Le français à luniversité

La pratique du français en milieu estudiantin plurilingue

Wafa Bedjaoui

Texte intégral

1L’objectif de cet article est de mettre en exergue les résultats d’une enquête réalisée dans le cadre d’une thèse de doctorat sur les représentations et les pratiques langagières de jeunes Algériens en contexte plurilingue. Par notre pratique d’enseignante au sein du département de traduction et d’interprétariat où sont enseignés l’arabe, le français, l’anglais et l’espagnol, nous avons remarqué que nos étudiants ont recours à des pratiques langagières spécifiques à cette catégorie sociale. Ce constat nous a donc poussée à poser la question suivante : quelles sont les pratiques langagières des étudiants inscrits en traduction et comment se représentent-ils leur parler?

2Notre travail de recherche s’inscrit en sociolinguistique, qui questionne la corrélation langue/société. Au travers d’une approche macrosociolinguistique, nous avons effectué une enquête par questionnaire auprès de 100 informateurs pour vérifier la validité de notre hypothèse de départ sur la spécificité du parler jeune en milieu plurilingue.

3Caractéristiques linguistiques des jeunes interrogés
L’observation des pratiques langagières en situation de locuteurs algériens montre une transgression « relative » du code des langues en présence, y compris la langue française, aussi bien au niveau de l’écrit que de l’oral. Transgression relative parce qu’elle est dans bien des cas régulée par les modalités d’emploi de la langue française dans un espace sociolinguistique traversé par des tensions et des rapports conflictuels qu’entretiennent quatre langues présentes sur le marché linguistique.

4Le comportement langagier ou non des jeunes enquêtés face à leur parler peut être fortement déterminé par l’attitude prédominante en contexte estudiantin, d’autant plus que les informateurs sont des étudiants. Ajoutons que ces étudiants sont plurilingues; ils présentent à cet effet des traits particuliers, que nous énumérerons ci-après :

  1. Les langues qui composent leurs répertoires sont parfois nombreuses : les étudiants peuvent parler et comprendre deux ou trois langues, parfois plus, et être en contact avec plusieurs systèmes d’écriture; d’où la notion de « répertoire verbal ». Cette notion signifie l’ensemble des variétés linguistiques (langues, bribes de langues, parlers, etc.) qu’un individu a à sa disposition pour communiquer et qui lui offre la possibilité et le choix de focaliser sur telle ou telle variante, perçue comme faisant partie du même code ou comme appartenant à plusieurs, selon la situation de communication, les interlocuteurs en présence, les objectifs de communication, etc.;

  2. Les frontières des langues de leurs répertoires peuvent être très mouvantes en termes à la fois linguistiques, historiques et symboliques;

  3. Les jeunes plurilingues mettent en œuvre des stratégies de passage très particulières dans l’accès à d’autres langues, qui montrent des représentations de la distance entre langues très différentes de celles de leurs pairs monolingues;

  4. Sur le plan culturel, on observe aussi des reconstructions contextuelles, liées au contact des cultures et à leur réinterprétation.

5En plus de ces traits, l’étudiant du département d’Interprétariat et de traduction dispose d’un capital linguistique et culturel qu’il gère en fonction des situations et de ses interlocuteurs, et dont les valeurs s’évaluent de manière différenciée en fonction des réseaux au sein desquels les composantes de ce capital sont activées. Il peut choisir de mobiliser l’ensemble des langues maîtrisées, passer de l’une à l’autre, pour sélectionner son interlocuteur, l’inclure ou l’exclure de la conversation, changer de niveau discursif, insister, rapporter les paroles de l’autre dans ses mots, se distancier de sa propre parole. Ce processus est appelé « compétence plurilingue ». Cette notion comprend l’ensemble des langues faisant partie du répertoire de l’apprenant.

6 Ces caractéristiques linguistiques nous permettront de bien comprendre le pourquoi des représentations et des attitudes des jeunes étudiants. L’étude des attitudes langagières des jeunes va nous renseigner sur la place qu’occupe la langue française chez ces jeunes. À cet effet, nous nous sommes basée sur les sciences sociales qui focalisent leurs recherches sur les attitudes et les représentations sociales et prennent en compte des variables sociologiques qui déterminent les facteurs favorisant l’adoption de certains comportements et conduites sociolinguistiques.

7Il est utile de préciser que les jeunes étudiants ne s’expriment pas entièrement en français, puisqu’il est employé en alternance avec l’arabe, ni très correctement dans cette langue. Mais ils l’utilisent en dehors de toute contrainte scolaire ou institutionnelle. Notons que notre enquête s’est produite en contexte algérois, où le français est une composante linguistique des pratiques langagières des Algérois.

8Rapport des étudiants au français
L’image que les étudiants se font de leurs langues, les valeurs qu’ils leur accordent et les représentations affichées sont largement affectées par les processus sociaux qui entourent la mobilité, et peuvent « évoluer ou se déplacer, au cours du temps et selon les contextes » (Moore, 2006 : 101). Comme on ne cesse de le dire, en Algérie, nous sommes dans un contexte plurilingue complexe. Les langues en présence sont l’arabe dialectal ou l’arabe algérien, l’arabe littéraire, le berbère avec ses variantes et le français avec ces différents accents ou registres.

9Cette situation fait que les étudiants se noient dans ce bain linguistique et ne possèdent en réalité ni l’arabe littéraire ni le français. Alors, tout comme la langue arabe, le français vit lui aussi une situation de diglossie propre au cas algérien. Nous avons ainsi constaté que les informateurs ont un rapport d’insécurité linguistique avec la langue française enseignée à l’université, étant donné qu’ils sont tenus de présenter de longs discours en français. Cependant, ils n’ont pas ce rapport avec le français familier, parce qu’ils l’emploient en interférence avec l’arabe algérien sans contrainte. À cet effet, nous voulons signaler que l’insécurité linguistique n’est pas automatique pour tous les enquêtés, mais elle dépend de leur connaissance de la langue française et de la conscience qu’ils ont de la distance entre celle-ci et leur langue première. Notons que c’est l’institution scolaire qui a généré cette insécurité linguistique, en développant à la fois la perception des variétés linguistiques et leur dépréciation au profit d’un seul modèle linguistique.

10Nous ne pouvons négliger une autre notion importante dans la relation des enquêtés avec la langue française, celle de conscience linguistique qui rend compte du degré de compétence linguistique chez les acteurs sociaux, puisque qui dit conscience dit compétence, et vice versa. De la typologie des « consciences » développée par Dabène (1994), nous retiendrons « la conscience normative » et « la conscience ethnosociolinguistique », étant donné que nous cherchons à savoir quelles valeurs donnent les enquêtés à leur langue et aux pratiques langagières des beurs et comment ils se représentent la « norme », linguistique certes.

11Étant enseignante de traduction du français vers l’arabe et vice versa, nous avons constaté un certain nombre de points :

  1. Cet aspect psychologique et subjectif qui fait penser au locuteur algérien qu’il connaît le français est vite démenti par la pratique. L’apprenant n’a pas conscience de sa non-maîtrise de la langue française. Comme le français est omniprésent dans la vie sociale, l’Algérien pense le « connaître »
         EF5Q2 : Je parle le français généralement avec une personne que je la connais pas qui lui-même parle cette langue, aussi je le parle a la maison, la fac… Mais pas couramment

  2. Le vocabulaire des jeunes, en l’occurrence les étudiants, est extrêmement réduit. La grammaire reste pour eux un ensemble de règles apprises par cœur qu’ils sont incapables d’appliquer et de rendre opérationnelles dans leur discours.
         EG11 : Car la plus part d’entre eux habites dans cités et comme dans les cités ça parle pas du contemporain.
         EG16 : Ils d’origine algerienne leur paternel est algerien

  3. Le système verbo-temporel est très mal utilisé. Nous avons constaté une méconnaissance des temps autre que le présent, le passé composé et le futur simple. La concordance des temps et quasi inexistante, puisque les locuteurs n’ont pas conscience des rapports logiques du déroulement des actions.
         EG14Q2 : j’ai parlé français dès le collège
        EG21Q2 : au moment où je serais avec des camarades qui parlent la langue française

12Les exemples susmentionnés mettent l’accent sur la différence entre parler et utiliser une langue. Posée de cette façon, la question prend une dimension profonde, qui conduit à mesurer le degré de conscience des enquêtés et la pertinence du questionnement relatif aux pratiques langagières jeunes, surtout que certains ont précisé qu’ils parlent le français, mais qu’ils ne le pratiquent que dans des situations et des contextes spécifiques. Ainsi, il se dessine une différence de compétence entre les sujets qui savent parler en français sans le pratiquer ou l’utiliser fréquemment et ceux qui parlent en français et le pratiquent couramment, ce qui permet de distinguer des sujets bilingues qui emploient les deux langues différemment dans des situations de communication différentes. Dans les deux cas, l’alternance codique prend la forme d’un parler bilingue, parce que parler, utiliser, connaître et comprendre une langue sont des faits qui font que le sujet parlant est en mesure de recourir à telle ou telle langue ou de l’utiliser en alternance avec d’autres. C’est pourquoi le recours à l’analyse des répertoires verbaux est nécessaire pour mesurer les clivages entre les déclarations et l’usage réel de la langue française.

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BIBLIOGRAPHIE

MOORE, Danièle, (2006), Plurilinguisme et école, Didier, France, 320 pages.

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Pour citer

Wafa Bedjaoui, La pratique du français en milieu estudiantin plurilingue
Le français à l'université , 22-01 | 2017
Mise en ligne le: 23 mars 2017, consulté le: 20 août 2017

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Auteur

Wafa Bedjaoui

Université d’Alger 2 (Algérie)

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