Le français à luniversité

Bars, cafés, buvettes

Salah Haddab

Référence de l'oeuvre:

(2015), « Bars, cafés, buvettes », Revue Ponti/Ponts. Langues, littératures, civilisations des pays francophones, numéro 15, Mimesis Edition, Milan, 243 pages.

Texte intégral

1Ce nouveau numéro de la revue Ponti/Ponts met la lumière sur ces lieux envers lesquels on a longtemps conçu des préjugés ou entretenu certaines idées reçues. La revue se divise en deux parties : la première est consacrée à quatre articles autour de la thématique des bars, cafés et buvettes; la seconde se compose de diverses sections comme « Études linguistiques », un hommage à Pierre Lexert et les « Notes de lecture ». Cette livraison annuelle de Ponts nous fait voyager à travers quatre contrées : du Cameroun au Québec en allant jusqu’à Haïti, voire jusqu’aux Caraïbes. Dans ces pays francophones, la soif est apaisée par un café ou une boisson, et dans la polysémie ambiante, on peut déceler un écho littéraire, populaire, historique ou linguistique. Bars, cafés, buvettes suscite la présence d’un singulier pluriel et convoque l’image du mouvement sédentaire.

2Dans le premier article d’Achille Carlos Zango, la lumière se pose sur un bar dénommé « Le client est roi » dans le livre du Camerounais Patrice Nganang, Temps de chien. Il s’agit d’une réverbération du milieu social de l’homme (Mossa Yo) et ce, à travers les yeux d’un autre animal, un chien (Mboudjak). Les mutations postcoloniales s’observent par la fréquentation en tout genre de personnages aussi éclectiques les uns que les autres. La pratique normative de la corruption (pot-de-vin) devient monnaie courante et facile dans un bar malfamé d’une banlieue défavorisée de Yaoundé. Dans ces lieux de brassage humain se côtoient roturiers et nantis, le faible et le puissant, les rumeurs et les vérités, les bassesses et les valeurs. Tout est fait de telle sorte que ce monde d’intérieur purge son pus à l’extérieur pour pouvoir guérir d’un mal trop longtemps éprouvé. Bien entendu, A. C. Zango insiste sur la dimension plurilinguistique du bar, parce qu’il caractérise ces nouvelles sociétés postcoloniales laissées pour compte et dont la seule et unique issue de secours se trouve dans ce bar, symbole d’évasion et de liberté, même si elles demeurent virtuelles et loin du monde réel, celui du progrès et de la civilisation.

3Quant au second article de cette thématique, Eva Pich-Ponce sonde les bars québécois à travers deux romans de Marie-Claire Blais : Un Joualonais sa Joualonie (1973) et Les nuits de l’Underground (1978). Ici, le bar reflète encore les vicissitudes de la société où se côtoient la vie intime et la trame mondaine, les magouilles politiques et les traits culturels, les différences individuelles et la réflexion objective de la solidarité. Selon E. Pich-Ponce, le bar est un lieu de confrontation immédiate des cultures, des différences, des mentalités et des pratiques du genre : surtout entre les féministes, les marxistes, les défenseurs du sexe libre. Tout peut se créer dans la Taverne du Chat Dansant ou l’Underground : des amitiés, des inimitiés, des complicités et des fragmentations humaines. La sexualité est aussi traitée de manière trouble, car dans ces lieux de boisson, les problèmes du sexe se posent ouvertement et librement : homosexualité, bisexualité, transsexualité. Ainsi, les romans de M.-C. Blais sondent un monde à la fois ancien et moderne et à la fois multiple et unique. Dès lors, la perspective d’une socialisation est plus importante que l’image du bar en lui-même.

4Pour Alba Pissini, le troisième article sur cette thématique importante, le choix de trois écrivains haïtiens exilés, se porte sur les cafés d’Haïti. Leur dénominateur commun, c’est le déracinement, puisque chacun vit ailleurs : Emile Ollivier au Canada, Jean-Claude Charles au Mexique et Dany Laferrière en France. Ce qui les a réunis, ce sont les « cafés d’Haïti », qu’ils assimilent à des « cafés d’ailleurs ». Ces lieux de rencontre regroupent l’élite comme les exclus; les trois écrivains retrouvent une terre natale perdue ou regagnée par le biais des cafés haïtiens. A. Pissini dénote une certaine réflexion sur le statut de l’intellect, voire de l’écrivain. L’inspiration littéraire émerge de ces cafés et se tourne vers un ailleurs migratoire et douloureux. Car le Canada, le Mexique ou la France ne constituent pas une terre d’origine, mais plutôt une terre d’accueil où se sont forgées la littérature et l’existence. L’exil est aussi abordé de manière flagrante, car l’exilé n’a pas seulement un problème de racines, mais aussi un conflit d’identité profond. C’est également le paradoxe d’Haïti, qui est à la fois une origine et un exil pour ces trois écrivains qui ne se reconnaissent qu’à travers leurs écrits et leurs carrières. Ils n’ont de cesse de se référer à plusieurs auteurs qui soit partagent leurs pensées, soit ont beaucoup traité la problématique de l’exil et du déracinement.

5Pour le quatrième et dernier article de notre périple, Vidoolah Mootoosamy analyse le fait littéraire et artistique de l’inspiration à travers l’ouvrage du romancier mauricien Bertrand de Robillard, intitulé L’homme qui penche. Ce titre est plus que significatif, dans la mesure où il évoque le sens propre de ces lieux populaires qui accueillent dans leur antre toutes les espèces animales assoiffées et affamées. L’on peut aussi aller un peu loin dans le tourbillon polysémique du romanesque, à savoir que ces havres de paix peuvent devenir des enfers insupportables. Ce clivage de sens renvoie aux idées reçues de tout un chacun, considérant ces antres obscurs et bruyants comme des lieux de débauche et de dépravations. Cependant, ces endroits maléfiques renferment un mythe, celui de Bacchus enivrant ses serviteurs qui se noient dans la joie et l’ivresse. Pour B. de Robillard, les bars sont aussi des lieux de grande inspiration artistique et littéraire. Les lumières tamisées et la fumée rendent l’atmosphère propice à l’écriture et autres faits d’art.

6En conclusion, cet ensemble d’articles qui nous fait transiter d’un pays à un autre et d’une société à une autre semble avoir réussi remarquablement à réconcilier les bars, les cafés et les buvettes avec leurs habitués qui croyaient que ces lieux n’étaient autres que des trous perdus où l’ivresse et la violence avaient leur droit. La dextérité avec laquelle ces auteurs ont dépeint et reflété leur milieu social est étonnamment plus impressionnante et instructive pour le public dont les préjugés ont longtemps terni ces espaces de rencontre, de convivialité et de grande chaleur humaine. Il est à signaler que ce sujet est vraiment passionnant et mérite, pourquoi pas, de l’explorer encore plus en profondeur.

7En ligne : http://www.lingue.unimi.it/ecm/home/riviste-e-collane/riviste/ponti-ponts/content/bars-cafes-buvettes-n-15-2015.0000.UNIMIDIRE-43768

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Pour citer

Salah Haddab, Bars, cafés, buvettes
Le français à l'université , 21-03 | 2016
Mise en ligne le: 04 octobre 2016, consulté le: 19 janvier 2019

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Auteur

Salah Haddab

Centre universitaire d’Aflou (Algérie)

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