Le français à luniversité

Atouts et défis du fonctionnement en réseau associatif. Le cas de la CECO-FIPF

Doina Spiţă

Texte intégral

1La Fédération internationale des professeurs de français (FIPF) est une organisation non gouvernementale créée en 1969, ayant pour objectif déclaré la promotion et la diffusion de la langue française dans le monde. Au fil du temps, elle a constamment élargi son assise et elle compte aujourd’hui plus de 80 000 adhérents, en provenance des 180 associations regroupées en 8 commissions, dont 7 territoriales. Parmi celles-ci, la Commission de l’Europe centrale et orientale (CECO), créée en 1991. La CECO recouvre un vaste territoire : elle s’étend du centre de l’Europe jusqu’au Pacifique et réunit 25 pays représentés par 30 associations1. Toutes ces associations sont mixtes, réunissant des enseignants de FLE de tous les niveaux. À quelques exceptions (Ukraine, 92 % d’adhérents de l’enseignement supérieur; Saint-Pétersbourg, 75 %; AEFR Moscou, 60 % et Tatarstan, 50 %), ils sont majoritairement du secondaire.

2Si la FIPF entend promouvoir la langue française avant tout par des stratégies d’amélioration et de développement de son apprentissage et de son enseignement, cette configuration se dessine comme une prémisse extrêmement positive, car elle permet la mise en place de partenariats doublement profitables : sur l’axe vertical, des collaborations intra-associatives nationales, construites entre les différents paliers de l’enseignement, du primaire jusqu’à l’université; sur l’axe horizontal, des collaborations inter-associatives, conçues comme des espaces d’échange et d’enrichissement mutuel. Le croisement des deux axes à travers des projets communs est censé conduire à des effets particulièrement productifs. Est-il suffisamment valorisé, ce modèle de fonctionnement en réseau ? Et quel rôle spécifique reviendrait aux universités ? Afin d’y trouver des réponses, nous avons lancé, dans la continuité du Livre blanc de l’enseignement du français2, une enquête qui s’est déroulée aux mois de mars-avril derniers. Sur les 30 associations de la CECO, 23 ont accepté d’y participer. Les quelques éléments d’analyse proposés ci-dessous s’appuient sur ces résultats.

3L’université dans les réseaux associatifs nationaux de la CECO
L’espace dans lequel les contributions collaboratives au niveau national s’avèrent être les plus solides est certainement celui de la formation. Un consensus unanime établit sans équivoque que le point fort de la collaboration associative enseignement supérieur-enseignement secondaire est, sous différentes formes, la formation continue. Au-delà des colloques / conférences / séminaires nationaux annuels, où les communications issues du travail de recherche en didactique sont associées à des ateliers de formation animés par les universitaires et par les formateurs du secondaire accrédités, avec souvent des participations internationales (en Bulgarie, Croatie, Moldavie, Lettonie, Lituanie, Monténégro, Roumanie, AEFR de Russie, Russie Amourskaya, Slovaquie, Slovénie), les questionnaires ont révélé l’intérêt pour les formules interactives « à la carte » sur des thématiques adaptées aux besoins, ainsi que pour les projets type recherche-action. Certaines associations le font déjà : c’est le cas du Bélarus, de la Hongrie (projet de formation en ligne), ainsi que des pays rattachés au CREFECO3 (Albanie, Arménie, Bulgarie, Macédoine, Moldavie et Roumanie), qui réalisent, depuis bon nombre d’années déjà, la démultiplication territoriale du programme de formation proposé par le centre de l’OIF établi à Sofia. À retenir aussi, les universités d’été : celle de Budapest, devenue, depuis 2013, un projet régional, grâce aux participations des pays voisins, ou celle mise en place par la Slovaquie.

4Quant à la formation initiale des enseignants de FLE, une implication plus ferme s’est avérée utile : sur les 4 modèles de master de didactique proposés dans les différents pays, le plus répandu est celui de la Didactique du FLE (15 répondants sur 23), suivi de la Didactique générale (11 sur 23), de la Didactique des langues vivantes (9 sur 23) et enfin de la Didactique du plurilinguisme (seulement 3 répondants sur 23, plus précisément la Croatie, la Moldavie et la République tchèque). D’un côté, les résultats de cette analyse quantitative sont encourageants au regard de la volonté institutionnelle de certains pays de soutenir le français, même si 15 sur 23 reste une proportion modeste; d’autre part, c’est décevant de constater l’écart qui existe entre les avancées significatives des recherches dans la didactique du plurilinguisme et la résistance institutionnelle à les intégrer dans les curricula. Enfin, les masters de didactique sont offerts parfois en alternance (par exemple, en Roumanie, tous les 2 ans, en rotation avec le master d’Études francophones), une solution souvent difficilement négociée et finalement acceptée à partir de l’idée que mieux vaut peu que rien.

5L’implication des adhérents appartenant au milieu académique à l’occasion des diverses actions associatives mises en place conjointement est remarquable. Elle se décline en collaboration à la conception de programmes, de manuels, de référentiels (Arménie, Lettonie, Roumanie); participation à des jurys (olympiades de français, organisées conjointement avec le ministère de l’Éducation aux niveaux local, régional et national, en Bosnie-Herzégovine, en Lettonie, en Macédoine, en Pologne, en République tchèque et en Ukraine; concours de fiches pédagogiques, en Hongrie; de théâtre et de chanson, en Moldavie et en Roumanie; de traduction, pour écoliers et étudiants, à Saint-Pétersbourg; de traduction canadienne, en Ukraine; concours plurilingue de jeunes orateurs, en Lettonie); rédaction de bulletins d’information et de revues (République tchèque, Roumanie, Slovaquie, Russie-Amourskaya); enfin, mise à disposition de locaux (souvent, les associations siègent dans l’espace de l’université, et c’est toujours à titre gracieux), de logistique, équipements, assistance technique.

6Le réseau inter-associatif
Réunissant des associations en provenance des pays ex-communistes, l’action de la CECO a eu des enjeux particuliers, et son premier projet fédérateur en témoigne : La rénovation curriculaire en Europe centrale et orientale : expertise et perspectives, lequel s’est déroulé entre 1995-1999, faisant découvrir aux associations leur rôle de conseil institutionnel et de vecteur d’innovation et entamait un dialogue professionnel qui n’a plus cessé, depuis, de se développer, surtout après la Mise en réseau via Internet, réalisée entre 2002-2008.

7À partir de 2008, tout en remplissant au quotidien la fonction d’interface entre les politiques promues par la FIPF et les réalités du terrain, la CECO a mis en place le projet des Réunions-formation annuelles (Sofia 2009, Montreux 2010, Prague 2011, Paris 2013), qui a permis d’améliorer la visibilité des initiatives locales à travers les nombreux projets nationaux et transnationaux (par exemple, le Congrès binational de Klagenfurt, organisé conjointement par les associations autrichienne et slovène, en septembre 2015) et de contribuer à la professionnalisation de la vie associative, grâce aux échanges, au transfert des bonnes pratiques et aux ateliers de formation adaptés aux besoins spécifiques de la commission. Afin d’encourager une meilleure articulation entre le travail de recherche en didactique, en acquisitions langagières et en linguistique appliquée et les praticiens, entre la formation initiale et la formation continue, entre le français et les disciplines non linguistiques, un nouveau projet est en cours et il est intitulé CECOLang. Placé dans la continuité du Livre blanc de l’enseignement du français, il permettra de mieux valoriser le potentiel important d’expertise sur le terrain dans une perspective innovante, au bénéfice de l’enseignement du français. Une première série de résultats feront l’objet d’une table ronde dans le cadre du Congrès mondial de la FIPF qui aura lieu à Liège, en juillet 2016.

8Mieux assumer peut porter des fruits
Selon les chiffres du Livre blanc, il est de l’ordre de l’évidence que l’enseignement du français est en baisse. À tous les niveaux, l’anglais est largement majoritaire comme LV1. C’est seulement en tant que LV3 que le français occupe le premier rang : dans 9 pays sur 26, à tous les niveaux (Bulgarie, Hongrie, Kazakhstan, Monténégro, Russie-AEFR, Russie Saint-Pétersbourg, Russie Amourskaya, Serbie et Ukraine) et partiellement dans 3 pays (Bélarus et Lettonie, dans le supérieur, et Lituanie, au primaire). L’enquête récente est révélatrice d’un autre phénomène : le nombre de jeunes diplômés choisissant le métier d’enseignant de français ne cesse de diminuer. Il se situe à peine entre 50-80 % en Albanie, en Macédoine, au Monténégro, en Roumanie, en Slovaquie et au Tatarstan, soit 25 % des pays interrogés; entre 20-30 % en Bulgarie, en Croatie, en Moldavie, en Pologne, en Russie-Krasnoyarsk, en Slovénie et en Ukraine, soit 24 %; les autres, soit 50 %, n’indiquent pas de chiffres, mais déclarent un « très faible pourcentage ». Un témoignage encore plus alarmant : « Les départements de français des universités de Shtip et de Tétovo n’inscrivent plus d’étudiants depuis un certain temps à cause du manque d’intérêt dans leurs régions » (Macédoine).

9Que doivent-ils faire, au niveau associatif, ces enseignants passionnés de leur métier, prêts à s’investir dans des actions de solidarité pour le servir, préoccupés par les phénomènes linguistiques de la mondialisation et la baisse du français sur le marché des langues et qui ont choisi d’adhérer à une association pour se faire entendre au moyen de cette voix collective légitime ? Notre réponse est ferme : c’est d’encore mieux assumer leur rôle. Et le faire selon un modèle d’implication, en même temps lucide et efficace, qui pourrait être décliné en six volets : jouer avec plus de courage son rôle de veille et de conseil à la décision institutionnelle (en Moldavie, en Roumanie, en Serbie et en Slovaquie, des protocoles ont même été signés avec le ministère de l’Éducation nationale); oser innover (en exploitant le numérique, en valorisant le plurilinguisme); mieux se placer dans le concert des langues, à travers des partenariats avec les associations d’autres langues (v. l’exemple de la Pologne et de la Lettonie); mettre en place des stratégies de promotion auprès des parents, des directeurs d’établissement, des élèves, des institutions francophones; enfin, défendre — et faire apprécier avec justesse — les valeurs humanistes (le bénévolat en est une !).

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Notes

1 Albanie, Arménie, Azerbaïdjan, Bélarus, Bosnie Herzégovine, Bulgarie, Croatie, Estonie, Géorgie, Hongrie, Kazakhstan, Kosovo, Lettonie, Lituanie, Macédoine, Moldavie, Monténégro, Pologne, République tchèque, Roumanie, Fédération de Russie (6 associations membres de la FIPF), Serbie, Slovaquie, Slovénie et Ukraine.

2 Projet FIPF-OIF 2013-2016

3 CREFECO : Centre régional francophone pour l’Europe centrale et orientale de l’OIF, basé à Sofia (Bulgarie)

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Pour citer

Doina Spiţă, Atouts et défis du fonctionnement en réseau associatif. Le cas de la CECO-FIPF
Le français à l'université , 21-02 | 2016
Mise en ligne le: 02 juin 2016, consulté le: 22 septembre 2018

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Auteur

Doina Spiţă

Université « Al.I.Cuza » de Iaşi, Roumanie, Présidente de la CECO-FIPF

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