Le français à luniversité

La formation à/par la recherche : une question de relève

Velomihanta Ranaivo

Texte intégral

1À la croisée des chemins
Le système éducatif malgache est à la croisée des chemins. Toute une dynamique de réformes successives est engagée depuis plus d’une décennie face aux nombreux défis que suscite un processus de mondialisation accélérée; la prise en compte des normes et standards internationaux l’exige sans que les spécificités contextuelles soient délaissées pour autant.

2Parmi les aspects qui concernent tous les niveaux de ce système, les modifications portant sur la structure constituent la face la plus visible du changement, qu’il s’agisse du système LMD qui a permis, depuis 2013, l’harmonisation des pratiques de certification ou du passage à l’enseignement fondamental de 9 ans qui est en débat actuellement dans la finalisation du nouveau Plan Sectoriel de l’Éducation. Or, la structure n’est rien sans les disciplines et les contenus qui lui donnent forme et sens; mais bien plus encore, l’enseignement et l’apprentissage peuvent-ils s’effectuer en dehors de la langue ? C’est là précisément le principal ancrage du bref état des lieux qui est présenté ici à titre de partage d’expériences dans le cadre de la formation des enseignants de langue, notamment celle des enseignants du français à Madagascar.

3En effet, deux questions principales se posent au sein de la communauté éducative (internationale) aujourd’hui :
— Quelles innovations mettre en place afin que le français permette l’autonomie et la créativité dans les contextes respectifs ?
— Pour quels résultats concrètement ?

4C’est en réponse à de telles interrogations que l’historique qui suit se propose de fournir quelques repères en mettant en lumière les tenants et aboutissants des pratiques d’initiation à la recherche qui ont marqué la genèse et l’essor d’un établissement universitaire tel que l’École Normale de Niveau 3/École Normale Supérieure d’Antananarivo. Pratiques centrées autour d’un paradigme en voie de totale disparition en décembre 2016.

5La relève vue selon l’optique du Certificat d’Aptitude Pédagogique de l’École Normale (CAPEN)
Dès sa création en 1980, l’établissement avait pour mission de contribuer à la formation de la relève au secondaire, voire au supérieur, de par un nouveau profil d’enseignant, en particulier dans trois disciplines linguistiques (malgache, français et anglais), le recrutement se faisant au niveau du baccalauréat pour la majorité sauf pour les quelques fonctionnaires par filière, déjà en poste, et qui étaient désireux de poursuivre leurs études dans l’enseignement supérieur.

6Très vite, que ce soit durant la période socialiste puis à l’entrée dans l’ère du marché, la recherche est apparue comme variable-clé de la maîtrise de l’environnement culturel, sociolinguistique et pédagogique par le Capénien1. « Apprendre en faisant » : c’est grâce à cette philosophie que l’étudiant réalisait son mémoire de fin d’études en s’appropriant les théories, notions et démarches en usage en didactique, devenue discipline-reine dans un champ éducatif en émergence. Pendant une vingtaine d’années, ce programme d’initiation à la recherche s’est développé autour de toutes les déclinaisons possibles de la didactique du malgache langue maternelle, de l’anglais langue étrangère et du français langue seconde : les différentes facettes étaient concernées en matière d’enseignement/apprentissage de la littérature, de la grammaire et de la civilisation au primaire, au collège, au lycée avec les prolongements en Formation Doctorale (DEA) en 2007.

7Ainsi, la relève a été assurée conformément aux textes officiels de référence et selon les attentes d’une population qui aspirait à une éducation de qualité dans un pays qui se considérait dorénavant (presque) indépendant. Les « produits » d’élite de l’établissement ont pu exercer alors très rapidement, à l’issue de leur formation, les fonctions classiques d’enseignant ou de responsable administratif. Quelques-uns ont accédé aux hautes fonctions de l’État au sein du ministère de l’Éducation nationale et du ministère de l’Enseignement technique et de la Formation Professionnelle. Pour celles et ceux d’entre eux qui ont fait le choix de s’installer en dehors des frontières nationales, ils sont devenus, en quelque sorte, les ambassadeurs de la grande île dans la région de l’Océan indien, sur le continent africain, dans l’Hexagone et partout ailleurs où la formation qu’ils avaient reçue leur permettait de faire rayonner les valeurs d’excellence en francophonie. C’est dans ce contexte hautement porteur de la seconde indépendance et de la libéralisation que l’EN3/l’ENS, avec son appellation emblématique et les moyens dont elle disposait au départ, a pu contribuer à l’internationalisation de l’enseignement supérieur malgache.

8Un paradigme en crise
Avec la crise politique de 2009, une page s’est brusquement tournée, affectant tous les volets de la socialisation, du vivre-ensemble et de la formation qui faisaient l’âge d’or de cette tradition universitaire avec l’appui de la Coopération française, en termes notamment de personnel enseignant surtout dans les années 1980-1990. Une assez longue expérience d’innovation permanente et de résistance a cependant permis au dispositif de continuer à œuvrer tant bien que mal, afin de remplir sa mission de renouvellement de la relève via les travaux des étudiants en 5e année de formation.

9L’évolution des thématiques abordées depuis 1985 montre les changements de tendance voire les ruptures épistémologiques qui ont marqué le programme de formation à/par la recherche. Après l’étude des grands auteurs français selon le modèle « la vie et l’œuvre », modèle étendu à l’analyse des auteurs malgaches francophones (Rabearivelo, Rabemananjara, etc.), mais toujours dans une perspective d’éducation et d’enseignement, des problématiques plus pointues et ciblées ont été expérimentées avec souvent la production de fiches pédagogiques. Face à un cadre économique et politique de plus en plus instable, c’est le contexte lui-même qui est devenu, par la suite, objet formel de recherche, avec au premier plan les apprenants eux-mêmes et leur vécu.

10Certes le premier type de mémoires sur la littérature et la linguistique a continué sur sa lancée en aidant à approfondir l’analyse d’œuvres francophones ou à traiter les différents aspects du discours et/ou du système de la langue ou des langues en présence; dans l’intervalle, les incidences négatives de la politique sur le champ d’intervention et ses acteurs ont fait que les données les plus préoccupantes quant au devenir de la formation d’élite en francophonie provenaient de travaux de CAPEN du Centre d’Études et de Recherches Langue et Lettres Françaises portant sur des thèmes tels que « le rite du baptême à l’ENS » ou le « slam-poésie facilitateur d’apprentissage ». Les résultats des investigations sur le terrain y mettaient en exergue les effets de la crise aigüe des valeurs qui affectait la société malgache dans son ensemble : ainsi des difficultés grandissantes ressenties par les preneurs de formation en ce qui concernait le rapport au complexe et au symbolique. À la base, c’étaient les représentations liées à l’enseignement, à l’apprentissage du français, voire à cette langue elle-même, censée être en l’occurrence la langue de spécialité, qui traduisaient le mal-être, l’insécurité, voire le déni de la réalité et de soi.

11Les deux derniers mémoires soutenus dans le domaine de l’interculturalité en novembre 20162 illustrent cette situation de régression préoccupante, mais aussi et surtout les pistes de redynamisation possibles afin que le français redevienne une langue de travail maîtrisée dans un espace d’intervention où les tensions entre les langues-cultures puissent être dépassées au sein d’un plurilinguisme « décomplexé », pleinement ouvert sur l’altérité.

12La mastérisation : une opportunité pour la relance du français ?
Après un déplacement qui s’est opéré de la matière vers l’apprenant, le programme de recherche pose, à nouveau, la question de la structure : la mastérisation offre-t-elle une réelle chance de développement pour la relève ?

13Entre le local et le global; c’est ainsi que l’on peut, brièvement résumer le programme de formation à/par la recherche tel qu’il a pu être mené entre 1985 et 2016. Contre toute attente, c’est lors de la période où le français avait un statut de langue étrangère que la solidarité entre étudiants francisants était la plus poussée et que la proximité avec la littérature française et francophone semblait la plus appréciée par les formés eux-mêmes d’après les dires de certains d’entre eux. Tout s’est passé comme si la « désidéologisation » et la fin de l’ère socialiste avaient brusquement facilité la résurgence de « l’alliance » entre le malgache et l’anglais qui marquait l’ère précoloniale, isolant du même coup les étudiants qui se destinaient par contrainte, par goût ou par vocation à l’enseignement du français.

14Puisque le dispositif est resté le même pendant une trentaine d’années (recrutement par voie de concours, théorie/stage, séminaire d’initiation à la recherche en 5e année, soutenance publique des travaux), il est alors permis de conclure, à moins que des recherches formelles et approfondies prouvent le contraire, que le contexte socioculturel, politique et pédagogique est l’une des variables essentielles de la réussite de l’apprenant et de l’efficacité voire de l’efficience du programme de recherche en vue de la relève en français.

15La mondialisation n’étant pas forcément une bonne ni une mauvaise chose en soi, l’extension du processus de Bologne à la zone Océan indien et à la grande île est génératrice de plus-value si elle parvient à renforcer l’enracinement du jeune Malgache dans le pays qui est le sien tout en lui offrant la possibilité d’être davantage en accord avec les langues-cultures du monde, en particulier avec le français dont il a depuis longtemps hérité de par une histoire privilégiée.

Haut de page

Notes

1 Substantif dérivé du sigle CAPEN : Certificat d’Aptitude Pédagogique de l’École Normale.

2 Une introduction à la (re-)construction des valeurs par le débat au lycée Saint-Michel Itaosy et Management d’une Association d’étudiants de français en contexte multilingue.

Haut de page

Pour citer

Velomihanta Ranaivo, La formation à/par la recherche : une question de relève
Le français à l'université , 21-04 | 2016
Mise en ligne le: 12 décembre 2016, consulté le: 16 juin 2019

Haut de page

Auteur

Velomihanta Ranaivo

ENS, Université d’Antananarivo (Madagascar)

Haut de page