Le français à luniversité

L’intercompréhension pour aller vers le large

Daniella Police-Michel

Texte intégral

1Le plurilinguisme constitue un véritable casse-tête lorsque l’on cherche à le promouvoir de manière démocratique, dans le respect des droits linguistiques (Skutnabb-Kangas, Phillipson eds., 1995). Aussi, lorsque cette quête aboutit à l’intuition que la seule issue est une approche du plurilinguisme par le biais de la compréhension et que cette intuition est confirmée par la découverte en 2008 de l’intercompréhension en ligne telle que proposée par la plateforme Galanet1, on ne peut alors que parler d’une heureuse rencontre.

2Cet article veut faire ressortir les apports des sessions d’intercompréhension en ligne à partir de l’expérience du département de français de l’Université de Maurice. Celle-ci remonte à 2009 pour ce qui est de notre formation en tant que formateur2, et à 2012 pour ce qui est de l’intégration des sessions Galanet puis MIRIADI3 à l’enseignement de la linguistique.

3L’intercompréhension ouvre la voie à une dynamique d’évolution démocratique du plurilinguisme.
L’intercompréhension pour une situation plurilingue telle que Maurice représente une voie de sortie d’une gestion hiérarchique, cloisonnée de la diversité linguistique. L’intercompréhension donne à chaque participant/e d’une situation de communication plurilingue le droit de choisir la langue où il/elle se sent le plus à l’aise pour se faire comprendre dans un contexte donné. Ce droit met les interlocuteurs à pied d’égalité : chacun fait l’effort de comprendre la langue de son/ses interlocuteur/s, et personne n’est en situation d’obligation de renier sa langue première ou celle la mieux maîtrisée pour communiquer. Ce droit, en valorisant et en restituant la personne à elle-même, lui redonne confiance et libère sa parole.  

4En effet, sur Galanet, nous pouvons observer une meilleure performance de nos étudiants lors de la session « Diversitas » (2013) que pour la session « Gala Lingua » (2012). Le sujet de 2013, « le mariage pour tous », relève d’une problématique sociale et interculturelle plus difficile et délicate4 à traiter. Pourtant, plus qu’en 2012, nos étudiants sont intervenus pour affirmer leurs positions, échanger des documents en faisant l’effort de sortir des clichés. Le sujet de 2013 était sans doute plus motivant. Cependant, un facteur non négligeable du changement observé est la possibilité, en 2013, d’utiliser le créole mauricien, langue maternelle5. Celle-ci a constitué une véritable libération de la parole pour ces jeunes pourtant en fin de parcours de leur premier cycle universitaire en français, leur langue de spécialité. La possibilité d’utiliser la langue maternelle à l’écrit a permis une approche à la fois approfondie et nuancée du sujet.

5En 2014, nous avons voulu étendre l’intercompréhension aux étudiants de première année d’histoire et sciences politiques, ainsi qu’à ceux en économie. Ils ont donc participé à une session expérimentale d’intercompréhension en ligne sur la plateforme Lingalog, avec des lycéens lusophones du Brésil. La session a été organisée comme un complément de formation pratique au cours de portugais, langue étrangère. Ces étudiants ont choisi comme langue d’interface le français, leur langue seconde écrite après l’anglais; ce, d’une part pour répondre à la demande des Brésiliens, apprenants du français langue étrangère et, d’autre part, pour améliorer leurs performances écrites en français, utilisé volontiers en contexte mauricien, comme deuxième langue orale après le créole.

6Ces deux cas mettent en évidence que les droits linguistiques de la personne plurilingue désireuse de se faire comprendre ne se limitent pas au droit d’utiliser sa langue maternelle, mais s’exercent dans la recherche d’un équilibre entre le besoin d’être soi-même et celui d’être compris de son/ses interlocuteurs. Les étudiants de BA French ont été heureux de pouvoir délaisser le français, leur langue de spécialité, pour affirmer leur identité linguistique au même titre que les autres participants; ceux d’histoire et d’économie, a priori non intéressés par les langues, ont été heureux de redécouvrir le français comme un moyen d’interaction avec des lusophones.

7En valorisant la diversité culturelle, l’intercompréhension constitue un contexte privilégié à la construction et à la consolidation de l’identité du sujet parlant.
L’identité culturelle est ainsi définie par Charaudeau (2002) :
« Ce n’est qu’en percevant l’autre comme différent que peut naître la conscience identitaire. La perception de la différence de l’autre constitue d’abord la preuve de sa propre identité : “il est différent de moi, donc je suis différent de lui, donc j’existe”. Il faudrait corriger légèrement Descartes et lui faire dire : “Je pense différemment, donc je suis”. »

8Les parcours d’apprentissage proposés sur les plateformes d’intercompréhension entre groupes linguistiques de pays différents libèrent les participants de leurs inhibitions linguistiques et culturelles et les conduisent à s’affirmer avec plus d’authenticité, tout en respectant et en accueillant leurs interlocuteurs. Pour ce qui est de l’affirmation de l’identité culturelle, la comparaison des contenus produits par les premiers participants mauriciens à la session d’intercompréhension Galanet de 2009 avec ceux produits au même type de session sur MIRIADI en 2016 est très révélatrice du chemin parcouru.

9En 20096, les deux contenus culturels locaux (le maloya réunionnais et le séga mauricien) ont été produits par la seule Réunionnaise du groupe de participants mauriciens.

10En 20167, les participants mauriciens affirment non seulement les pratiques culturelles de leur pays, mais manifestent spontanément leur intérêt pour celles des autres.

11Le français ayant été la langue d’interface des participants dans les deux sessions, nous pouvons comprendre que l’affirmation identitaire manifestée par le dernier groupe se trouve avant tout dans le contenu culturel. Il faut cependant souligner que cette affirmation a été motivée par des séances de débats oraux en classe encourageant les participants à s’exprimer en vérité sur des sujets de société de leur choix dans le respect de leurs interlocuteurs. De plus, pour la session de 2016, l’originalité des interventions a constitué un des critères d’évaluation.

12La contextualisation du contenu théorique de la linguistique textuelle au moyen des sessions d’intercompréhension
La contextualisation du contenu académique est sans doute un des défis les plus importants à relever, pour assurer non seulement une transmission de ce qui fait l’objet du discours pédagogique, mais aussi son utilisation par les étudiants.

13Dans le contexte mauricien, un discours pédagogique ne fait sens que dans la mesure où l’étudiant comprend sa portée pragmatique.

14À partir de l’année académique 2012-2013, nous avons donc réorienté le module de troisième année du B.A. (Honours) French intitulé préalablement « Linguistique textuelle », dans une perspective résolument pragmatique tel que dénoté par son nouvel intitulé, « Textes et stratégies de compréhension ». Nous y avons intégré une session d’intercompréhension en langues romanes.

15Confrontés aux interventions écrites des autres participants de la session en italien, en espagnol, en portugais, en roumain et en catalan, les étudiants ont pu faire l’expérience au ralenti des stratégies de lecture-compréhension qui conduisent à la compréhension d’un texte : la lecture comme activité de questions-réponses; la dimension non linéaire de la lecture; la construction des isotopies à partir de la reconnaissance d’unités lexicales et du sujet de la conversation; la cohérence du texte à partir d’au moins une intention qui a motivé sa production ou son orientation argumentative (Adam, 2015). Au bout de 30 heures de pratique d’intercompréhension dont 15 en présentiel, ces étudiants sont en mesure de traduire en français, leur langue de spécialité, des textes courts à partir d’une des langues qui leur sont étrangères. Par ailleurs, l’intérêt des étudiants pour ce module, devenu optionnel à partir de 2012, n’a cessé de croître : 21,81 % ont choisi ce module optionnel en 2012/13; 51,85 % en 2013/14 et 89,18 % en 2015/16.

16Conclusion
L’intercompréhension se révèle donc comme un moyen fructueux d’enseignement des langues et de la linguistique du texte. En donnant à l’étudiant le droit d’utiliser sa langue maternelle en situation de communication plurilingue et interculturelle, l’intercompréhension permet, dans bien des contextes où les droits linguistiques des autochtones ont été reniés, de réparer une profonde injustice. En retrouvant le droit de s’exprimer dans sa propre langue, l’étudiant est à l’aise pour interagir sur les sujets les plus délicats.

17Cependant, la restauration du droit à la langue maternelle n’implique pas le rejet de la langue jusque-là dominante. La pratique de l’intercompréhension en français, langue seconde orale des étudiants de disciplines non linguistiques, a motivé ces derniers à développer leurs performances écrites. Quant aux étudiants de français, l’utilisation de leur langue de spécialité en intercompréhension sur des sujets culturels non problématiques les conduit à une meilleure appropriation de la langue et à une consolidation de leur identité culturelle.

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BIBLIOGRAPHIE

Adam, Jean-Michel, (2015, 3e éd.), La linguistique textuelle, Armand Colin, Paris, 299 pages.

Charaudeau, Patrick, (2002), « L’identité culturelle entre langue et discours », Revue de l’AQEFLS, vol. 24, n° 1.

Skutnabb-Kangas, Tove (dir.) et al, (1995), Linguistic Human Rights : Overcoming Linguistic Discrimination, De Gruyter Mouton, 478 pages.

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Notes

1 Galanet est une plateforme d’intercompréhension en langues romanes, lancée en 2003 par l’Université de Grenoble. Elle offre un parcours de formation fondé sur l’interaction en ligne entre participants de groupes linguistiques et institutionnels différents.

2 La session de 2009, Prientenia, a été pour nous une initiation au statut de coordonnatrice avec un groupe d’étudiants volontaires en 3e année du B.A. (Honours) French.

3 MIRIADI est la nouvelle plateforme d’intercompréhension disponible depuis 2015 à la suite d’un projet de grande envergure coordonné par l’Université de Lyon II. À la différence de Galanet, l’intercompréhension n’y est pas limitée aux seules langues romanes.

4 Ce sujet, voté par les participants des différentes institutions, faisait alors l’objet de débats sociaux virulents en France touchant à travers les médias le public international. En 2012, le sujet voté, les fêtes populaires, est bien plus simple à traiter.

5 Le créole mauricien a été introduit dans le système scolaire mauricien en 2012. À l’université, des modules de langues créoles sont offerts par le département de français depuis 2010.

6 2009 – Prientenia ou O palèto de culturi.

7 2016 – Pratiquer l’IC autour d’un projet commun.

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Pour citer

Daniella Police-Michel, L’intercompréhension pour aller vers le large
Le français à l'université , 21-03 | 2016
Mise en ligne le: 20 septembre 2016, consulté le: 17 juin 2019

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Auteur

Daniella Police-Michel

Université de Maurice (Maurice)

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