Le français à luniversité

Les sens en éveil : traduire pour la scène

Salah Haddab

Référence de l'oeuvre:

Génin, Isabelle et Bruno Poncharal, (2016), Les sens en éveil : traduire pour la scène, revue Palimpsestes, numéro 29, Presses Sorbonne nouvelle, Paris, 225 pages.

Texte intégral

1Le nouveau numéro de la revue Palimpsestes fait la lumière sur la traduction théâtrale, et ce, par le biais de la scène, où le sens émerge et se diffuse pour donner lieu à une multitude d’interprétations, voire des traductions. C’est dans cette perspective qu’Isabelle Génin nous présente cette thématique si chère au TRACT, le centre de recherche en traduction et communication transculturelle, et qui sera traitée par de nombreux auteurs à travers quatre axes principaux : l’expérience multisensorielle, la scène contemporaine par rapport aux classiques, la traduction d’Ibsen et le théâtre chez Gertrude Stein. Ces quatre volets partagent la thématique de la traduction théâtrale si bien élaborée par Isabelle Génin.

2La première partie porte le titre de « Traduire l’expérience multisensorielle au cœur du texte dramatique » et est développée par deux articles. L’un de David Johnston, dans lequel il traite la traduction du théâtre sous un angle humaniste et érotique. La rencontre avec l’Autre déclenche des réponses émotionnelles variées pouvant trouver leur source chez Georges Bataille ou encore Gabriel Marcel. L’incarnation de l’Autre au théâtre attise les liens de la nostalgie et ravive l’absence d’autrui par le sensualisme et la performance dont la scène porte quelques traces de ce quotidien nonchalant et hostile. Le second article est une collaboration entre Valérie Bada et Christine Pagnoulle, qui analysent l’expérience sensorielle chez le dramaturge August Wilson. Ses pièces sont le lieu où les chants rythmés des esclaves résonnent à travers la représentativité et le texte. Wilson aborde la traversée des Noirs comme un rituel que l’on a fait croire et exécuter pour l’exploitation rigoureuse. Ces chants douloureux sont d’abord énoncés par des mots et des tournures bien aiguisés, d’où l’emploi d’un vernaculaire noir dont l’expérience synesthésique a offert une traduction des sens et une élaboration textuelle multisensorielle.

3La deuxième partie s’intitule « Auteurs classiques et scène contemporaine »; trois articles permettent de mieux saisir la thématique de la traduction théâtrale. L’intérêt de Giuseppe Sofo porte sur la voix dans le théâtre traduit; il prend pour exemples deux traductions de La Tempête de Shakespeare — une d’Aimé Césaire et l’autre d’Eduardo De Filippo —, qui sont aussi deux réécritures qui amènent à considérer le traducteur comme un acteur, puis le débat sur la voix dans le théâtre où la construction du sens aboutit à la performance de la voix dans la traduction dramaturgique. Pour Régis Augustus Bars Closel, le concept d’entropie peut expliciter et éclaircir la traduction théâtrale, et ce, en prenant pour exemple le texte Sir Thomas More, dont la traduction s’éloigne un peu des traits culturels du Brésil portugais attribués à certains auteurs qui permettent d’octroyer une lecture assez fiable pour divers lecteurs. Quant à Cédric Ploix, il pose le problème de la traduction esthétique au détriment de celle du sens. Il prend pour exemple Molière et Racine traduits vers l’anglais; certes, cela expose la problématique des langues et des cultures classiques qui trouvent beaucoup de critiques contemporains. Le rythme et la sonorité n’engagent que le goût classique, mais écartent de loin la sémantique pléthorique des dramaturges et des traducteurs. Donc, les auteurs classiques continuent à nourrir la problématique de la traduction théâtrale contemporaine.

4La troisième partie aborde un volet consacré à « Retrouver la voix originale d’Ibsen : le projet Ibsen in translation », qui est traité par deux articles. Ellinor Kolstad y introduit la thématique sur Ibsen, puis Cristina Gomez-Baggethun met l’accent sur les difficultés rencontrées à traduire, notamment vers l’espagnol, Henrik Ibsen, qui écrit en norvégien. L’une des traits caractéristiques des traductions disponibles sur Ibsen est l’humour qui caractérise ses pièces comme sa syntaxe, sa grammaire et son style, d’où cette absence des traits culturels et sociaux dans ses diverses versions traduites. Il faut noter la complexité des traductions théâtrales, qu’elles soient littérales ou libres. Pour Astri Ghosh, son article revient sur la traduction d’Ibsen vers le hindi, qui pose encore problème. Dans le cadre du projet collaboratif d’Ibsen en traduction, les obstacles qui jalonnent ce long parcours vers une traduction fiable et juste sont multiples, et c’est la cas du hindi, où il est particulièrement difficile de traduire la culture que véhiculent les mots, les voix et les personnages d’Ibsen. Par conséquent, la collaboration devient une solution possible afin de traduire Ibsen et sa langue inhérente à sa culture et sa société.

5Enfin, les derniers articles s’inscrivent dans la thématique « Traduire le théâtre-paysage de Gertrude Stein », dont Sophie Noël étudie les « Prépositions et sensations dans le théâtre de Gertrude Stein », posant ainsi cette problématique de la traduction de ces petits éléments qui constituent l’écriture dramatique. Stein préfère l’emploi de mots, de sens et d’images plutôt que la description et la stylistique figurative, privilégiant les petits éléments grammaticaux qui diffusent tout leur sens et leur sensation. La linguistique actuelle porte beaucoup son intérêt sur ces petites unités grammaticales qui, quand elles sont bien exploitées et explorées, peuvent offrir le meilleur du langage, voire de la langue, remettant ainsi en question l’emploi de quelques procédés en traduction. Le dernier article est un entretien de Sophie Noël avec Elizabeth Lennard sur ses « adaptations intersémiotiques » entreprises sur la pièce de Stein, Les choux sont verts. Dans le cadre de projets communs, Elizabeth Lennard a collaboré avec Danielle Mémoire pour la traduction de Stein en français. Elle s’inspire des paysages de la France qui caractérisent les pièces de Stein. La traduction ici est très colorée et empreinte à l’art pictural, aux images et aux effets actanciels produits par l’opéra. Elizabeth Lennard conçoit la traduction des pièces de Gertrude Stein comme la composition artistique d’un tableau, d’une scène ou d’un ballet en dehors des mots et du texte, mais plutôt à partir des couleurs, des lumières et des décors qu’offrent à la fois le théâtre et l’opéra.

6Ce numéro de Palimpsestes a finalement bien répondu à la question épineuse de la traduction théâtrale, qui reste encore la matière première de plusieurs travaux, à l’instar de ceux qui ont confectionné l’actuel numéro de cette revue qui a débuté, fait du hasard ou pas, avec la problématique de la traduction théâtrale.

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Pour citer

Salah Haddab, Les sens en éveil : traduire pour la scène
Le français à l'université , 22-01 | 2017
Mise en ligne le: 24 mars 2017, consulté le: 25 juin 2017

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Auteur

Salah Haddab

Centre universitaire d’Aflou (Algérie)

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