Le français à luniversité

Dynamique du contact de langues et parler jeune malgache

Dominique Tiana Razafindratsimba

Texte intégral

1Madagascar accueillait en 2016 le XVIe Sommet de la Francophonie, un évènement politique majeur pour le pays puisqu’il organisait la réunion d’une des plus hautes instances du dispositif institutionnel francophone. Diverses manifestations culturelles et artistiques étaient également organisées pour parler et faire vivre la langue française en partage. Pour notre part, il s’agit d’une occasion pour nous poser des questions sur la place de cette langue dans le pays et, de manière incontournable, sur son rapport aux autres langues en présence, sur le contact entre ces langues ainsi que l’impact de leur coexistence sur les pratiques langagières de leurs locuteurs. La francophonie suppose, en effet, certes, le partage d’une même langue, mais surtout et avant tout, une pluralité linguistique et une diversité des usages des langues. Ainsi, partant de la problématique du plurilinguisme et du contact de langues, notre contribution a pour objectif de présenter un aspect de l’impact de ces contextes sur les pratiques langagières de jeunes Malgaches. L’analyse s’appuie sur la composante lexicale de ce parler. Il s’agit d’une recherche à visée qualitative à travers un corpus de mots et d’expressions collectés depuis trois ans1 auprès de ce public.

2Le parler que l’on qualifie de jeune se présente comme une variété particulière d’une langue, caractérisée par une dynamique néologique importante. Cette dynamique pourrait être interne suivant un certain nombre de procédés stylistiques traditionnels, étant donné que les jeunes de tout temps ont toujours eu une certaine manière de se démarquer des autres générations à travers divers marqueurs identitaires, dont la langue. L’analyse descriptive du corpus a permis de mettre en évidence cet aspect. La verlanisation, d’origine plutôt argotique, est, par exemple, une illustration significative de ce parler.
— kepasily (de sipakely, petite amie), mikafom/mkafoum (de mifoka, fumer), diva (de vady, époux[se])
De même pour le procédé par troncation que l’on pourrait voir dans les mots :
— raims (de irayminitra, une minute/rapidement), tafa (de tafita, réussi), fianakams (de fianakaviana, famille)
Ou bien le procédé par suffixation par –ka,
— gidraka (de gidra, difficile/grave)
D’autres mots se basent sur la création métaphorique ou métonymique,
— kitro (un cor du pied pour désigner kiraro, chaussure), gôka (trou pour noana, avoir faim), kalairay (une fille, pour roan-jato, deux cents ariary)
Certains se créent par néologisme,
— mikefona (misakafo, manger), ramaka (noana, avoir faim, verlanisé par la suite en kamara), tendaka (sipa, fille)
Ou par un intéressant glissement sémantique de mots malgaches déjà existants :
— mahalatsaka2 (mampihomehy, marrant), miodina (maditra, infidèle), fatanamitsitsy (fiaramitsitsysolika, automobile à faible consommation).

3Néanmoins, en parallèle à cela, le contexte de coexistence de plusieurs langues dans le marché linguistique local apporte une autre forme de dynamique langagière indéniable dans ce parler. En effet, la situation sociolinguistique malgache met en contact différentes langues de statuts et d’appropriations différentes et complexes : le malgache comme langue première ayant le statut de langue co-officielle avec le français qui, lui, a un statut complexe de langue seconde de scolarisation, l’anglais comme langue enseignée étrangère obligatoire et d’autres langues vivantes optionnelles enseignées, telles que l’allemand, le russe, l’espagnol, l’italien, le japonais, le mandarin etc.

4Ainsi, certes, on retrouve les mêmes procédés de manipulation de mots expliqués plus haut, néanmoins, on peut noter que le phénomène d’emprunt se présente comme un élément d’enrichissement important permettant de créer et de jouer sur les mots et expressions des langues présentes et disponibles. On pourrait alors rencontrer des mélanges de procédés à travers lesquels l’emprunt sera manipulé pour être mis en évidence ou, au contraire, et de manière plus générale, pour perdre complètement son statut d’étranger. Les quelques exemples suivants illustrent ce propos.
— Emprunt et malgachisation du mot par des suffixations grammaticales : mikifa (de kiffer), hibossy (de bosser), misurfa (de surfer)
— Emprunt et suffixation argotique -ka : kredaka (pour crédit), sentimaka (pour sentiment), amboutaka (pour embouteillage)
— Emprunt et troncation : mitravy (de travailler), bizina (de business), dôr/dorints (d’origine, pour dire neuf/vierge)
— Emprunt et verlanisation : tsain (sainte pour fille)
— Emprunt et glissement sémantique du mot français existant : kata (troncation de catalogue, pour dire bien habillé)

5Ces procédés — mis en œuvre sans doute dans tous les parlers jeunes — caractérisent ainsi une variante particulière de la langue, intéressante à analyser sur différents niveaux. Selon Bernard Lamizet (2004), le « parler » peut être défini comme « l’ensemble des pratiques de représentation symbolique de l’identité dans les relations de communication ». Ce dernier rend compte ainsi de notre appartenance ou désir d’appartenance à un certain groupe auquel on s’identifie. En effet, comme le note le même auteur, il constitue « une forme d’illusion d’une identité sociale (…), une identité imaginaire, d’un imaginaire social et culturel partagé, fondé sur des références communes et sur des usages symboliques communs » (2004). Ainsi, ce parler constitue un mode d’expression symbolique, un marqueur de groupe partageant le même code, donc la même norme linguistique.

6Mais comme nous sommes partie de la problématique du contact de langues, d’autres hypothèses peuvent être considérées. Dans une vision socioéconomique (Bourdieu, 1982), ceci traduirait sans doute le rapport de force existant entre les langues, cependant, nous pensons que, pour le parler jeune, d’autres types d’enjeux existent. Le locuteur utilisera divers procédés de manipulation, de négociation, de création et de jeu en puisant dans son répertoire linguistique des mots, des expressions, des images issus de différentes langues en présence. En effet, le milieu plurilingue environnant pourrait favoriser l’acquisition d’une compétence plurielle, disparate, déséquilibrée en malgache, en français, en anglais ou en d’autres langues étrangères pour le cas de Madagascar. Ainsi, on pourrait supposer que nous faisons face à une appropriation particulière des mots — et donc des langues — disponibles dans ce répertoire linguistique ou imposés par le marché linguistique à travers différents éléments de médiation : l’environnement familial, scolaire, culturel, technologique.

7En outre, la dynamique linguistique mise en scène dans ces pratiques confirme l’idée qu’une langue ne se définit pas uniquement comme un outil de communication neutre ou, de manière abstraite, comme un système de signes à étudier indépendamment de ses locuteurs. Elle est, en effet, un fait social portant les traces de ses usagers, assimilée, certes, par ces derniers, néanmoins, recréée pour mieux appréhender le monde. Agent fondamental de socialisation de l’individu, elle marque son appartenance ou non au groupe. Elle sert d’élément de médiation entre l’homme et son environnement, permettant à l’homme de nommer le monde afin de rendre celui-ci intelligible. L’appropriation particulière des langues par ces jeunes à travers les différentes manipulations présentées dans cet article montre alors comment ces individus s’adaptent et négocient avec les langues en présence pour mieux (se) donner du sens au monde.

8Ces quelques réflexions nous amènent à penser que malgré une représentation souvent négative du parler jeune, que nous n’avions pas pu développer ici, ces pratiques langagières illustrent la vitalité des langues, et en particulier des langues en contact. Elles rendent compte de la manière dont certains groupes s’approprient ces dernières, forgent et construisent une certaine identité choisie et/ou revendiquée. Les procédés intégrant l’interaction du malgache et du français montrent, par ailleurs, le reflet de la dynamique culturelle, d’une double ou d’une multiappartenance, le fait d’être même et autre à la fois. Ils peuvent être ainsi le miroir d’une certaine violence symbolique : une double appartenance ou une double exclusion, miroir d’une société en mutation et qui se cherche entre tradition et modernité.

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BIBLIOGRAPHIE

Auzanneau, Michelle et Caroline Juillard, (2012), « Introduction. Jeunes et parlers jeunes : catégories et catégorisations », Langage et société 3-2012, n° 141, p. 5-20. URL : www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2012-3-page-5.htm.

Bourdieu, Pierre, (1982), Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Fayard, Paris.

Bulot, Thierry (dir.), (2004), Les parlers jeunes. Pratiques urbaines et sociales, Cahiers de sociolinguistique, n° 9, Presses Universitaires de Rennes, Rennes.

Lamizet, Bernard, (2004), « Y a-t-il un parler jeune ? », Cahiers de sociolinguistique, 2004-1, n° 9, p. 75-98. URL : http://www.cairn.info/revue-cahiers-de-sociolinguistique-2004-1.htm

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Notes

1  Ce corpus a été collecté par des étudiants de L2 de la mention Études Françaises et Francophones et de la mention Histoire de la FLSH entre 2013 et 2016, dans le cadre du cours d’Introduction à la sociolinguistique que je dispense.

2  Textuellement « qui fait tomber » et qui est sans doute le calque de « tomber de rire ».
De même pour miodina, « tourner ».
Fatanamitsitsy pour parler textuellement de réchaud écologique.

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Pour citer

Dominique Tiana Razafindratsimba, Dynamique du contact de langues et parler jeune malgache
Le français à l'université , 22-01 | 2017
Mise en ligne le: 23 mars 2017, consulté le: 25 juin 2017

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Auteur

Dominique Tiana Razafindratsimba

Centre de Recherche et d’Étude sur les Constructions Identitaires, Université d’Antananarivo (Madagascar)

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