Le français à luniversité

Les associations de professeurs de français et la FIPF au service de la francophonie

Jean-Pierre Cuq

Texte intégral

1En 1969, des associations de professeurs de français, dont certaines existaient depuis longtemps, ont décidé de se réunir grâce à la vision fondatrice du Belge Louis Philippart et du Français Jean Auba. Ils créaient ainsi la Fédération internationale des professeurs de français (FIPF). Ces associations fédérées sont aujourd’hui plus de 180, dans 140 pays, et d’autres encore les rejoignent chaque année.

2À quoi ce besoin est-il dû, et quel est le rôle des associations et de leur fédération internationale ? Le travail d’enquête que la FIPF vient de mener ces dernières années et qui va se terminer par la publication d’un Livre blanc lors du congrès de Liège en juillet prochain nous donne quelques éléments de réponse.

3Les associations ne sont pas des organisations politiques ni des syndicats, mais des lieux collectifs d’organisation de la vie professionnelle et de partage de valeurs communes. Or, si la vie professionnelle des professeurs de français est bien sûr largement la même que celle de beaucoup d’autres professeurs, elle est aussi très singulière. Cette singularité, c’est que dans un monde politiquement et économiquement si multiple, ils ont en commun un désir très puissant de partager, de vivre ensemble une expérience exceptionnelle et qui dépasse de très loin la simple vie professionnelle. Cette expérience est celle d’une langue, le français, à laquelle ils se montrent très affectivement attachés, et celle des cultures qu’elle porte.

4L’enquête du Livre blanc montre clairement le désir des enseignants de participer à l’élaboration des politiques linguistiques de leur pays. Un des rôles majeurs de la FIPF est donc d’aider les enseignants à connaître leur environnement professionnel et à prendre conscience qu’ils peuvent avoir une action citoyenne sur celui-ci. En adhérant à une association, le professeur de français se donne les moyens d’entrer dans un réseau mondial de solidarité dans lequel il est un acteur qui compte et qui participe à l’évolution de la vie éducative et de l’enseignement des langues.

5Mais agir sur l’environnement éducatif ne s’improvise pas : la FIPF aide les associations à professionnaliser leur action en organisant deux stages annuels de formation des cadres associatifs, qui réunissent à Paris de 15 à 18 participants. Ils y apprennent à dialoguer efficacement avec les autorités sur des problèmes professionnels importants. Parmi ceux-ci, le vieillissement assez général du corps, le départ en retraite programmé de milliers d’enseignants de français langue maternelle ou étrangère dans les prochaines années tandis qu’on observe parallèlement un certain désintérêt des étudiants pour les filières des « Humanités » et que le nombre de jeunes diplômés choisissant le métier d’enseignant de français ne cesse de diminuer, constituent des sujets de préoccupation majeurs et sur lequel la Fédération entend attirer l’attention des responsables politiques et éducatifs au niveau des États et à celui de la Francophonie.

6Un autre des enseignements importants du Livre blanc est la mise en évidence du manque, criant dans certains endroits, de formation de jeunes enseignants, et très souvent aussi de formation continue. Face au désengagement constant des États dans le domaine de la formation continue, la FIPF, en collaboration avec ses partenaires principaux comme l’OIF, a entrepris depuis plusieurs années de nombreux projets pour aider au renforcement de l’expertise de formation au sein des associations et favorise leur implication toujours plus forte dans ce domaine. Plus largement, il s’agit pour la FIPF d’accompagner l’évolution du métier, comme l’a montré la journée de réflexion qui s’est tenue en 2014 sur ce thème, en partenariat avec le CIEP de Sèvres.

7Parmi les buts statutaires de la FIPF figure bien entendu l’échange et la diffusion des bonnes pratiques. À cet effet, la FIPF a, ces dernières années, fait un effort particulier pour rénover ses supports pédagogiques traditionnels, tels que ses revues Dialogue et Culture, grâce au travail du professeur Luc Collès, et Le français dans le monde, grâce à l’implication de son équipe de rédaction et de son partenaire éditorial, CLE International. Mais elle a su aussi mettre sur la toile une plateforme moderne, Le monde en français (http://fipf.org/), qui vient d’être récemment rénovée. Elle est aussi devenue pour le compte de l’OIF l’opérateur unique du site www.francparler-oif.org, sur lequel les professeurs de français trouvent et échangent des informations pédagogiques et des matériaux pour la classe.

8Un autre des objectifs affichés de la FIPF est de contribuer activement au dialogue entre les diverses catégories de professeurs de français. À cet effet, les congrès qui se tiennent régulièrement à l’échelon des commissions régionales, et bien sûr à l’échelon mondial, sont des creusets irremplaçables de rencontres et d’échanges. Celui qui se tiendra à Liège en juillet de cette année et qui verra le renouvellement démocratique des instances de gouvernance de la fédération en sera un exemple éclatant.

9Mais ce dialogue se concrétise aussi par des actions de formation et de recherche. À cet égard, le partenariat avec l’Agence universitaire de la Francophonie a été très fructueux ces dernières années. En effet, selon les pays, les associations sont soit composées de collègues appartenant à tous les niveaux d’enseignement, soit uniquement composées de professeurs de l’enseignement secondaire ou de l’enseignement supérieur. Il était donc naturel de lancer en commun avec l’AUF un grand projet qui soit à la fois un projet de recherche et un projet de formation par la recherche. Ce fut le projet « Langue française, diversité culturelle et linguistique : culture d’enseignement et culture d’apprentissage », plus connu sous son acronyme CECA. Cette recherche a apporté des connaissances nouvelles sur ce qui se passe réellement dans les classes de langue française dans beaucoup d’endroits en les étayant plus objectivement. Les divers rapports et commentaires des équipes (20 pays y ont activement participé) ont montré la nécessité absolue de tenir compte des cultures d’enseignement et des cultures d’apprentissage locales pour la mise en place des curriculums et pour le choix des méthodologies d’enseignement du français. De nombreux résultats de la recherche sont disponibles pour la communauté universitaire, dont le numéro spécial (34, 2012) des Mélanges du CRAPEL, Enseignement, apprentissage du FLE/FLS à travers le monde1, qui reprend plusieurs communications du colloque conclusif tenu à El Jadida, au Maroc, et une série d’ouvrages, dont trois ont été publiés aux Presses universitaires de Grenoble et un par le GERFLINT2.

10La recherche CECA a permis un partage des compétences de recherche et de formation. Tout d’abord, elle a été l’occasion dans chaque pays d’une collaboration concrète entre des enseignants appartenant à divers niveaux d’enseignement dans le grand respect des compétences de chacun. Elle a aussi donné lieu à des partages de savoir-faire entre les diverses équipes participantes, qui n’avaient pas toutes à un niveau égal ce qu’on pourrait appeler une culture de recherche. En effet, le protocole de la recherche n’étant pas forcément facile à mettre en œuvre, il a fallu monter plusieurs sessions de formation à la recherche. Ces sessions, qui ont pu être mises en place grâce à l’AUF, ont vu par exemple des équipes d’Amérique latine ou des équipes africaines mettre en commun leurs savoir-faire.

11Les associations, on le voit, ne sont pas des clubs de rencontre, mais des lieux d’action et de réflexion. Leurs adhérents sont, dans leur immense majorité, des militants qui ne veulent pas être soumis, pour leurs enseignements, aux seules lois de l’offre et de la demande. C’est pourquoi les associations et fédérations nationales membres de la FIPF ont toutes pour objectif de maintenir un enseignement de qualité de la langue française dans les systèmes éducatifs et universitaires et, plus largement, d’œuvrer à la diversité de l’offre d’enseignement des langues vivantes. Au niveau fédéral, la FIPF est donc attentive au maintien des engagements des États pour un enseignement de la langue française au service de la réussite de tous et, dans les pays où le français est langue étrangère, à l’enseignement d’au moins deux langues vivantes étrangères. Il s’agit pour elle de contribuer à l’offre plurilingue par la francophonie.

12On peut dire que les associations de professeurs de français sont des courroies de médiation majeures entre les décideurs politiques et la société civile, car chaque professeur, au contact avec des dizaines ou des centaines d’élèves, tresse dans les familles ce que j’appelle les petites mailles de la francophonie. C’est grâce à cet engagement souvent modeste mais quotidien de ses milliers de bénévoles dans un projet francophone et humaniste que la FIPF est peu à peu devenue un acteur indispensable des politiques de promotion et de diffusion de la langue française dans le monde.

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Notes

1 Aussi en ligne sur le site http://www.atilf.fr/spip.php?rubrique619

2 Trois volumes ont été publiés aux Presses universitaires de Grenoble : Diversités culturelles et enseignement du français dans le monde. Le projet CECA, sous la direction de Emmanuelle Carette, Francis Carton et Monica Vlad, Le français langue seconde en milieu scolaire français. Le projet CECA en France, de Fatima Chnane-Davin (dir.), Christine Félix et Marie-Noëlle Roubaud et Une semaine en classe en immersion française au Canada. Le projet CECA au Canada, de Danièle Moore et Cécile Sabatier. Le français langue étrangère en Espagne : culture d’enseignement et culture d’apprentissage (le projet CECA), sous la direction de Javier Suso López, a paru dans la collection « Situations du français » (FIPF/GERFLINT). L’ouvrage est téléchargeable gratuitement en cliquant sur le lien suivant : http://gerflint.fr/Base/Situations/FIPF1.pdf

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Pour citer

Jean-Pierre Cuq, Les associations de professeurs de français et la FIPF au service de la francophonie
Le français à l'université , 21-02 | 2016
Mise en ligne le: 08 juin 2016, consulté le: 17 juillet 2018

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Auteur

Jean-Pierre Cuq

Université Nice Sophia Antipolis (France) et Président de la FIPF

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