Le français à luniversité

À chacun sa croix... croisière ou croissant

Frédéric Carral

Texte intégral

1La langue, un outil de communication coconstruit dans l’interaction
La langue est un objet coconstruit dans l’interaction. Chaque fois que des humains se trouvent réunis, ils cherchent à établir un système commun de communication interne au groupe. Dans la classe de langue, il y a une contrainte supplémentaire : l’objectif officiel n’est pas de communiquer le plus efficacement possible dans le groupe, mais pour les élèves, l’objectif est l’apprentissage du système de communication présenté par le maître.

2Après plus de 15 années à enseigner le français langue étrangère (FLE) dans les universités de Thaïlande, nous nous retrouvons toujours aussi perplexe lorsqu’il s’agit de jauger le niveau de compréhension réelle des étudiants auxquels nous nous adressons. L’écart générationnel entre le professeur et ses élèves se creuse d’un an à chaque nouvelle promotion, mais, surtout, l’écart culturel et linguistique est bien supérieur, par exemple, à celui avec les étudiants lusophones de nos débuts dans l’enseignement. Il ne faut pas sous-estimer les grands malentendus qui peuvent naître de légers écarts linguistiques ou culturels, mais ce sont les étudiants asiatiques utilisant des graphies non latines qui vont être notre sujet aujourd’hui.

3Croisière — croissant, faute d’inattention ou erreur révélatrice
Le titre de cette chronique reprend une erreur commise par un lycéen thaïlandais lors d’un test écrit en langue française. Son professeur est un de nos anciens étudiants qui, lorsqu’il corrige les copies, poste sur un réseau social tout ce qui peut alimenter le bêtisier de son cours. Pour tester la compréhension du vocabulaire, ce professeur avait demandé de traduire en thaï une série de mots isolés. À la consigne « traduisez croisière en thaï », le lycéen avait répondu : ขนมครัวซอง, ce que l’on peut traduire mot à mot par gâteau croissant. Le mot ครัวซอง (parfois orthographié ครัวซองท์) est un emprunt du thaï au français. Le lecteur thaï érudit est censé reconnaître le mot croissant et le prononcer à la française, mais si l’on suit les règles de lecture de la graphie thaïe, cela donne une prononciation assimilée [kʰruːa / sɔːŋ].

4Le croissant, avec le macaron et la crêpe, fait partie des icônes de la pâtisserie française chez les Thaïlandais. Le prestige lié à la viennoiserie française est une des motivations menant au choix d’apprendre le français; et de nos jours, il n’est plus rare que de jeunes Thaïlandais aient déjà goûté à des croissants. Dans un cours de français, ces derniers s’attendent à être interrogés sur le vocabulaire de la gastronomie, alors que la croisière renvoie à un champ lexical davantage relatif à la langue anglaise. Cependant, l’erreur n’est pas un simple lapsus ou une simple faute d’inattention; elle révèle d’autres difficultés, en particulier celles liées à la dynamique des emprunts et celles liées à la phonétique et à l’écriture.

5En Thaïlande, les apprenants de français ont tous étudié l’anglais comme première langue étrangère; le français est une langue choisie comme deuxième langue étrangère au lycée ou à l’université. Le mot croisière est parfois connu sous sa version anglaise cruise, mais plus généralement remplacé par un équivalent en thaï ล่องเรือ [lɔ̂ːŋ / rɯːa] (aller en bateau) ou plus précisément ล่องเรือสำราญ [lɔ̂ːŋ / rɯːa / sǎm / raːn] (aller dans le bateau de la joie). Si le mot anglais cruise peut apparaître sur des affiches publicitaires, il fait partie de l’image; dans le texte, on préfère sa traduction à l’emprunt. Par contre, le mot croissant écrit ครัวซองท์, est devenu un mot courant de la langue thaïe. Ces dernières années, plusieurs Japonais et Coréens sont allés étudier la boulangerie-pâtisserie en France, pour ensuite venir ouvrir des boulangeries françaises dans les centres commerciaux de Thaïlande.

6L’erreur de traduction de ce lycéen peut être surtout imputée aux difficultés liées à l’assimilation phonétique et aux irrégularités de la translittération. En thaï, la consonne finale de la syllabe est très faiblement prononcée et souvent neutralisée. C’est le cas pour le [r] thaï, qui est nasalisé en finale de syllabe. Donc, les Thaïs rencontrent des difficultés à prononcer le phonème /R/ français (que ce soit en version grasseyée [ʁ] ou fricative [ʀ]) surtout s’il se situe en finale de syllabe, accompagné ou non d’un e muet. D’autant plus que dans la prononciation moderne en thaï, que ce soit pour les mots thaïs ou pour les emprunts, le r thaï ( เรือ), qui devrait se prononcer roulé [r] à l’initiale de la syllabe, est le plus souvent prononcé [l], en particulier en milieu urbain comme à Bangkok. Par contre, la suite [kr], de croisière et croissant, existe dans le système phonologique thaï; il y a seulement obligation de choisir entre deux occlusives, le k aspiré et le k non aspiré. Tout cela pour dire qu’en cherchant à déchiffrer le mot croisière, un lycéen thaï peut arriver à une prononciation de type [kʰruːa / sjɛːn], très proche de [kʰruːa / sɔːŋ]; c’est-à-dire de la façon dont l’écriture thaïe rend compte de la prononciation du mot croissant.

7L’écart entre les systèmes phonologiques du thaï et du français est élargi par la mise en écriture orthographique. En thaï comme en français, l’écriture orthographique s’éloigne de façon conséquente de la simple notation phonétique. Il faut donc gérer une double complexité quand on romanise (écrire les mots thaïs en lettres latines) ou quand on siamise (écrire les mots étrangers en lettres thaïes). Ces règles de passage d’un alphabet à un autre étant encore peu formalisées et peu enseignées, un mot français ou étranger emprunté en thaï peut se rencontrer associé à plusieurs images graphiques, ce qui n’aide en rien l’identification ou la mémorisation. Il est donc normal pour un débutant (de plus ayant souvent appris à lire dans sa langue maternelle via la pédagogie de la lecture globale) de passer de la croisière au croissant en essayant de lire le français.

8Reconnaissance intuitive du lexique et références culturelles communes
Le petit exemple ci-dessus est là pour sensibiliser à la nécessité de clarifier très tôt, en didactique du FLE, la relation phonie-graphie et le passage entre le système d’écriture de l’apprenant et le système d’écriture de la langue étudiée. L’autre dimension mise en évidence est le peu de reconnaissance passive du vocabulaire lorsque l’on étudie une langue très éloignée. En effet, dans la plupart des langues indo-européennes, il n’est guère difficile de reconnaître des mots comme « école, hôpital, police, etc. », la variation graphique ou phonétique étant généralement minime. Mais dans la langue thaïe, ces mots se disent « โรงเรียน [roːŋ / riːan], โรงพยาบาล [roːŋ / pʰá / jaː / baːn], ตำรวจ [tam / rùːat], etc. ». Il est exceptionnel que le français et le thaï partagent des racines lexicales communes pouvant aider à la compréhension intuitive du vocabulaire.

9Cette séparation étanche entre les lexiques français et thaï se retrouve largement dans la catégorie des noms propres. Les références culturelles communes restent faibles malgré la mondialisation des médias, car ces derniers véhiculent plus rapidement les images que les mots et les idées.

10Par exemple, les étudiants thaïlandais connaissent généralement le nom Casanova sans trop savoir à qui cela renvoie; par contre, ils ignorent le plus souvent le nom Don Juan, y compris les étudiants de français qui sont censés avoir connaissance de l’œuvre de Molière. Un emploi par antonomase, c’est à dire utiliser un Casanova ou un Don Juan à la place d’un séducteur, n’a aucune chance d’être compris. Chercher à s’appuyer sur des références communes pour expliquer le vocabulaire nouveau est une stratégie souvent inefficace. La culture des jeunes Thaïlandais reste à dominante très nationale, et les connaissances de la culture internationale sont très liées à un événementiel éphémère. Chaque promotion a sa propre culture générationnelle, qui ne remonte pas au-delà de quatre ou cinq ans. En 2000, tous les étudiants thaïlandais ne parlaient que du film Titanic (1997), film culte pour cette génération. En 2016, une seule étudiante dans une classe de licence de français connaissait le nom de ce film, cela parce que sa mère lui avait demandé de le regarder en DVD avec elle. Le dernier film français ayant eu un succès d’audience en Thaïlande est Le Fabuleux destin d'Amélie Poulain (2001), ce qui commence à dater. D’autres films, comme Les Choristes (2004), ont connu un succès limité aux seuls apprenants de français.

11De « croisière-croissant » à « Autriche-Australie »
Pour terminer sur la difficulté pour un vieux professeur de français à communiquer avec les jeunes Thaïlandais, nous pouvons prendre comme exemple de la non-transparence du vocabulaire les modifications que subissent les noms de villes et de pays. La langue française est habituée à franciser les toponymes étrangers; il peut être difficile pour un Français de reconnaître derrière Florence, Lisbonne, La Haye ou Le Caire les villes de Firenze, Lisboa, Den Haag ou Al-Qahira (القاهرة). Mais les toponymes internationaux subissent des déformations tout aussi importantes en langue thaïe. Des ambiguïtés apparaissent entre l’Autriche et l’Australie (Austria and Australia), entre la Suède et la Suisse, une fois ces termes écrits en lettres thaïes. Les noms des villes de France et d’Europe sont de mieux en mieux connus en Thaïlande, via la diffusion médiatique des résultats des championnats de football. Mais l’assimilation phonétique et le changement de systèmes d’écriture rendent méconnaissables la plupart des noms propres. Une fois perdue la graphie d’origine, les noms flottent dans une mer d’ambiguïtés.

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Pour citer

Frédéric Carral, À chacun sa croix... croisière ou croissant
Le français à l'université , 22-01 | 2017
Mise en ligne le: 23 mars 2017, consulté le: 13 décembre 2017

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Auteur

Frédéric Carral

Université Thammasat (Bangkok, Thaïlande)

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