Le français à luniversité

L’emploi irrégulier des morphèmes « la », « là » en français ivoirien : une marque d’identité linguistique

Armand Kouamé Amani Kouassi

Texte intégral

1Le caractère langagier communautaire se forge pêle-mêle en fonction de la circonstance relationnelle interactive des citoyens en condition d’existence permanente dans une circonscription définie selon le code linguistique en vigueur. Ce langage survit grâce à la mise en pratique perpétuelle des individus de la localité régissant son bréviaire au rythme des êtres qui corroborent son existence. La pensée maladroite de l’ivoirien lui a valu la prononciation du morphème la de manière régulière dans son vocable. De fait, l’outil linguistique en tant que code déontologique incarnant les normes du langage en lien avec la grammaire normative cadre le champ et la portée de ce monème grammatical. En tant que fait sociolinguistique, comment cet écart se manifeste-t-il en situation d’énonciation ? Dans quelle condition produit-il un effet de son ? Dans quelle mesure l’échange réussit-il malgré le bruit émis ? Un challenge pragmatique naît donc de la nécessité de comprendre la stabilité sémantique de l’élément phonique.

2Selon le Grand Robert (2005), la grammaire normative donne une approche triadique du morphème « la »en tant qu’article défini, adverbe et interjection. Considérant cette unité signifiante dans son sens usuel, en tant que petit mot variable qui accompagne le nom, indique le genre, le nombre et lui donne une détermination plus ou moins précise, on parlera d’article. Une analyse minutieuse à travers des exemples sera faite afin d’orienter l’étude.

3A- La salle est belle.
Ici, le morphème est joint au substantif. Il l’accompagne et opère en tant que déterminant. Par ailleurs, dans une interjection, cette même sonorité morphologique peut fonctionner comme adverbe.

4B- Ce bouquin- est riche !
Tout comme en A où le caractère de la salle est spécifié, ici, la valeur du substantif « bouquin » est révélée. Pris usuellement comme adverbe, donne à l’énoncé une précision sur l’élément en question. Que ce soit dans le rôle d’article ou d’adverbe interjectif, ce morphème vise à préciser le caractère de l’élément qu’il détermine. Par ailleurs, son abus itératif chez l’Ivoirien mérite qu’on lui porte un regard en situation. En C, la manifestation phonique de ce morphème confère à l’énoncé une approche distinctive :

5C- (un échange entre amis)
C1- Koffi, réponds à la question que ta mère te pose s’il te plaît.
C2- Je n’entends pas ce que tu dis là.

6Le syntagme nominal sujet « Koffi » est l’élément déclencheur de la communication activée par l’actant passif inclus en C1. C’est cet actant qui pose le cadre conversationnel à travers l’inducteur verbal « réponds à la question ». Par ailleurs, la trame communicationnelle met au centre des échanges le substantif « mère », autour duquel le jeu de langue s’exerce. La réplique de Koffi comporte une redondance acoustique par la postposition en fin d’énoncé du monème grammatical . Son caractère tonique, loin d’être une interjection, vient plutôt suspendre la communication en évoquant un certain mépris chez C2. L’énoncé aurait bien eu un sens achevé sans l’ajout de ce morphème. Mais si « Koffi » en fait usage, c’est parce que son interlocuteur et lui parviennent à lui déterminer un sens situationnel qui renvoie à une volonté du locuteur de ne pas satisfaire aux exigences illocutoires de C1. En réalité, « Koffi » entend parfaitement son locuteur. Mais le « là » traduit en fait un refus de coopérer. Aussi cet emploi explétif réfère-t-il au milieu linguistique propre à l’ivoirien. Et ce n’est pas tout. D et E ci-dessous progressent au même rythme d’ancrage linguistique identitaire.

7D- (Un commerçant véreux en conversation avec un client cherche à gruger ce dernier.)
D1- Monsieur, nous ne faisons pas de facture pour ce type d’appareil.
D2- Mais s’il y a un problème , comment pourrai-je prouver que j’ai acheté cet ordinateur chez vous ?

8En D2, l’interlocuteur signale au locuteur la perception d’un flou dans la transaction qui s’effectue. Le message est rendu avec une émotion. Ici, le monème grammatical a une valeur adverbiale qui précise l’irrégularité du contrat d’achat. Par ailleurs, il renvoie à une déixisation du substantif « problème », que D2 charge de son affect. Parce qu’il ne se sent pas rassuré, il étale verbalement sa crainte. Dans un premier temps, le facteur sociolinguistique de l’interlocuteur inspire son aise. À un second niveau, D2 sait que D1 est instruit de la familiarité linguistique soumise à son actif. L’expression adverbiale en « là » fonctionne tel un plaidoyer qui vise à interpeller le bon sens du commerçant. Ce morphème porte une dimension pragmatique propre à l’environnement linguistique ivoirien. La situation E à suivre ne s’éloigne pas de ce registre.

9E- (Un apprenti de mini car [gbaka] et un contrôleur de billet [syndicat] aux différents embarquements conversent à propos d’un billet de passage payable de manière journalière.)
E1- Mon vieux1, à vrai dire la, moi je ne paye pas de ticket aujourd’hui.  
E2- Mon petit2, toi-même tu sais que si tu ne payes pas là, tu ne passes pas.

10La distribution langagière des sujets E1 et E2 est horizontalement perceptible. Peu importe le fonctionnement en tant qu’article vide en E1 ou en tant qu’adverbe de situation en E2, le morphème est admis à un niveau de manipulation si familière qu’il constitue une marque linguistique consciemment validée par le sens commun. La question de l’identité linguistique est ainsi construite autour d’un système de mise en sens de soi dans l’expression. Ces usagers semblent se dire à travers leurs énoncés. Il y a une sorte de laisser-aller qui supplante les énoncés et impose un nouvel ordre linguistique, puisque les actants se comprennent. L’emploi abusif de « la » ou « là » est un aspect de la fécondité linguistique de l’ivoirien. Connu sous le terme d’« ivoirisme », notion étudiée par H. Bohui (2015), la création langagière en œuvre est le produit d’une pratique quotidienne de la langue française soumise à l’influence des réalités sociopragmatiques. C, D et E observent un emploi incontrôlé des morphèmes « la » et « là ».Ceux-ci semblent quasiment être logés dans le subconscient des usagers. Leur expression est naturelle et l’équilibre de sens chez l’Ivoirien ne pose aucune difficulté. Les différents espaces appréhendés en témoignent. De fait, cette valeur propre du code langagier que se forge le locuteur ivoirien participe à l’éclosion d’un métissage avec la langue française. Ce caractère prégnant de la langue en situation étudiée à travers les morphèmes « la » et « là » révèle la marche vers une langue hybride. Les techniques langagières acquises par l’Ivoirien sont des faits de langue nés en situation de communication. Il ne s’agit pas d’une quête identitaire recherchée, mais plutôt de l’emploi hors du commun d’éléments grammaticaux dont ceux étudiés, exercé quotidiennement, qui finalement se manifeste comme une identité linguistique qui s’impose progressivement dans le temps et dans l’espace. C’est de manière inconsciente que des procédés d’expression atypique ont intégré le registre de données consciemment admises et acceptées dans les échanges. C’est ainsi que doit s’appréhender la notion d’identité linguistique chez l’Ivoirien. Tout se passe, remarque Maingueneau (1976 : 182), « comme si l’on cherchait à mettre en relation le système de la langue, l’activité des sujets parlants, la société ». En un mot, l’écart grammatical constaté par cet abus des morphèmes « la » et « là » ne perturbe pas l’équilibre conversationnel entre les interlocuteurs. Il s’agit d’un trait linguistique qui détermine chez l’Ivoirien sa marque identitaire dans le parler communautaire.

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BIBLIOGRAPHIE

Bohui Djédjé, Hilaire, (2015), Petit recueil d’ivoirismes, le Graal édition Abidjan.

Maingueneau, Dominique, (1979), Initiation aux méthodes de l’analyse du discours, Hachette, Paris.

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Notes

1  Le mot « vieux » dans ce contexte désigne affectivement un aîné.

2  Le mot « petit » signifie en pareille situation un cadet.

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Pour citer

Armand Kouamé Amani Kouassi, L’emploi irrégulier des morphèmes « la », « là » en français ivoirien : une marque d’identité linguistique
Le français à l'université , 22-03 | 2017
Mise en ligne le: 20 septembre 2017, consulté le: 21 octobre 2017

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Auteur

Armand Kouamé Amani Kouassi

Université Péléforo Gon Coulibaly (Côte d’Ivoire)

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