contextuelle qui est faite de ce verbe. Selon la grammaire prescriptive, « manger » est un verbe du premier groupe. Son caractère transitif direct le conduit a priori à une bivalence actantielle. Le verbe « manger » se construit à travers un sujet-acteur de l’action sui-référentielle engagée ainsi qu’un actant passif-objet direct qui instruit le sens du verbe. Prenons l’énoncé suivant :
A- Pierre mange une banane.

2Le syntagme nominal « une banane » témoigne de la transitivité directe du verbe « mange ». Employé à l’indicatif présent, « mange » établit une bivalence par rapport à l’actant sujet « Pierre » et à l’actant objet « banane ». Dans son acception littérale telle que montrée ici, ce verbe se caractérise par la mise en jeu d’une action en modalité simple avec un contenu de sens précis et explicite. Toutefois, « manger » peut relever d’un emploi absolu. Dans ce cas, il occasionne une extension de sens par rapport à l’ajout de libre portée d’un éventuel complément d’objet par le récepteur. C’est le cas dans :
B- Adou a mangé.

3Ici, l’auditoire est informé d’une action achevée sans pour autant être clairement imprégné de l’objet sur lequel porte l’action exprimée par le verbe, c’est-à-dire que l’objet qui a été consommé par « Adou » reste indéfini. Néanmoins, la séquentialisation binaire S + V1 qui remplace l’emploi ternaire S + V + C ne constitue pas un écart sémantique. La forme abstraite d’emploi reste consécutive d’une portée d’action virtuelle qui s’exerce sur un objet non clairement défini. Il s’agit d’un emploi bivalent sous-jacent. Par ailleurs, le verbe « manger » peut théoriquement porter le sens d’une action desservie par le truchement d’une préposition. C’est le cas dans :
C- Pierre donne à manger une banane à Adou.

4« Adou » est l’actant complément d’objet indirect qui, grâce à l’actant sujet « Pierre », bénéficie de l’objet actantiel « banane ». Le verbe « manger » ici fonctionne en dimension triadique dans l’opération de distribution sémantique. Contrairement à A et B, en C, il est en construction trivalente. Selon N. Le Querler, « la trivalence est la possibilité théorique qu’a un verbe de se trouver dans une construction où il a un sujet et deux compléments. » (2012 : 175)

5La syntaxe du verbe « manger » montre une régularité d’agencement qui instruit son sens. Ce verbe d’action garantit à la structure de la phrase une fluidité actantielle assurée par les fonctions de sujet, complément d’objet direct ou indirect. Par ailleurs, une éventuelle absurdité sémantique supposerait un niveau d’interprétation pragmatique comme il apparaît ci-dessous. Les exemples qui accompagnent l’analyse à cette étape sont précédés du cadre contextuel pour en faciliter la compréhension.

6D- (Un officier de police, peu exemplaire, donne des consignes à ses agents concernant la redistribution des acquis à la suite d’un exercice de racket pratiqué auprès d’automobilistes. C’est cette pratique malheureuse, parfois observée dans des lieux de circulation en Côte d’Ivoire, qui ici ouvre sur la conversation qui suit.)
D1- Vous avez été choisis ce matin pour aller sur le terrain, mais gardez-vous de manger sans moi.
D2- Bien reçu chef.

7Contrairement à la norme en situation telle que définie dans les exemples précédents, ici, le verbe « manger » présente un emploi sémantique saturé. En effet, « la construction de la “représentation sémantique d’un énoncé”, si elle est bien une étape essentielle dans le processus global d’interprétation, n’est nullement suffisante, car elle ne fournit pas une explication du comportement communicatif du L°2. Cette représentation doit être enrichie, complétée, développée, en regard du contexte de production de l’énoncé où sa signification intentionnelle peut être reconstruite » (Charolles, 1990 : 128). L’expression de ce verbe est remarquable dans la mesure où celui-ci promène une tension pragmatique assortie d’une intention de communiquer. À propos de l’injonction de l’officier à ses agents, « gardez-vous de manger sans moi », une double prescription est affectée aux allocutaires sous la forme d’une charge à exécuter. La première consiste à « aller sur le terrain », c’est-à-dire à exercer un contrôle de routine. Quant à la seconde, certainement la plus importante, elle consiste à veiller à un équilibre du partage des acquis financiers lors de l’exercice du jour. Il est donc question d’un construit social qui utilise le verbe « manger » pour traduire un mode de pensée des usagers. La substance sémantique de D est admise par les « agents de police », puisqu’ils partagent avec l’« officier » le même univers discursif, ce qui n’est pas évident pour un interlocuteur non averti. L’intransitivité factuelle qui est affectée à ce verbe n’empêche pas sa complémentation sous-jacente. Le fonctionnement référentiel implicite du verbe « manger » peut encore se percevoir ci-après :

8E- (Deux assistantes dans un bureau échangent à propos du Directeur, nouvellement promu.)
E1- Depuis que ce Monsieur a été nommé, c’est lui-même qui traite tous les dossiers.
E2- Je pensais être la seule à faire ce constat, s’il veut manger seul, il ne restera pas longtemps.

9Les interlocuteurs dans cet exemple collaborent au même registre encyclopédique. L’expression « manger seul » fonctionne au même rendement pragmatique que « manger sans moi » (D). Le contexte évoque une pratique ancienne à laquelle les assistants du directeur sont habitués. De fait, leur attente est de se voir associer au partage des avantages liés à leur fonction, ce à quoi le nouveau directeur semble se soustraire. Aussi, dans l’expression « manger seul », le critère syntaxique de complémentation est-il soumis à l’évidence autorisée d’une construction « à l’ivoirienne ». Sans référer explicitement à l’élément mis en cause, le simple emploi infinitif suffit à rendre raison du contenu actant objet. Dans ce système, tant que le dirigeant est favorable au jeu de bas profits et parvient à une habile collaboration, il demeure sous le couvert de ses pairs. Dans le cas contraire, il s’expose à une machination insoupçonnée susceptible de provoquer sa chute. Un bon directeur ne doit donc pas « manger seul ».

10Par ailleurs, le rendement pragmatique du verbe « manger » tel qu’exploité par les Ivoiriens peut aussi abonder dans le sens de la sexualité. Il prend ainsi sens avec des langues locales, ce que décrit H. Bohui. Dire par exemple :

11« “Elle est mangeable”, signifie, elle est pubère et peut faire l’objet de sollicitation de ses faveurs et à terme, avoir des relations sexuelles. Cette tournure est un calque de certaines langues ivoiriennes. En agni (aire linguistique akan) par exemple, pour traduire l’idée que des rapports sexuels sont envisageables avec une fille, on dit littéralement qu’“on peut la manger” » H. Bohui (2015 : 31).

12Dans cette approche ethnométhodologique, l’idée d’une femme qui a atteint l’âge des rapports sexuels se rend par la métaphore d’un « fruit mûr » qui peut être consommé. Par ricochet, cette pratique de langue locale affecte le courant linguistique de la langue française pour lui léguer la sémantique de « sollicitation de faveurs », qui ressort dans la conversation ci-dessous :

13F- (Deux amis en conversation échangent à propos d’une proche collaboratrice.)
F1- Anne est devenue toute belle ?
F2- Oui, et c’est dommage qu’aucun de nous ne puisse la manger.

14Comme indiqué, « manger », en pareille circonstance, traduit une « sollicitation des faveurs » de « Anne » dans un intérêt « sexuel ». Selon le contexte en vigueur, la qualité relationnelle qui semble prééminer entre les différents actants constituerait un obstacle à la visée de leur échange. En tout état de fait, il ressort en F une dimension polysémique du verbe « manger » qui en définit la maniabilité faite par l’usager ivoirien. L’indice personnel « la » indique clairement la valence actantielle de la portée actionnelle du verbe. Ce qui suppose une sémantisation quasiment hybride de ce verbe. Il est l’instrument de comportements sociaux redistribués dans un langage iconoclaste. Ce qui prime en D, en E et en F, c’est la nécessité de traduire des faits avec un naturel idéologique prédominant. Il s’agit d’aller au résultat de l’idée, peu importe la manière ou l’issue parfois délirante. En effet, chez les concitoyens, l’expression du verbe « manger » renvoie à une idée de gain, d’avantage ou de profit offerts par une situation faite d’opportunités. Ce verbe n’est pas toujours utilisé pour désigner dans son registre habituel, il est généralement affecté d’une connotation indicielle. C’est « un acte illocutoire élémentaire dont la direction d’ajustement va des choses aux mots, (il) est satisfait quand le monde est transformé pour s’ajuster à son contenu propositionnel » (Vanderveken, 2002 : 46). Ainsi, la pratique de ce marqueur verbal reflète le comportement des citoyens dans l’environnement social. Le rythme expressif que ce verbe déploie rend un mode de vie. Il ne s’agit pas tant d’une volonté pour l’ivoirien de soumettre les lois grammaticales à une autonomie linguistique, mais l’idée d’identité linguistique vient de ce que celui-ci projette sur son langage les formes de pensées propres à son rapport avec la société. La déconstruction en structure profonde du verbe « manger » est l’habile substitut d’une attitude mentale qui s’exprime oralement. L’autorité classique est tutoyée et cède la place à une réécriture de la langue dans la langue. Il s’agit de la quête naturelle d’une indépendance linguistique à l’épreuve des temps modernes à laquelle une nouvelle génération est à la fois l’instrument et le produit de l’action verbale. De l’officier de police qui met en garde ses sujets de se garder de « manger » sans lui (D) aux assistantes qui échangent à propos du directeur venu « manger » seul (E), pour aboutir aux collaborateurs qui ne peuvent s’offrir l’opportunité d’une relation sentimentale avec leur proche collègue (F), le verbe « manger » symbolise un consensus langagier à travers lequel se reconnaît une communauté linguistique donnée.

15En définitive, l’emploi littéral du verbe « manger » chez l’ivoirien est dominé par une charge sémantique dont un interlocuteur non averti ne peut capter la signification. Mutuellement instruits à une complicité consubstantiellement marquée par un réseau épistémique horizontal, les interlocuteurs assument un rôle d’acteurs sociodiscursifs dans le transfert logico-sémantique du verbe. Ils se font ainsi les témoins d’une charge linguistique communautaire représentative des réalités sociales. Le supposé délit de préséance grammaticale interroge plutôt des formes de pensées sociales dont le mécanisme linguistique orchestré est un moyen de communication qui se prête à la cause. Il n’y a pas de doute que l’usage classique du verbe « manger » est en proie aux savoirs de croyances du milieu linguistique ivoirien. Mais, face à cet écart par rapport à la norme perçue, il y a un enjeu linguistique énorme qui émerge : il s’agit de l’éclosion d’une pensée populaire dont la création langagière n’est autre que l’otage d’une signature identitaire qui s’affirme dans le temps et dans l’espace. La connotation pragmatique du verbe « manger » par l’ivoirien s’inscrit au registre de l’émergence d’une identité linguistique typiquement connue sous le vocable d’« ivoirisme ».

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BIBLIOGRAPHIE

Bohui Djédjé, Hilaire, (2015), Petit recueil d’ivoirismes, le Graal édition, Abidjan.

Charaudeau Patrick, Dominique Maingueneau, (2002), Dictionnaire d’analyse du discours, Seuil, Paris.

Le Querler, Nicole, (2012), « Valence et complémentation : l’exemple des verbes trivalents en français contemporain », Annales de Normandie. En ligne : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2012-2-page-175.htm

Charolles, Michel, (1990), « Coût, surcoût et pertinence », Cahiers de linguistique française, numéro 11. En ligne : http://clf.unige.ch/files/4714/4111/1587/07-Charolles_nclf11.pdf.

Vanderveken, Daniel, (2002), « Logique illocutoire, grammaire universelle et pragmatique du discours », Pragmatique et psychologie, Presses Universitaires de Nancy, p. 33-56. En ligne : http://www.uqtr.ca/~vandervk/GrammaireUniverselle.pdf.

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Notes

1  S+V = Sujet + Verbe / S+V+C = Sujet + Verbe + Complément

2  L°= le locuteur

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Pour citer

Jean-Marie Andoh Gbakre, La connotation du verbe « manger » en français ivoirien comme l’expression d’une identité linguistique
Le français à l'université , 22-03 | 2017
Mise en ligne le: 20 septembre 2017, consulté le: 13 décembre 2017

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Auteur

Jean-Marie Andoh Gbakre

Université Péléforo Gon Coulibaly (Côte d’Ivoire)

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