Le français à luniversité

Le français au Maroc, des contextes et des didactiques

Mina Sadiqui

Texte intégral

1L’introduction de la langue française au Maroc est étroitement liée à un facteur historique. Elle y est présente depuis 1907. Quand le pays devient protectorat en 1912, le français acquiert le statut de langue officielle. Mais depuis l’indépendance, la langue arabe standard est la langue unique disposant d’un statut officiel. La dernière constitution (juillet 2011) confère ce même statut à la langue amazighe. Cette dernière devrait trouver sa place dans la vie publique, l’école et l’activité politique, mais cette nouvelle politique linguistique nécessite du temps pour sa mise en place : « Une loi organique définit le processus de mise en œuvre du caractère officiel de cette langue, ainsi que les modalités de son intégration dans l’enseignement et aux domaines prioritaires de la vie publique, et ce afin de lui permettre de remplir à terme sa fonction de langue officielle. » (Constitution 2011, Article 5.)

2Le français y est reconnu comme la première langue étrangère : « L’apprentissage de la première langue étrangère sera introduit dès la deuxième année du premier cycle de l’école primaire, en centrant, durant cette année, sur la familiarisation orale et phonétique » (Constitution, Article 5.). Le système éducatif lui confère une place assez particulière. Il s’avère être la première langue vivante obligatoire en contexte scolaire.

3Son enseignement/apprentissage intègre, en effet, le système éducatif presque en même temps que la langue arabe, et de nombreuses années avant les autres langues étrangères. D’ailleurs, et jusqu’au début des années 80, toutes les matières scientifiques et techniques étaient dispensées en français. La politique d’arabisation qui a été menée entre 1981 et 1986 a fait que l’ensemble des disciplines, notamment scientifiques et techniques, sont enseignées en arabe de la première année de l’école fondamentale et jusqu’au baccalauréat. Cette arabisation n’a cependant pas affecté l’enseignement supérieur. À l’exception de certaines disciplines des sciences humaines et sociales, tous les enseignements disciplinaires sont dispensés dans les facultés et dans les grandes écoles supérieures du royaume en français. Ce déphasage entre le secondaire et le supérieur en matière de langue d’enseignement des disciplines scientifiques et techniques plus spécifiquement a créé, selon nous, des contextes différents avec des choix méthodologiques incohérents. Cette situation a impacté négativement l’appropriation de la langue cible. Et les résultats forts décevants mis en exergue depuis 2004, aussi bien par des rapports nationaux qu’internationaux, le prouvent. C’est d’ailleurs ce qui est confirmé dans le rapport du Ministère de 2008 :

4L’examen de la stratégie linguistique actuelle révèle de nombreux dysfonctionnements, notamment à deux niveaux :
— au niveau des langues d’enseignement, avec un déphasage particulièrement préjudiciable entre le secondaire et le supérieur;
— au niveau de l’enseignement des langues, avec une inadéquation évidente par rapport aux compétences linguistiques recherchées.
Objectif
Améliorer la maîtrise des langues par les élèves, que ce soit la langue arabe, l’amazighe ou les langues étrangères
(MEN, 2008 : 64).

5Et si la réforme de 1999, qui conçoit l’enseignement des langues, et du français plus spécifiquement, comme une des problématiques transversales du système, fut relancée par un programme d’urgence (2009-2012)1, tous les rapports depuis 2010 continuent de souligner des défaillances sérieuses quant à la maîtrise des langues et à la tendance au recul de certains indicateurs de performance. Le dernier rapport du Conseil supérieur de l’enseignement (2000-2013 — Décembre 2014) souligne le même constat en avançant plusieurs raisons (surcharge des classes, problème de formation continue…).

6Ce dossier, qui s’inscrit dans l’esprit de cette réforme relancée, se propose d’approcher l’enseignement du français à travers deux expériences, deux regards différents, mais qui se complètent et qui surtout soulignent les mêmes conclusions : le français au Maroc est une discipline qui cherche encore ses repères.

7Une première contribution du Professeur Abdelouahed Mabrour, qui dirige le Laboratoire d’Études et de Recherches Sur l’Interculturel (URAC 57) à l’Université Chouaïb Doukkali à El Jadida situe la problématique des langues au Maroc dans un contexte général. Il dessine les contours d’une « situation où les problèmes linguistiques interfèrent avec les problèmes identitaires, politiques, économiques, sociaux ». C’est une entrée indispensable pour la compréhension du contexte propre à l’enseignement du français dans le royaume.

8Le premier contexte développé dans la seconde contribution est celui du cycle secondaire. Par le biais de l’analyse d’un objet didactique relatif à l’enseignement du français au lycée au Maroc, à savoir le texte officiel, Mina Sadiqui essaye de démontrer comment s’est constituée la discipline « français » depuis 1987. Elle souligne alors que sa configuration didactique aussi bien au lycée qu’à l’université s’est effectuée et s’est transformée dans le contexte scolaire, en se positionnant entre didactique des langues et didactique des disciplines, scientifiques notamment. Ce positionnement serait, selon l’auteure, une des raisons de l’incohérence de la politique linguistique au Maroc et qui ne peut qu’avoir des incidences négatives sur le degré d’appropriation de la langue cible.

9Dans la dernière contribution, Mehdi Kaddouri revient sur une expérience effective innovante en contexte universitaire. Il s’agit de l’intégration d’outils numériques dans les pratiques enseignantes et ceux relatifs à l’apprentissage dans le supérieur. Il souligne alors que tout dispositif à mettre en œuvre dans cette perspective, et pour un apprentissage efficient de la langue cible, devrait permettre de passer de la centration sur les contenus à la centration sur le sujet apprenant. Sans cela, l’initiative demeurerait sans impact réel et ne devrait « affecter en profondeur (ni) les modes d’apprentissage (ni) les modes d’accès aux savoirs à l’université marocaine ».

10Un article qui ouvre une réflexion sur les voies futures de l’enseignement/apprentissage des langues vivantes au Maroc. Ce nouveau contexte invite à repenser les démarches didactiques à élaborer, les pratiques pédagogiques à piloter et, surtout, les stratégies en matière de formation initiale et continue à inventer dans cette perspective.

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Notes

1 Ministère de l’Éducation Nationale de l’Enseignement Supérieur de la Formation des Cadres et de la Recherche Scientifique, (2008), Pour un nouveau souffle de la réforme de l’Éducation-Formation. Présentation du Programme NAJAH. Royaume du Maroc.

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Pour citer

Mina Sadiqui, Le français au Maroc, des contextes et des didactiques
Le français à l'université , 21-01 | 2016
Mise en ligne le: 16 mars 2016, consulté le: 22 août 2019

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