Le français à luniversité

Le plurilinguisme en Thaïlande : où en est-on ?

Jaruwan Charpentier et Penphan Thipkong

Texte intégral

1On sait de nos jours que l’enseignement/apprentissage des langues ne peut être isolé des conditions socio-politico-économiques de la société où il s’enracine, et que, face à la mondialisation, pour survivre et se développer, le bilinguisme avec une seule langue étrangère (LE) ne suffit plus. La connaissance de plusieurs langues s’impose : c’est ce qu’a compris la Thaïlande.

2Quelques précisions de départ
Dans les classes dites « bilingues » de Phitsanulok, par exemple, on enseigne les maths et la biologie en français depuis 2007. Mais linguistiquement parlant, les élèves sont en contact avec plusieurs langues : leur langue maternelle (LM), le thaï, deux LE internationales, l’anglais1 et le français, sans compter d’autres langues connues par leur vie personnelle. Il existe ainsi dans ces classes un vrai phénomène de plurilinguisme, compris comme connaissance et utilisation personnelles de plusieurs langues à la fois, même si c’est à des niveaux de compétence différents. Ainsi les élèves sont plurilingues, car ils connaissent et/ou apprennent plusieurs langues et s’en servent dans des buts et à des niveaux différents (CECRL2, 2011 : 11). De là, pour nous, la compétence plurilingue sera à définir comme la compréhension et/ou l’utilisation effectives des différentes langues en situation d’apprentissage ou en communication réelle. De même, l’enseignement/apprentissage sera plurilingue quand, dans les cours, l’enseignant utilise plusieurs langues ou met en place des activités qui mobilisent ou font utiliser effectivement, à des degrés différents, les différentes langues connues ou apprises des élèves.

3Problématique et méthodologie de la recherche
Nous avons voulu valider les deux hypothèses suivantes :
– en Thaïlande, les adultes jouent un rôle décisif relativement à l’enseignement/apprentissage des LE des élèves;
– aussi, pour développer le plurilinguisme, il faut que l’institution sociale et scolaire s’y intéresse et le valorise.

4Notre enquête porte sur 43 lycéens de 15 à 18 ans des Mathayomsuksa3 4 à 6 du programme bilingue à Phitsanulok, sur 38 enseignants de langues, et sur 35 parents. Elle a été réalisée sous forme de questionnaires écrits, avec des questions à choix multiples et des questions ouvertes, pour éclairer les points suivants :
– Qui sont les élèves « bilingues » au lycée ?
– Quelles langues apprennent et/ou utilisent-ils, dans quelles conditions ?
– Quel est l’environnement langagier de ces élèves et son impact sur leurs compétences ?

5Les résultats de notre enquête
Voici le paysage linguistique de la Thaïlande qui ressort de cette enquête.

6L’environnement sociolangagier
1) Les élèves interrogés ont tous le thaï comme LM et connaissent au moins deux autres LE (anglais, français, chinois, japonais, coréen). Certains déclarent améliorer leur niveau en suivant des cours privés ou à travers leur pratique personnelle avec les gens de leur famille ou avec des amis. Quatre-vingt-six pour cent des élèves pensent que connaître plusieurs LE est un avantage pour communiquer avec des étrangers, trouver du travail, continuer les études supérieures à l’étranger. L’anglais est la langue qu’ils utilisent le plus (tourisme, clavardage sur Internet, chansons).

72) Les familles appartiennent à des secteurs socioprofessionnels différents : professions libérales (20 %), commerce (17 %); 94 % des parents connaissent l’anglais et certains disent le parler en famille, 17 % le français et 6 % d’autres langues. Tous les parents interrogés encouragent leurs enfants à apprendre plusieurs langues.  

83) Tous les enseignants thaïs connaissent l’anglais, 47 % le français et 31 % une autre langue. Leur utilisation des LE en classe de langues varie de fréquemment (37 %) à jamais (2,5 %). Dans la vie quotidienne, 45 % utilisent les LE pour communiquer avec des collègues natifs et les élèves, 18 % pour aider des touristes ou parler avec des étrangers en situation ordinaire.  

9L’influence décisive des adultes
Nos données semblent corroborer la premièrehypothèse sur l’influence décisive des adultes dans l’apprentissage des LE. Pour commencer, c’est l’institution politique qui fixe la premièreLE à apprendre aux enfants. Selon la politique linguistique en vigueur, seul l’anglais est obligatoire, et dès le primaire : « C’est obligatoire pour tous les élèves... » (P-18)4 ; « C’est le cours obligatoire de l’école » (P-15). Puis, on a la possibilité d’apprendre unedeuxième LE à l’école. Cependant, là encore, si la politique linguistique et éducative du pays permet plusieurs LE dans le curriculum — français, allemand, chinois, japonais, coréen, malais, arabe, les langues de l’ASEAN —, il est de coutume que l’enseignement d’une deuxièmeoutroisième LE soit laissé à la discrétion de son directeur, qui décidera selon sa disponibilité en matériel, en enseignants ou, parfois, simplement selon son bon vouloir. C’est peut-être pour réagir à cet état de choses qu’un enseignant déclare : «Les autorités doivent donner plus d’importance5 à l’enseignement/apprentissage des LE » (E-36). Enfin, quand il est possible d’apprendre une deuxième ou une troisième LE, ce sont en général les adultes proches dans la famille (grands-parents, parents, oncle, tante...) qui choisissent la langue avec les élèves, comme l’avoue Elv-27 : « Ma famille souhaite que les enfants possèdent les langues qui sont très utiles à présent », ou Elv-41 : « Ma famille m’a demandé mon opinion sur l’étude des LE. »

10Concernant les modalités d’apprentissage, les adultes pèsent aussi de tout leur poids : depuis les cours donnés par les enseignants à l’école, l’évaluation de l’élève qui cherche à « réussir selon les critères d’évaluation des professeurs » (Elv-11), aux cours de soutien ou de renforcement en dehors de l’école — 27 % des élèves thaïs suivent des cours privés et 21 % sont inscrits à un centre de langues —, jusqu’à l’aide au sein de la famille, comme le signale P-21 : « J’ai des bases d’anglais, je lui (l’enfant) donne donc des explications » ou P-10 : « (Je sais) l’anglais, le français. Je lui donne des conseils et des soutiens. »

11Tout part donc des adultes — même si ce sont les élèves qui apprennent : le rôle et l’influence des personnes et des institutions sociopolitiques et éducatives créées et gérées par les adultes sont décisifs concernant les langues en Thaïlande.  

12L’importance de l’institution sociale et scolaire pour le plurilinguisme
Notre deuxième hypothèse sur le développement du plurilinguisme concerne le macro-niveau de la politique linguistique du pays. D’abord, nos enquêtes signalent qu’il y a une envie réelle de plurilinguisme dans le pays : 93 % des élèves interrogés y sont favorables, 92 % des enseignants et 100 % des parents. Un enseignant dit par exemple que le plurilinguisme est devenu une nécessité, et il souhaite que les élèves puissent « savoir utiliser plusieurs langues », car « dans le monde actuel, la 3e langue est nécessaire, c’est un avantage dans le travail et les études. » (E-11)

13Mais l’état des lieux de l’environnement sociolinguistique que nous venons de présenter semble montrer que le développement du plurilinguisme et du pluriculturalisme dépendra tout d’abord des institutions sociopolitiques, ou des « autorités » compétentes du pays. En effet, pour certains, si les Thaïlandais ne parlent pas encore plusieurs langues, c’est en partie à cause du manque d’appui de l’institution sociopolitique : « dans le passé, la Thaïlande ne donnait pas d’importance aux LE6 » (E-36). Selon l’enseignant E-36, les institutions devraient mettre en place une politique linguistique avec plusieurs langues dans le programme scolaire des élèves, au lieu du seul anglais obligatoire : « Les autorités doivent donner plus d’importance à l’enseignement-apprentissage des LE. Parce que les Thaïs manquent de connaissance en langues. Celle-ci retarde le développement du pays : le transport, l’économie et la stabilité du pays. »

14Par ailleurs, il revient à l’institution éducative d’innover dans l’enseignement des langues : d’abord, en élargissant cet enseignement : « L’organisation des cours de langues est très utile de nos jours. Il faut que les élèves de toutes les classes7 à l’école puissent apprendre les LE. » (P-33) ; puis en organisant de façon plus efficace les apprentissages, car « le cursus favorise toutes les langues mais en apprenant une langue nouvelle par semestre, les élèves n’acquièrent rien » (E-23, E-24).Enfin, les méthodologies devraient aussi changer. Cela dépend des responsables de la formation des enseignants. Car ce sont les formateurs qui forment les professeurs, puis les professeurs qui agissent directement sur les élèves à leur tour. Cette demande de changements vient d’abord des élèves : « Les professeurs doivent appliquer les contenus correspondant à la vie réelle » (Elv-40). Surtout, comme souligne un parent d’élèves, les enseignants de langues devraient motiver davantage leurs élèves : « Il faut trouver des professeurs qui ont des expériences, des compétences et consacrent leur vie à l’enseignement. » (P-17)

15Il reste en dernier lieu le changement nécessaire des représentations de la population, nécessaire pour encourager la connaissance de plusieurs langues. On peut imaginer que, dans un pays asiatique comme la Thaïlande, si l’institution et les enseignants évoluent activement vers le plurilinguisme-pluriculturalisme, la société suivra bientôt !

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BIBLIOGRAPHIE

CONSEIL DE L’EUROPE, 2011, Cadre européen commun de référence pour les langues : apprendre, enseigner, évaluer.En ligne : https://rm.coe.int/16802fc3a8

MOORE, Danièle, (2006), Plurilinguisme et école, Paris, Didier.

Thipkong, penphan, Jaruwan CHARPENTiER, Niparat IMSIL, Thi Luu BUI, Duc Su PHAM, (2015), Formation des élèves thaïlandais et vietnamiens des classes bilingues francophones et/ou de français intensif de niveau secondaire à la compétence plurilingue-pluriculturelle. Les bases sociolinguistiques. Rapport de recherche, à paraître sur https://crefap.org.

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Notes

1  En Thaïlande, l’anglais est la LE obligatoire depuis le primaire.

2  Cadre européen commun de référence pour les langues.

3  Mot thaï pour classe. Les Mathayomsuksa 4 à 6 correspondent aux classes de seconde, première et terminale en France.

4  Abréviation pour les interviewés cités : Elv = Élève; E = Enseignant; P = Parents d'élève.

5  C’est nous qui soulignons (CNQS).

6  CNQS

7  CNQS

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Pour citer

Jaruwan Charpentier et Penphan Thipkong, Le plurilinguisme en Thaïlande : où en est-on ?
Le français à l'université , 22-02 | 2017
Mise en ligne le: 16 juin 2017, consulté le: 20 août 2017

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Auteurs

Jaruwan Charpentier

Université de Mahasarakham (Thaïlande)

Penphan Thipkong

Université de Phayao (Thaïlande)

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