Le français à luniversité

Documenter la variation régionale du français — présentation de quelques plateformes dédiées à la production participative (crowdsourcing)

Mathieu Avanzi

Texte intégral

1La méthode dite du crowdsourcing, soit littéralement « approvisionnement par la foule » ou « production participative »1, s’est développée avec l’avènement du Web 2.0. Dans le domaine des sciences du langage (Cook et al., 2013), elle tend à prendre de plus en plus d’ampleur. Récemment, plusieurs projets exploitant cette méthode ont été initiés par des linguistes désireux de documenter sous un jour nouveau la variation régionale de langues de plus ou moins grande diffusion2. Dans cet article, nous présentons quelques-unes des plateformes dédiées au français. Nous espérons ainsi qu’elles pourront être exploitées par les enseignants en vue de sensibiliser les étudiants à la variation du français dans l’espace.

2Cartopho
La plateforme Cartopho (https://cartopho.limsi.fr/) a été construite à partir des données d’un sondage initié en octobre 2014, et dont les principaux résultats ont été publiés dans Boula-de-Mareüil et al. (2016). En pratique, les internautes devaient écouter une série de mots prononcés de deux manières différentes, et indiquer pour chacun des items entendus laquelle des deux prononciations était la plus proche de la leur. L’enquête avait pour but de tester la vitalité des oppositions phonologiques des voyelles intermédiaires (qui prononce le mot épais avec une voyelle ouverte [ɛ] et qui le prononce avec une voyelle fermée [e]; qui prononce le mot chose avec une voyelle fermée [o] et qui le prononce avec une voyelle ouverte [ɔ]; qui prononce le mot jeune avec une voyelle fermée [ø] et qui le prononce avec une voyelle ouverte [œ], etc.), mais aussi la prononciation de certaines consonnes finales (qui prononce les mots vingt ou encens avec une consonne finale audible). L’utilisateur peut générer dynamiquement des cartes donnant à voir l’extension de telle ou telle prononciation pour un ou plusieurs des 70 mots que contenait l’enquête, selon le département ou la région d’origine ou de vie actuelle des informateurs.  

3Français de nos régions
C’est sous l’étiquette « Français de nos régions » que plusieurs linguistes (affiliés à diverses universités situées en France, en Suisse et au Royaume-Uni) ont mis au point en juin 2015 une première série de sondages destinés à étudier la vitalité et l’aire d’extension de certains régionalismes du français parlé en Europe. Les questionnaires portaient sur le lexique (les dénominations du pain au chocolat, de la serpillière, etc.), la morphosyntaxe (l’alternance entre régime direct et indirect : lui/l’aider, lui/l’empêcher, lui/le gratter, etc.; les modes et temps verbaux : passé surcomposé [p. ex. : il a eu fumé], futur proche formé avec l’auxiliaire vouloir [p. ex. : il veut pleuvoir], etc.; l’ordre des mots, p. ex. : j’ai personne vu; donne-moi-le, etc.) et la prononciation (timbre et quantité des voyelles : piquet vs piquait; ami vs amie, etc.; consonnes finales : moins, district, stand, etc.), voir Avanzi et al. (2016) pour une présentation générale. Depuis, plusieurs autres séries d’enquêtes ont été lancées, s’étendant sous l’impulsion d’André Thibault (Université de Paris-Sorbonne) au français parlé dans les Antilles et en Amérique du Nord. Les résultats de ces différentes enquêtes, auxquelles ont pris part des dizaines de milliers de francophones, sont diffusés sous forme de billets sur le blogue éponyme, accessible à l’adresse https://francaisdenosregions.com/. À ce jour, plus d’une vingtaine de billets ont déjà été publiés : ils portent sur un concept (le « repas de midi », le « crayon à papier », le « téléphone mobile », la « chaussure de sport », etc.) ou une zone géographique (le Grand Ouest, le Nord de la France, etc.). Ils comportent essentiellement des cartes thématiques commentées, assorties de renvois externes (illustrations, ressources dictionnairiques et encyclopédiques, lien vers d’autres cartes d’atlas, etc.) : ils constituent de fait de précieuses ressources pour mieux comprendre comment le français que l’on parle dans telle ou telle région de la francophonie se distingue ou au contraire se rapproche du français que l’on parle dans telle ou telle autre région3.

4Donnez votre français à la science
La plateforme Donnez votre français à la science (http://donnezvotrefrancais.fr/) coordonnée par Julie Glikman (LILPA, université de Strasbourg) et hébergée par l’Equipex Ortolang a été créée par des linguistes ayant participé aux deux précédents projets, dans le cadre d’un appel lancé en juin 2016 par la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF). Ouverte au public en mai 2017, elle a pour ambition de servir de point d’entrée en vue de la création de sondages similaires à ceux qui ont permis d’alimenter le site Cartopho (https://cartopho.limsi.fr/) et le blogue Français de nos régions (https://francaisdenosregions.com/). Encore à l’état de prototype, elle abrite des applications à vocation ludique (application « Localisez-moi », où l’internaute répond à plusieurs questions et se voit attribuer à cette issue une localisation; application « Quiz des expressions de nos régions », qui permet à l’internaute de tester ses connaissances autour du français régional). Sous peu, elle devrait accueillir un volet enregistrement de la voix (les internautes pourront enregistrer leur propre voix dans le cadre de tâches comme la description d’images ou de scripts, la lecture de listes de mots ou de textes, etc.; ils pourront également entendre les enregistrements réalisés par d’autres).  

5Tour de Suisse : ton accent 
La plateforme Tour de Suisse : ton accent (https://www.tonaccent.ch/tour-de-suisse/fr) constitue le résultat d’un projet dirigé par Marianne Hundt, Martin Volk et Mathieu Avanzi, tous trois membres du Centre de Linguistique de l’université de Zurich4. Elle a été ouverte au public en avril 2017. La plateforme offre aux utilisateurs la possibilité d’écouter des extraits sonores et d’identifier en cliquant sur une carte l’origine du locuteur ayant prononcé l’extrait entendu. L’utilisateur peut participer à plusieurs rounds (en moyenne 10 extraits sonores par round), et ensuite partager son score sur les réseaux sociaux. Compte tenu du fait que le jeu concerne uniquement le français de Suisse, il n’intéressera que les utilisateurs ayant une bonne connaissance de ce pays et de sa géographie5.  

6Le mot de la fin
Le matériel (textes, cartes, applications) que contiennent les plateformes peut être repris et exploité librement par toute personne intéressée. Chacun est également invité à contribuer en participant aux enquêtes ou en prenant part aux applications ludiques, voire en laissant des commentaires (les liens pour ce faire sont indiqués clairement sur les sites Web présentés).  

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BIBLIOGRAPHIE

Avanzi, M., C. Barbet, J. Gikman et J. Peuvergne, (2016), « Présentation d’une enquête pour l’étude des régionalismes du français », in Actes du 5e Congrès Mondial de Linguistique Française, Tours. En ligne : http://www.shs-conferences.org/articles/shsconf/pdf/2016/05/shsconf_cmlf2016_03001.pdf

Boula de Mareüil, P., J.-P. Goldman, A. Rilliard, Y. Scherrer et F. Vernier, (2016), « Cartopho : un site web de cartographie de variantes de prononciation en français », in Actes des 31èmes Journées d’Études sur la Parole, p. 119–127. En ligne : https://jep-taln2016.limsi.fr/actes/Actes%20JTR-2016/Papers/J28.pdf

Cook, M., J. Barker M. L. Lecumberri, (2013), « Crowdsourcing in Speech Perception », in Crowdsourcing for Speech Processing: Applications to Data Collection, Transcription and Assessment, ed. by M. Eskénazi, G.-A. Levow, H. Meng, G. Parent, D. Suendermann, p. 137-172, Hoboken, John Wiley & Sons, Ltd.

Leemann, A., M.-J. Kolly, R. Purves, D. Britain E. Glaser, (2016), « Crowdsourcing language change with smartphone applications ». PLoS ONE, 11/1. En ligne : www.journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0143060

Sagot B., K. Fort, G. Adda, J. Mariani et B. Lang, (2011), « Un turc mécanique pour les ressources linguistiques : critique de la myriadisation du travail parcellisé », in Actes de Traitement Automatique des Langues Naturelles, Montpellier, France. En ligne : https://hal.inria.fr/inria-00617067/document

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Notes

1  Sagot et al. (2011) ont proposé pour leur part le terme de « myriadisation ».

2  Pour les langues de grande diffusion comme l’anglais et l’allemand, voir notamment Leemann et al. (2016); pour les dialectes alpins, v. le projet Verba Alpina https://www.verba-alpina.gwi.uni-muenchen.de/fr/

3 L’Afrique et l’Océan indien ne sont pas encore pris en compte dans les enquêtes.

4 Subside Agora (CRAGP1_164811) octroyé par le Fonds National Suisse de la recherche scientifique.

5 Signalons également, à toutes fins utiles, que la plateforme connaît un versant similaire pour les dialectes suisses alémaniques : https://www.dindialaekt.ch/tour-de-suisse/de

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Pour citer

Mathieu Avanzi, Documenter la variation régionale du français — présentation de quelques plateformes dédiées à la production participative (crowdsourcing)
Le français à l'université , 22-02 | 2017
Mise en ligne le: 17 mai 2017, consulté le: 20 août 2017

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Auteur

Mathieu Avanzi

FNRS & VALIBEL, Université catholique de Louvain (Belgique)

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