Le français à luniversité

Ce que peut signifier la francophonie en contexte anglophone

Hélène du Preez

Texte intégral

1Le Département de Langues modernes européennes de l’Université de Pretoria (Afrique du Sud)
L’histoire de l’enseignement d’une langue est sans doute liée aux grands événements d’un pays. On peut penser qu’il n’est pas possible de dissocier l’évolution du département de langues modernes de l’université de Pretoria (UP), son enseignement des quatre langues que sont l’allemand, l’espagnol, le français et le portugais avec les repères de l’histoire sociopolitique de l’Afrique du Sud. Je vais rendre compte des grands moments qui ont marqué l’histoire de l’enseignement du français : vous verrez que les grands enjeux de la société sud-africaine sont en lien avec les choix plus pédagogiques, même si ces rapprochements sont subtils et cachés.

2Historique du Département de français
L’enseignement du français à l’UP, qui a démarré en 1910, a pris une importance significative dans les années 1970 lorsqu’une langue vivante étrangère est devenue obligatoire pour la première année de licence dans la faculté des sciences humaines. Dès le départ, la demande pour le français a été importante, car il y avait 3 groupes de débutants (dont 80 étudiants dans le groupe le plus nombreux) qui devaient suivre 3 cours par semaine auxquels s’ajoutaient 3 cours interactifs dans le laboratoire de langue. Le personnel comprenait une dizaine d’enseignants, dont 2 personnes responsables des activités dans le laboratoire. S’agissant du laboratoire, on peut l’associer à la méthode structuro-globale et audiovisuelle, qui mettait l’accent sur la langue orale même si l’on peut discuter de la conception de la communication orale. Toutefois, dans les années 1980, l’université a supprimé le module obligatoire de langue étrangère pour l’obtention de la licence, ce qui a fait dramatiquement chuter le nombre d’étudiants dans les départements de langues; le personnel a été réduit en conséquence.

3Le département de langues modernes, de manière générale, et la section de français, en particulier, ont alors imaginé des stratégies pour attirer plus d’étudiants. Le département de français a introduit la filière de français professionnel à partir de la première année en offrant des compétences langagières dans le français du tourisme, l’histoire de l’art et l’architecture d’une part, et le français des sciences politiques et de l’économie d’autre part. Il faut dire que cela a permis d’attirer un certain nombre d’étudiants, mais au bout de quelques années, le ratio étudiants-professeur n’était pas considéré comme assez performant et les modules de français de spécialité ont été arrêtés. Sur un tout autre plan, il faut signaler que les étudiants avaient la possibilité de suivre des cours du soir en ville, mais en 1994, ces cours ont aussi été supprimés. Je voudrais éviter de glisser dans une analyse trop politique, mais on peut penser qu’avec la fin de l’apartheid, le centre-ville est devenu un espace social plus libre et donc où la sécurité des étudiants était plus difficile à assurer. J’ajoute qu’il s’agit d’une interprétation personnelle, mais les observateurs sud-africains ne devraient pas être surpris de mon discours. Enfin, les nouvelles technologies de l’information et de la communication ont sonné le glas du laboratoire de langue. Il a été rénové au 21e siècle et équipé d’ordinateurs. Il est utilisé pour une autre approche de l’enseignement-apprentissage de la langue étrangère. Pour l’essentiel, il est muni de logiciels permettant aux étudiants de faire des exercices supplémentaires. Il s’agit de tous les types d’exercices (grammaire, vocabulaire notamment) permettant de renforcer les connaissances autour de la langue développées dans les programmes d’enseignement.

4L’autre changement majeur concerne le profil des étudiants. Au début, la majorité des étudiants était de langue afrikaans, avec quelques étudiants anglophones. Puis il y a eu des vagues d’immigrants italiens, portugais, grecs et, avec la chute du rideau de fer, l’université a accueilli des étudiants d’Europe centrale. Parallèlement, dans un monde qui se globalisait, on a aussi eu des étudiants chinois de Hong Kong. Enfin, après 1994, le pays s’est ouvert aux immigrants d’Afrique avec beaucoup d’étudiants francophones. Une conséquence pédagogique majeure de ce profil plutôt hétérogène d’étudiants est l’usage de l’anglais comme langue de communication dans les classes de débutants même si l’on compte aussi des Africains francophones qui sont, évidemment, bien plus à l’aise dans les cours.

5Après 1994, avec l’ouverture sur l’Afrique et les pays francophones, l’enseignement du français a connu un nouvel essor et une recrudescence du nombre d’étudiants qui ont réalisé qu’une connaissance du français serait un avantage dans leur carrière (car ils seraient amenés à travailler dans des pays d’Afrique francophones). Il a donc fallu créer 5 classes de débutants qui suivent 5 cours par semaine. D’autre part, pour être en symbiose avec les autres universités, le cours de débutants est maintenant un cours de 1re année. Pour que les débutants ne soient pas découragés par les étudiants qui ont fait 5 ans de français au lycée, nous avons 2 filières séparées en 1re et 2e année, et ce n’est qu’en 3e année que tous les étudiants se retrouvent ensemble. À présent, nous avons en tout 450 étudiants de français à tous les niveaux, de débutant (les plus nombreux) au niveau doctoral.

6Au point de vue plus qualitatif, nous avons introduit un module de traduction-interprétation en 3e année qui peut être poursuivi en « Honours », la quatrième année d’enseignement universitaire. Par ailleurs, s’agissant de l’enseignement de la littérature, on n’étudie plus les œuvres intégrales des grands auteurs dramatiques classiques (sauf quelques textes), mais des auteurs du 20e siècle. De plus, on a ajouté des œuvres de la littérature francophone d’Afrique ou inspirées par l’Afrique. Il faut d’abord dire que cette réforme ne s’inscrit pas seulement dans une conception large de la francophonie, ce qui est après tout conforme à la définition que l’on se fait de ce « phénomène » linguistique et culturel. En fait, il répondait aussi à un besoin politique, puisque les décideurs exigent désormais que l’on africanise les enseignements offerts à l’université. Aucune évaluation de cet aménagement n’a été effectuée, mais on peut dire que les œuvres africaines au programme sont particulièrement appréciées.

7Ainsi, en 1re année avancée, nous étudions un recueil de textes variés dont La légende Baoulé de Bernard Dadié et Le prix du chameau de Birago Diop. En 2e année avancée, nous étudions Rhinocéros de Ionesco, M. Ibrahim et les fleurs du Coran d’Eric Emmanuel Schmidt, et des chansons franco-africaines. En 3e année, nous étudions entre autres L’Ombre d’Imana de Véronique Tadjo, Murambi, le livre des ossements de Cheik Diop, L’Africain de Le Clezio, Biographie de la faim d’Amélie Nothomb et L’Étranger d’Albert Camus. En poésie, nous étudions aussi des poèmes de Léopold Senghor tels que Femme noire. En « Honours », nous nous intéressons au problème de l’autofiction. Nous étudions en littérature africaine francophone Loin de mon père de Véronique Tadjo, Nulle part dans la maison de mon père d’Assia Djébar et Le Baobab fou de Ken Bugul.

8Quo Vadis ?
À présent, en Afrique du Sud, nous nous trouvons devant une autre crise. Avec la baisse du financement de l’université par le gouvernement, les manifestations des #FeesMustFall et la baisse des financements privés, les universités sont dans un état financier difficile et on peut s’attendre à des réductions du personnel enseignant, ce qui aura un impact sur l’enseignement des langues. Certaines universités ont même décidé de supprimer leur département de langues vivantes étrangères. Ce sera un appauvrissement de l’offre intellectuelle et de l’élargissement de la pensée. Pour que le monde vive en paix, il faut que les peuples se comprennent et acceptent leurs différences culturelles. L’apprentissage du français donne la possibilité d’appartenir au monde de la francophonie, qui s’efforce de trouver des points d’entente dans la diversité des peuples qui la composent.

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Pour citer

Hélène du Preez, Ce que peut signifier la francophonie en contexte anglophone
Le français à l'université , 21-04 | 2016
Mise en ligne le: 19 décembre 2016, consulté le: 16 juin 2019

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Auteur

Hélène du Preez

Université de Pretoria (Afrique du Sud)

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