Le français à luniversité

Théories et pratiques de l’interprétation de service public

Cristina Petraş

Référence de l'oeuvre:

Pointurier, Sophie, (2016), Théories et pratiques de l’interprétation de service public, Presses Sorbonne Nouvelle, Paris, 141 pages.

Texte intégral

1Contrairement à l’interprétation de conférence (entendue dans un sens très large comme renvoyant tant à l’interprétation de conférence proprement dite qu’à l’interprétation diplomatique, politique ou dans le contexte des affaires), supposant un contexte de rencontres internationales, qui est la plus connue, étudiée et valorisée, l’interprétation de service public, moins évidente, est ancrée dans la réalité de la société contemporaine, où au sein d’un même État coexistent une majorité et des minorités linguistiques, dont la plupart issues de l’immigration. Le livre Théories et pratiques de l’interprétation de service public se propose justement de rendre compte de ce type d’interprétation et de la formation à ce métier, très éprouvant pour l’interprète, vu les situations dans lesquelles cette pratique a lieu. L’interprétation en langue des signes est abordée aussi.

2La discussion sur l’interprétation de service public est inscrite par l’auteure dans les grands axes d’approche de l’interprétation, en général. Ainsi, le premier chapitre (« Qu’est-ce que l’interprétation ? ») établit le rapport à la modalité d’interprétation : il s’agit d’adopter la forme la plus appropriée, ce qui, dans ce cas, s’avère être l’interprétation consécutive de dialogues, alors qu’en langue des signes on travaille en interprétation simultanée. Le même chapitre envisage le cadre sociopolitique et législatif dans lequel a lieu l’interprétation de service public en France. La reconnaissance officielle par l’État en est relativement récente. En 2005, la langue des signes française devient langue officielle, alors que le droit des étrangers d’avoir accès aux différents services publics dans leur langue est garanti par la législation européenne transposée en législation française : il en est ainsi de l’interprétation dans le domaine de la justice. Dans un autre domaine relevant du service public, à savoir la santé, l’interprétation n’est pas obligatoire, mais elle est assumée et assurée par les associations. Pour ce qui est de la scolarisation des élèves allophones, la perspective dans laquelle est abordée l’éducation est celle de l’intégration et de l’apprentissage du français. Les enfants sourds peuvent suivre une éducation bilingue (langue des signes française/français écrit), qui reçoit un appui supplémentaire par la loi de 2005, qui reconnaît, d’ailleurs, le statut de langue officielle à la langue des signes française.

3Dans un deuxième temps, l’interprétation de service public est étudiée du point de vue des modèles proposés pour rendre compte de la traduction, en général, et de l’interprétation, plus particulièrement (chapitre 2 « Les principales théories et modèles de l’interprétation »). À l’approche traditionnelle de la traduction — dite linguistique —, la traductologie oppose les approches interprétatives (théorie interprétative de la traduction, théorie du skopos), qui envisagent la traduction comme un acte de communication, avec comme entité principale le traducteur/interprète. Pour ce qui est de l’interprétation de service public, les principes de la théorie du skopos y sont particulièrement adaptés, puisque l’interprète est amené, dans ce genre d’activité, à tenir compte « des besoins du récepteur et de la finalité de la Traduction » (p. 48). Finalement, les approches cognitives permettent de décrire des éléments qui conduisent à la prise d’une décision par l’interprète lors de l’étape de restitution (qui dépend tant des principes de la pertinence que d’autres, liés à l’intelligence émotionnelle). Les approches cognitives sont mises à profit pour élaborer des modèles d’interprétation par D. Gile (voir le modèle d’efforts), qui permettent d’envisager la manière dont se déroulera l’interprétation, en fonction des différents obstacles rencontrés.

4Dans l’interprétation de dialogues, l’interprétation de service public se distingue de l’interprétation de conférence par le type de rapport entre les participants et, partant, par le rôle qu’y joue l’interprète. Dans la première, les participants n’ayant pas le même statut, l’interprète est appelé à assumer un rôle de médiation, contribuant à l’émergence du discours. Le chapitre 3 (« L’interprétation du point de vue de la sociolinguistique ») nous livre une analyse de la situation d’interprétation de service public envisagée comme une situation de communication à traiter en sociolinguistique, dans laquelle le discours même de l’interprète rend possible l’acte de communication et la rencontre par la médiation qu’il entreprend dans le processus de négociation. C’est ce qui permet à certains auteurs d’associer, au travail de l’interprète, à part la dimension de « transmission translinguistique de contenu », une seconde, de « coordination » (p. 67). Le discours de l’interprète peut être ainsi examiné selon les principes de l’analyse conversationnelle/interactionnelle. Celui-ci est régi par toute une série de contraintes — contextuelles, culturelles, éthiques ou d’autres, se rapportant aux interlocuteurs eux-mêmes. L’interprétation de service public, du fait des situations particulières auxquelles elle s’applique (en général, des personnes dans des contextes précaires), ne saurait ignorer l’impact psychologique sur l’interprète.

5Le chapitre 4 (« Les aspects psychologiques dans l’interprétation ») s’interroge justement sur les effets que peut avoir le fait de dire « je » (un « je » qui n’est pas le sien) et le transfert qui peut s’opérer à partir de la personne en souffrance sur l’interprète qui dit « je ». Le principe de neutralité tellement vanté par les professionnels eux-mêmes est de plus en plus remis en question. Au lieu de faire semblant d’ignorer ces effets, il vaut mieux les assumer, d’autant plus que la manifestation de l’empathie de l’interprète (et de l’activité de ce qu’on appelle les neurones miroirs) envers les propos de l’orateur ne fait que mieux servir au but de la communication. Le stress qui peut se manifester chez les interprètes à la suite de l’identification avec l’orateur peut être atténué en gardant un équilibre entre émotion et cognition.

6Les questions d’éthique et de déontologie liées au métier d’interprète sont aussi abordées (chapitre 5 « L’éthique et la déontologie »). Des principes comme celui du secret professionnel, de la fidélité, de l’impartialité et de la discrétion se trouvent revus et adaptés à la situation de l’interprétation de service public : ainsi, étant donné le rôle que joue l’interprète dans l’interaction (voir chapitre 3), le principe de neutralité, par exemple, doit être repensé.

7Le chapitre 6 (« Application pratique ») propose ce qu’on pourrait appeler un guide de bonnes pratiques pour l’interprète de service public : on passe des modèles théoriques à leur adaptation en pratique. À partir de l’idée que l’interprétation suppose une préparation minutieuse (« l’interprétation ne s’improvise pas », p. 93), toutes les étapes de l’interprétation sont analysées et on propose des suggestions sur ce qu’il faut faire : la préparation (commencer par répondre aux questions qui, quoi, , quand, pourquoi, empruntées aux journalistes), la présentation (aux participants), le positionnement (décidé par l’interprète après l’examen de tous les facteurs en jeu), le regard, le ton de la voix et le choix du type d’interprétation (consécutive, de dialogue, simultanée chuchotée pour les langues vocales, simultanée en langue des signes). Comme montré dans le chapitre 4, le « je » assumé par l’interprète n’est pas sans avoir d’impact, tant sur la personne qui parle (l’outil de « je » doit être expliqué par l’interprète à cet autre au discours duquel on prête sa voix) que sur l’interprète lui-même (l’impact psychologique que peut avoir sur l’interprète cette transposition peut être atténué par l’utilisation d’un « dit-il/dit-elle », dans des phrases trop éprouvantes). La dimension culturelle devra aussi être prise en compte, des adaptations étant possibles. Trois cas de figure sont choisis et analysés tour à tour : l’interprétation en milieu judiciaire, l’interprétation en milieu hospitalier et l’interprétation en milieu pédagogique, la dernière concernant la langue des signes. Malgré la reconnaissance formelle dont jouit l’interprète qui intervient dans le domaine judiciaire (il doit être assermenté), dans les faits, il n’est pas considéré comme un expert au même titre qu’un expert psychiatre ou autre, son travail n’étant pas inclus dans la procédure. De ce fait, il travaille souvent dans des conditions très difficiles. S’y ajoute le poids psychologique très dur, lorsqu’il doit interpréter le discours de personnes ayant subi des violences physiques et sexuelles. L’interprétation du discours des enfants et des adolescents pose aussi des problèmes d’adaptation spécifiques. L’interprétation en milieu médical est encore moins valorisée — par le corps médical lui-même. Seuls les interprètes qui sont intégrés dans les équipes des hôpitaux peuvent travailler plus facilement. En milieu scolaire, l’interprète en langue des signes travaille au quotidien avec les enseignants.

8L’analyse du travail d’interprétation proposée dans ce livre montre bien la complexité du statut de l’interprète de service public, qui n’est plus simplement envisagé comme celui qui transpose un discours d’une langue à l’autre, mais comme un médiateur dont le rôle est essentiel dans la réalisation de la communication.

9Comme le montre Catherine Teule Martin, qui signe la préface de ce livre, l’interprétation de service public s’associe à l’un des droits fondamentaux dans les sociétés démocratiques modernes — celui de comprendre et de se faire comprendre dans des sociétés allophones. Il s’agit d’un principe d’égalité envisagé non pas dans le sens traditionnel, mais dans le sens de l’égalité de chances pour tous, quelle que soit leur langue maternelle.

10S’arrêter sur le travail complexe de l’interprète de service public donne lieu aussi à une réflexion sur les modèles d’intégration des migrants dans les sociétés occidentales et de leurs issues. On peut ainsi se demander si ce n’est pas justement le refus d’assurer l’accès aux services publics dans la langue maternelle (le domaine médical, par exemple), au nom d’une lutte contre les communautarismes, qui conduit à ce « repli communautaire ».

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Pour citer

Cristina Petraş, Théories et pratiques de l’interprétation de service public
Le français à l'université , 22-02 | 2017
Mise en ligne le: 15 juin 2017, consulté le: 13 décembre 2017

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