Le français à luniversité

Fantastique et littérature africaine contemporaine. Entre rupture et soumission aux schémas occidentaux

Jean-Michel Nzikou

Référence de l'oeuvre:

Abossolo, Pierre Martial, (2015), Fantastique et littérature africaine contemporaine. Entre rupture et soumission aux schémas occidentaux, Champion, Paris, 312 pages.

Texte intégral

1C’est peu dire que l’essai de Pierre Martial Abossolo intitulé Fantastique et littérature africaine contemporaine est une œuvre utile et pionnière. En effet, si les travaux sur la littérature fantastique sont foisonnants en France, voire en Europe, rares sont encore les essais sur cet aspect tout à fait singulier de la littérature africaine.

2Et ce, en dépit de l’existence des travaux d’aussi bonne facture sur la critique africaine tels que ceux de Locha Mateso1 ou l’ouvrage majeur de X. Garnier2. Somme toute, il y a surtout des articles et quelques thèses inédites qui laissent apparaître la minceur d’un corpus d’études consacrées à un domaine insuffisamment exploré.

3L’ouvrage de P. M. Abossolo est mâtiné d’audace qui fait un pari risqué, en choisissant d’aborder un sujet aussi complexe à travers un angle étroit. C’est très vraisemblablement là à la fois sa qualité et sa faiblesse.

4L’audace et le pari risqué résident avant tout dans le choix réduit de matériaux et l’hétérogénéité des outils conceptuels retenus pour effectuer sa lecture-analyse :
— une dizaine de titres africains et des nouvelles et romans de Balzac, Maupassant et Mérimée;
— des outils conceptuels issus de la critique occidentale, notamment les études J. B. Baronian3 et R. Caillois, mais aussi celles de R. Bozzetto4, V. Tritter et les Cahiers du G.E.R.F.

5L’essentiel de l’assise théorique doit beaucoup à T. Todorov, qui lui fournit les définitions distinguant le fantastique du merveilleux, et leurs applications au cours de l’histoire de la littérature française. Todorov à qui l’on doit, entre autres, les classifications les plus justifiées.

6Bien au-delà du caractère prestigieux des appuis scientifiques ici convoqués se pose la question de la base sur laquelle concilier la différence fondamentale des cultures en présence. Difficulté que Lilyan Kesteloot5 fait remarquer, à juste titre du reste, tant « la conception du fantastique dans les romans français ne peut s’appliquer telle quelle aux romans : le fantastique comme apparition de phénomènes surnaturels, ou étranges, antirationnels, inexplicables des romans de Maupassant ou de Balzac (Peau de chagrin) n’est pas perçu comme tel dans les romans africains ».

7La raison, poursuit-elle, en est que « l’univers normal et naturel de ces romans (de A. Hampâté Bâ, J. Pliya, E. Yanou, P. Mongo et autres) englobe tous ces phénomènes dans le religieux, dont la magie fait partie (comme l’a si bien vu Pierre Mabille), et donc ne sont jamais dans ce contexte considérés comme étranges ou irrationnels ».

8Face à cette difficulté P. M. Abossolo opte pour une voie du détour à travers des travaux anthropologiques qui analysent cette vision du monde6.

9La part belle faite au corpus camerounais — quatre récits provenant du Cameroun — aurait imposé à l’auteur de restreindre son point de vue et sa bibliographie à cette seule région d’Afrique déjà bien complexe à maints égards.

10En outre, les références bibliographiques relevées sont, dans bon nombre de cas, éculées, les plus anciennes datant des années 20.

11Quoi qu’il en soit, c’est une intuition heureuse que d’avoir étendu à d’autres aires culturelles (Mali, Centrafrique, Bénin, Côte-d’Ivoire, etc.) cette lecture-analyse. La présence des textes d’A. Hampâté Bâ, entre autres, est judicieuse quand on connaît l’intérêt qu’il accordait à la question traitée par l’auteur. Il eût fallu pousser cette étude comparative aux textes issus du réalisme merveilleux prôné par la littérature haïtienne dont Jacques Stephen Alexis fut la tête de proue. Car malgré le caractère irréductible de ces modes de vies et d’expressions, la vision profonde du religieux et de son impact dans la vie comme dans la littérature africaine sont des faits sociaux les plus partagés. Des faits sociaux totaux au sens où l’entend E. Durkheim et qui doivent être pris comme tels et analyser dans leur complexité.

12En définitive, s’il est un mérite que l’on ne saurait dénier à cet ouvrage c’est d’avoir posé les jalons d’une recherche approfondie sur l’ensemble de la production romanesque africaine dont il constitue un solide prolégomènes.

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Notes

1 Mateso, Locha, (1986), La littérature africaine et sa critique, Kartala, Paris.

2 Garnier, X., (1999), La magie dans le roman africain, PUF, Paris.

3 Boronian, J. B., (1978), Panorama de la littérature fantastique de langue française, Stock, Paris.

4 Bozzetto, R., (1998), Territoires des fantastiques. Des romans gothiques aux récits d’horreur modernes, Publication de l’Université de Provence, Aix-en-Provence.

5 Kesteloot, Lilyan, (2015), Préface à Fantastique et littérature africaine contemporaine. Entre rupture et soumission aux schémas occidentaux, Honoré Champion, Paris.

6 L’on pourra se reporter avec profit aux travaux de Roger Bastide notamment l’excellente synthèse qu’il a produite dans le collectif La notion de personnes en Afrique Noire (CNRS, 1976), et plus précisément de Meinrad Hebga, Philippe Laburthe-Tolra, Mayi Matip et Mounyol à Mboussi, Sorcellerie en justice au Cameroun (Yaoundé, 2004).

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Pour citer

Jean-Michel Nzikou, Fantastique et littérature africaine contemporaine. Entre rupture et soumission aux schémas occidentaux
Le français à l'université , 21-01 | 2016
Mise en ligne le: 07 mars 2016, consulté le: 18 mars 2019

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Auteur

Jean-Michel Nzikou

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