Le français à luniversité

L’analyse de discours. Sa place dans les sciences du langage et de la communication. Hommage à Patrick Charaudeau

Claudia Gaiotti

Référence de l'oeuvre:

Soulages, Jean-Claude, (dir.), (2015), L’analyse de discours. Sa place dans les sciences du langage et de la communication. Hommage à Patrick Charaudeau, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 154 pages.

Texte intégral

1Réunissant une série de contributions diverses et variées, cet ouvrage rend hommage à Patrick Charaudeau, un chercheur qui a su certainement lier les Sciences du langage et les Sciences de l’information et de la communication sur un terrain commun de recherche, l’analyse de discours. Tel qu’il est signalé dans la préface, signée de Guy Lochard et Jean-Claude Soulages, « le départ à la retraite d’un universitaire n’est pas sans effets symboliques » (p. 9). En ce sens, ce recueil se propose de partager quelques témoignages de spécialistes reconnus qui, inscrits dans différentes disciplines, viennent discuter sur un certain nombre de problèmes qui croisent des phénomènes langagiers et des préoccupations sociales.

2Ainsi, toutes les contributions dialoguent avec des notions et des concepts en lien avec l’œuvre de Patrick Charaudeau. On évoque ses travaux au sein du CAD (Centre d’analyse du discours, université Paris 13), ses analyses portant sur différents discours médiatiques et notamment sa participation à de multiples programmes scientifiques en Espagne et dans plusieurs pays de l’Amérique latine. Témoignant ainsi du « parcours singulier et fécond » du chercheur, cet ouvrage se veut un « esprit capitalisant et prospectif » (p. 10) qui, loin de répertorier tous les courants de l’analyse du discours, abordera un certain nombre de questionnements qui semblent être les plus discutés, à l’heure actuelle, dans ce vaste champ de recherche.

3Organisé en cinq parties, ce recueil ouvre différentes voies de réflexion. Dans la première section, intitulée « L’analyse du discours entre l’analyse des conversations et l’analyse textuelle », trois représentants de ces disciplines rendent compte de leurs positionnements. Rapprochant la linguistique textuelle de l’analyse de discours, Jean-Michel Adam prône une analyse textuelle des discours. À partir de la question centrale des genres de discours, ses travaux visent à « réintégrer les théories du texte dans les théories du discours » (p. 25). Pour sa part, Catherine Kerbrat-Orecchioni soutient que les « textes » et les « conversations » peuvent être considérés comme des formes de discours. Ces dernières relèvent ainsi de l’analyse du discours au sens large. Étant donné la diversité des réalisations discursives de la langue, elle invite à « parler d’analyse des discours plutôt que d’analyse du discours, et à admettre une diversité corrélative des méthodologies convoquées pour les décrire » (p. 30). Enfin, selon Dominique Maingueneau, l’intérêt spécifique de l’analyse du discours serait « d’appréhender le discours comme intrication d’un texte et d’un lieu social » (p. 39). Même s’il penche pour « une distinction entre analyse du discours et analyse des interactions orales, qui impliquent deux manières différentes d’appréhender la communication verbale », il signale également que les partages disciplinaires reconfigurent toujours de nouvelles frontières, car ils renvoient à des « constructions contingentes, inscrites dans l’histoire » (p. 44).

4La deuxième partie de l’ouvrage, « Le rôle de l’analyse du discours pour l’étude des phénomènes de persuasion et d’influence sociale », comprend deux contributions. Tout d’abord, Claude Chabrol aborde la question de la réception et de l’interprétation dans l’analyse du discours. Il signale que la question du sujet traverse les disciplines langagières et psychosociales. Les activités langagières ayant toujours une dimension sociale, il s’agit pour l’analyse du discours d’interroger « les notions qui articulent les pratiques discursives du sujet communiquant aux entités psychologiques et sociales sous-jacentes » (p. 49). Pour cet auteur, il faudrait « produire et travailler des indices stables et réciproques des liens entre identités discursives et identités psychologiques » (p. 51). Il faudrait, d’une part, recomposer « des espaces sémantiques possibles » et, d’autre part, valider ces interprétations à partir des approches en réception.

5Ensuite, Ruth Amossy s’interroge sur la place de l’influence sociale et de la persuasion dans l’analyse du discours. Elle reconnaît que cette préoccupation est au cœur des travaux de Patrick Charaudeau, qui a su « intégrer pleinement la question de la persuasion dans l’étude des fonctionnements discursifs et en proposer un traitement systématique » (p. 55). Pour sa part, elle soutient que « l’argumentation apparaît comme l’une des dimensions constitutives du discours, au même titre que l’énonciation et la subjectivité, ou que le dialogisme et l’interdiscursivité » (p. 61). Dans son optique, l’argumentation doit ainsi être appréhendée dans « l’ensemble du fonctionnement discursif » (p. 62).

6La troisième partie, intitulée « Les différentes approches sur la question de l’identité du sujet », ouvre de nouveaux axes de réflexion à partir de deux contributions différentes. D’un côté, Anne-Marie Houdebine-Gravaud trace son parcours intellectuel avec Patrick Charaudeau : elle précise des points communs et des différences entre leurs travaux. En reprenant la question de l’identité « sociale » et « discursive », elle signale des convergences avec un modèle qui prend comme objet d’étude une identité « non essentialiste », c’est-à-dire une « identité en processus » (p. 71). Elle conclut sur quelques questions d’actualité en lien avec la scientificité en sciences humaines.

7D’un autre côté, Christian Lagarde aborde la question du sujet sur le plan individuel et collectif. Il problématise les « dynamiques identitaires » (p. 78) qui renvoient à de multiples identifications. En reprenant la notion d’ipséité, proposée par Ricoeur, il montre l’ambivalence qui est au cœur de l’identité collective : d’une part, la singularité par le droit à la différence et, d’autre part, la reconnaissance de soi-même comme un autre.

8Sous le titre « L’étude des médias comme discours verbal et visuel », la quatrième partie de l’ouvrage rassemble quatre contributions qui montrent différents ancrages sur la communication médiatique. Tout d’abord, Henri Boyer interroge des phénomènes liés aux variations sociolinguistiques dans le discours publicitaire. En affirmant que « le stéréotype est économe et consensuel », il montre que les médias — notamment la télévision — tendent à donner une vision réductrice de la réalité. En ce sens, « le fonctionnement empathique des médias repose en grande partie sur la mobilisation des imaginaires ethnosocioculturels collectifs et donc de croyances, de valeurs, d’images, d’attitudes en vigueur au sein de la communauté culturelle ». Ainsi, ces représentations partagées constituent des « filtres permettant de percevoir la réalité, d’interpréter le monde » (p. 92).

9Focalisant sur les travaux du CAD, Guy Lochard se centre sur les rapports de l’analyse du discours aux études en Sciences de l’information et la communication. Il signale le rôle décisif de Patrick Charaudeau dans ce domaine et son encouragement à une « interdisciplinarité active » (p. 97). C’est la notion de « dispositif » qui est au cœur de ses travaux qui portent sur les discours médiatiques, en particulier ceux de la télévision. Il prône une approche intersémiotique qui « oblige à prendre en compte l’ensemble des strates langagières intervenant dans les messages télévisuels et à essayer de comprendre comment celles-ci interagissent dans un processus de signification syncrétique » (p. 101). Cette approche permet ainsi d’interroger le discours à partir « des procédés énonciatifs effectivement mis en œuvre à chaque fois au plan verbal, visuel, scénographique » (p. 104).

10Pour sa part, Jean-Claude Soulages se centre sur les scènes du discours. À partir d’une même approche intersémiotique, il aborde des rapports entre genre, discours et imaginaires. En affirmant que tout discours renvoie à « l’intersection de deux dynamiques, l’une sociale et générique, le plus souvent institutionnelle, la seconde culturelle et symbolique » (p. 107), il examine certains cas où le discours publicitaire glisse vers le discours humanitaire ou militant. La réaction d’opposition à cette commutation — tant en production qu’en réception — montre que « les deux genres en question convoquent un spectre communicationnel et sociodiscursif spécifique avec leurs rituels langagiers mais aussi leurs frontières » (p. 107). Il conclut en disant que l’« interpénétration constante des contraintes du genre et des imaginaires constitue un des rouages déterminant de la discursivité sociale » (p. 114).

11Enfin, Sophie Moirand aborde l’une des questions principales de la communication médiatique : la question du sens. Elle se demande si l’on peut faire l’impasse sur le sens linguistique lorsque l’on cherche à comprendre le sens social du discours des médias. En disant que le sens surgit « des rencontres interdiscursives et intersémiotiques », son approche privilégie un « modèle circulaire de la communication médiatique, seul capable de rendre compte de la ronde incessante des discours et des images et de leur circulation entre différents locuteurs, différentes communautés langagières et culturelles, différents mondes sociaux » (p. 122). Ainsi, cette circulation des discours, produisant des rencontres interdiscursives et intersémiotiques, permet de « voir comment se construit un sens social des événements à partir des sens linguistiques qui se dégagent des éléments langagiers ou iconiques qu’elle met en scène » (p. 122).

12Dans la dernière partie, intitulée « Le maelstrom de l’interdiscours », Patrick Charaudeau remercie ses collègues des « liens qui sont faits de pensées communes et différentes » (p. 125) pour ensuite partager quelques réflexions inspirées des interventions. Il répond ainsi à tous les contributeurs en proposant des observations et de nouvelles interrogations sur ce vaste champ de recherche qu’est l’analyse du discours.

13Pour conclure, il dresse un « petit bilan provisoire ». Tout en précisant que ses apports ne renvoient pas à un « modèle », il signale que son état d’esprit dans la recherche « navigue entre la définition de catégories opératoires et une réflexion théorisante » (p. 136). En tant que chercheur qui doit assumer un point de vue sur sa discipline, il rend compte d’un certain nombre de convictions et d’inquiétudes par rapport à son domaine. Tout d’abord, il souligne la nécessité d’une distinction opératoire entre une « linguistique de la langue » et une « linguistique du discours », compte tenu des démarches d’analyse qui les sous-tendent. En plus, il défend l’idée que l’analyse du discours, la sémiotique, la pragmatique, la sociolinguistique, parmi d’autres, constituent des courants qui convergent sur un même objet : « le discours en tant que phénomène de communication humaine et sociale ». En ce sens, il revient sur l’idée de mettre en œuvre une « interdisciplinarité focalisée » (p. 137). Pour conclure, il signale quelques inquiétudes concernant la transmission du savoir, les rapports entre la technologie croissante et les critères de scientificité inhérents à l’activité de recherche et, enfin, « le faible pouvoir d’influence sociale des sciences humaines » face à « un discours médiatico-politique qui tient lieu d’explication sur le monde ». Il interpelle donc les chercheurs à poursuivre leur travail tout en assurant « la lutte continue ! » (p. 138).

14Cet ouvrage nous offre un matériel de discussion riche, intéressant et rigoureux. Il témoigne, sans doute, d’une expérience de dialogue et donc d’échange professionnel qui nous invite à dépasser les cloisons disciplinaires. Dans ce recueil qui condense des voix diverses, le lecteur pourra trouver, à la manière d’un kaléidoscope, des interrogations qui configurent et reconfigurent sans cesse le discours. Le parcours intellectuel de Patrick Charaudeau se voit ainsi enrichi de toutes ces contributions, consistantes et variées, qui nous rappellent — encore une fois — que « le langage est partout » (p. 137).

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Pour citer

Claudia Gaiotti, L’analyse de discours. Sa place dans les sciences du langage et de la communication. Hommage à Patrick Charaudeau
Le français à l'université , 21-04 | 2016
Mise en ligne le: 05 décembre 2016, consulté le: 18 mars 2019

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Auteur

Claudia Gaiotti

Université de Buenos Aires (Argentine)

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