Le français à luniversité

Discours sur les pratiques langagières et les représentations

Lê Ngô Thu Thảo

Texte intégral

1Mon article présentera les résultats d’une double recherche :
– celle de mon mémoire de Master 2 à l’université Jean-Monnet Saint-Étienne;
– celle qui s’inspire d’un projet collectif plus vaste, qui a pris naissance au Département de Français de l’Université de Pédagogie (UP) de Hô Chi Minh-Ville (HCMV) au Vietnam, dont je faisais partie.

2Mon travail veut explorer le plurilinguisme au Vietnam, par les discours de nos étudiants sur leurs pratiques langagières et leurs représentations de ces pratiques plurilingues. HCMV étant la plus grande ville du pays, elle a accueilli des travailleurs et des étudiants venant de toutes régions du pays, du Nord au Centre, même des régions frontalières. De plus, elle attire un grand nombre d’étrangers pour les voyages, les affaires et pour l’immigration. En effet, le pays comptait 3,77 millions de touristes internationaux en 2009, et on les estime à plus de 4 millions actuellement. Ces touristes viennent de différents pays classés respectivement selon leur nombre de visiteurs d’après un recensement de 20071 : d’abord les pays de l’Asie du Sud-Est, la Chine, Taïwan, le Japon, la Corée, puis l’Angleterre, la France, les États-Unis, l’Australie et d’autres pays. Quant aux étrangers expatriés à HCMV, en 2007, on en comptait 80 000. Les nationalités recensées sont chinoise, taïwanaise, coréenne, thaïlandaise, américaine, africaine, etc.

3En somme, dans cette situation, HCMVest vraiment une ville internationale, polyglotte, un territoire multilingue grâce à la diversité des gens qu’elle accueille. Le département de Français à l’UP en est en partie le miroir. En effet, on y accueille aussi des étudiants venant de différentes régions du pays : de HCMV, des régions du Sud, du Centre, du Nord. Toutes ces régions ne sont cependant pas également représentées.

4La question que je me suis posée est la suivante : « Quelles sont les pratiques et les représentations du plurilinguisme à l’UP de HCMV ? » et j’ai proposé pour y répondre deux hypothèses :
– Hypothèse 1 : Le monde universitaire à HCMV témoigne du plurilinguisme, interne et externe du pays.
– Hypothèse 2 : Les étudiants vietnamiens n’ont pas toujours conscience de ce plurilinguisme individuel et collectif.

5Pour recueillir mes données, j’ai effectué une enquête qualitative par entretiens semi-directifs basés sur la notion de biographie langagière2.

6Les résultats obtenus m’ont impressionnée. Tout d’abord, il est apparu que les enquêtés3 pratiquent différentes variétés du vietnamien suivant leurs déplacements et installation dans le pays. Voici le tableau qui illustre leur origine et leur pratique de ces variétés :

Origine

Variété du Nord

Variété du Centre

Variété du Sud

E0

Centre

x

x

x

E1

Centre

x

x

x

E2

Sud

x

x

x

E3

Sud

x

E4

Centre

x

x

E5

Sud

x

E6

Sud

x

x

7En somme, on voit que toutes les variétés sont présentes à l’UP, mais inégalement. Cela montre ainsi que la langue vietnamienne varie selon les régions du pays et que toutes les variétés n’ont pas la même valeur. Je m’expliquerai dans les prochaines lignes.

8Ensuite, la pratique des langues étrangères des étudiants varie beaucoup et tous les étudiants interrogés pratiquent au moins deux langues étrangères : l’anglais et le français. À côté de ces deux langues, trois personnes connaissent une autre langue étrangère (chinois, russe, espagnol). Une seule personne utilise quatre langues étrangères au total : français, anglais, chinois, japonais. De plus, leurs pratiques ne restent pas en famille et à l’université, mais elles s’ouvrent à la société : des clubs, des endroits publics, etc. S’ajoute à cela la pratique des langues étrangères de mes enquêtés qui dépasse les frontières du pays. En effet, ils gardent contact avec leur famille ou leurs amis à l’étranger par voie postale ou par l’Internet. Pour résumer, voici le tableau récapitulatif des langues étrangères pratiquées par nos enquêtés :

Français

Anglais

Chinois

Russe

Japonais

Espagnol

E0

x

x

E1

x

x

x

E2

x

x

x

E3

x

x

x

x

E4

x

x

E5

x

x

E6

x

x

x

9Ce tableau montre le grand intérêt des étudiants pour la pratique des langues étrangères et la variété des connaissances linguistiques dans un groupe : mais ont-ils pour autant une conscience plurilingue ? De plus, s’ils parlent positivement de la connaissance des langues étrangères, de leurs stratégies pour apprendre des langues, etc., cette conscience n’est pas la même quand il s’agit des langues internes au pays et de leurs diverses variétés. En effet, les étudiants originaires du Centre du pays, par exemple, déclarent des expériences mal vécues à cause de leur accent du Centre quand ils séjournent à HCMV.
68 E1 : au début / c’était un peu difficile // car je n’ai jamais été au contact avec des gens du Sud // alors pour qu’ils me comprennent // je les imite // puis ça devient mes réflexes naturels // sans être consciente // eux ils me comprennent // même si au début je parlais un peu bizarre // une fois // L me dit « tu ne peux pas parler vietnamien comme il faut // comment tu fais pour enseigner des langues étrangères ? » / j’étais triste //
22 E4 : non / je parle la variété de Saigon // je veux dire imiter mes amis pour qu’ils comprennent ce que je dis // en plus / si je finis ma phrase / et que l’enseignant ne comprend rien // ça ne sert à rien de parler ma variété //
118 E4 : un peu // quand des gens ne me comprennent pas // par exemple // quand je veux acheter quelque chose // ou des serveurs ne peuvent pas me donner le service /// je suis dégoûtée //

10Enfin, les langues ethniques n’entrent pas en compte dans mes entretiens avec les enquêtés.

11Ces résultats, à la fois ouverts et normés, peuvent nous faire réfléchir sur leurs conséquences didactiques.

12Tout d’abord, je pense qu’il est indispensable et important de faire prendre conscience de la pluralité linguistique interne et externe au Vietnam aux étudiants de notre filière de Pédagogie du département de français, à tous les étudiants et même aux Vietnamiens en général, ainsi que des représentations et vécus liés à la variation interne propre à chaque langue. Car un enseignement de langue qui ne se base pas sur le contexte, la situation linguistique riche, variée et complexe du pays en question est regrettable, manque d’imagination et peut entraîner l’échec scolaire. Ensuite, avec l’enseignement et l’apprentissage de l’anglais très répandu au Vietnam et les ressemblances de cette langue avec le français, je suis persuadée qu’un enseignement du français s’appuyant sur l’anglais rendrait l’apprentissage du français plus efficace et plus attrayant.

13En conclusion, je confirme que cette recherche initiale décrit le caractère plurilingue du seul monde étudiant à HCMV; sa conscience du plurilinguisme est réservée aux langues étrangères. Est-ce un atout pour la mise en place d’une didactique ouverte du plurilinguisme à UP en particulier ou au Vietnam en général ? Et qu’en est-il du reste de la population ? Et des populations ethniques ou d’immigration (du Cambodge, etc.) en particulier ? Pourquoi ne sont-elles pas représentées à l’université et quelles sont leurs pratiques linguistiques ? Quel rôle peut jouer le français pour elles ? Autant de questions ouvertes pour de futures recherches.

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BIBLIOGRAPHIE

CUQ, J-P., (2003), Dictionnaire de didactique du français langue étrangère et seconde. CLE International.

FERAY, P-R., (2004), Que sais-je ? Le Vietnam, Presses universitaires de France.

NGO, D. T. et Q. T. NGUYEN, (2015), Atlat dia li Viet Nam, Édition de l’éducation du Vietnam, p. 25 (Atlas géographique du Vietnam).

PERREGAUX, C., (2002), « (Auto)biographies langagières en formation à l’école : pour une autre compréhension du rapport aux langues », Bulletin Vals-Asla, 76, p. 81-94.

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Notes

1  D.T. NGO et Q.T. NGUYEN, 2015, Atlat dia li Viet Nam, Édition de l’éducation du Vietnam, p. 25 (Atlas géographique du Vietnam).

2  C. PERREGAUX, 2002, « (Auto)biographies langagières en formation à l’école : pour une autre compréhension du rapport aux langues », Bulletin Vals-Asla, 76, p. 81-94 ; Six sur sept entretiens sont aussi utilisés pour le projet collectif de l’équipe vietnamienne (Cf. LÊ Thị Phương Uyên).

3  Je nomme les étudiants en E, ils sont nommés de E0 à E6.

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Pour citer

Lê Ngô Thu Thảo, Discours sur les pratiques langagières et les représentations
Le français à l'université , 22-02 | 2017
Mise en ligne le: 15 juin 2017, consulté le: 21 octobre 2017

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Auteur

Lê Ngô Thu Thảo

Université d’Avignon et des Pays de Vaucluse (France)

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