Le français à luniversité

Du pronom relatif au marqueur discursif which en français acadien du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse

Cristina Petraş

Texte intégral

1I. Fonctionnement de which en français acadien du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse
Les emplois du morphème d’origine anglaise which, qui se combine parfois avec le morphème que1,dans un corpus oral de français acadien du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse2, s’inscrivent dans un continuum qui se manifeste entre un emploi relatif et un simple emploi de démarcation (marqueur discursif).

2(a) À l’un des pôles, on peut situer des exemples qui se rapprochent le plus d’un emploi proprement relatif. Which introduit des séquences correspondant à ce que les linguistes ont appelé différemment relatives explicatives, appositives, attributives, prédicatives. Wilmet (1997) distingue entre relatives prédicatives et relatives déterminatives sur la base du type de rapport entre relative et antécédent : dans le cas des prédicatives, la relative agit comme apposition pour l’antécédent (voir [1] ci-dessous), alors que dans le cas des déterminatives, la relative forme avec l’antécédent un même groupe nominal, vient en restreindre l’extension, contribuant à l’identification du référent.
(1) pis là t’as d’autre monde qu’est benign / i / i / c’est / c’est comme c’te monde-là que toi tu dis I mean i marchont i travaillont i sont mais il avont p’t-être de la fatique / which qu’on oit point

3Les relations qui s’établissent entre antécédent et relative peuvent être de différents types. Ainsi, dans (2), la relative introduit un syntagme attribut (la brain), ayant une valeur d’identification, dont l’extension est la même que celle du sujet (which [qu’]) et donc de l’antécédent de la relative (ton central nervous system).
(2) ouais ça que c’est / c’est neurological disease qu’affecte ton central nervous system / which qu’est la brain / et pis la spinal cord [...]

4La relation entre l’antécédent et le syntagme attribut peut être d’inclusion, unissant un hyponyme (Avonex) et son hyperonyme (Interferon) comme dans (3).
(3) [...] et pis y a / Avonex / which qu’est un Interferon itou / çui-là est donné une fois par semaine [...] 

5La relative introduite par which peut prendre aussi la forme d’un commentaire métalinguistique par rapport à l’antécédent (4).
(4) pis ç’affecte tout le monde différent / comme moi-même / ma fatique est plus’ physical / c’est / si que je marche beaucoup ou que / que je fais du / du physical work / which moi j’appelle du travail but c’est point beaucoup [...]

6(b) Ce dernier exemple nous permet d’enchaîner sur un autre type de fonctionnement. Les relatives introduites par which (que) peuvent être dans cette situation assimilées aux relatives périphrastiques, constituant un commentaire sur la séquence antérieure. Cela peut prendre la forme d’un commentaire métalinguistique (5), d’un ajout d’information (6, 7). Remarquable est dans (5) et (7) le redoublement de la forme which que par ça qu(e) / ça. La question qui se pose est de savoir si la reconstitution de ces équivalences correspond à une tentative de traduction d’une langue à l’autre, quel qu’en soit le sens. Dans (6) le pronom le semble être la trace du décumul des fonctions du relatif.
(5) et pis deux trois jours après j’ai eu mon lait which que ça qu’il appelont / ça c’est comme un letdown
(6) au cas que n’y a du monde XXX which que je le doute à cause que c’est coumme le printemps dehors
(7) par exemple l’autre fois i avont juste venu soixante personnes pis les game average en trente-cinq / quarante / trente-deux ça dépend comment-ce qu’il en vendont chaque game mais si XX soixante et quinze per- personnes which que ça ça serait great

7Analysée dans le contexte de l’échange, la relative introduite par le doublet which + qu’ doit être interprétée comme un ajout d’explication, que la locutrice se sent responsable de donner après l’expression de l’accord de son interlocutrice (voir 8).
(8) A : euh la raison moi je l’as nourri / c’est parce que c’est la meilleure chose pour le bébé / et mon expérience : a tout’ été bonne / XXXXXXXj’ai eu point / j’avais point assez de lait
B : hmm
A : which qu’arait été une bonne raison que beaucoup de mum ariont dit ok h’allons rinque / donner / du Fomula

8(c) Nous rangeons dans une troisième série des occurrences de which (que) qui pourraient être rapprochées des emplois du morphème que passe-partout en français parlé : which fonctionne dans ce cas comme un substitut d’autres relatifs (voir 9, 10).
(9) pis de soir / which est la réunion / ça va aller plus’ en détail
(10) oui pis plus’ vous allez entendre parler là de de Christmas Dady Show which que je me rappelle pas juste la date

9(d) Finalement, nous avons identifié un emploi qui, s’éloignant beaucoup de la valeur relative, peut être rangé à l’autre pôle du continuum que nous avons envisagé; dans (11) ci-dessous, which fonctionne comme un véritable marqueur discursif : une lecture satisfaisante de cette séquence doit faire appel à la notion d’implicite.
(11) ouais and then / si somebody neede / d’aller à Halifax / qu’i needont which je sons moyennement plus cheap que use an ambulance

10Les différents emplois relevés correspondent à des manifestations plus ou moins importantes de la fonction anaphorique. La fonction démarcative est présente dans tous ces emplois, conduisant même à un renforcement de la valeur discursive. Déjà, comme le souligne Berrendonner (1990), les relatives appositives constituent, en termes de macro-syntaxe, des clauses (énonciations)3 indépendantes par rapport à la séquence antérieure. Le relatif a dans ce cas le rôle de pointeur4.Propres au discours oral, elles jouissent d’indépendance syntaxique et intonative, semblant être ajoutées après coup à la clause antérieure. Cette analyse ne fait que soutenir nos explications antérieures : elle confirme l’hypothèse de la distinction nette qu’il faut faire entre les deux séquences reliées par le relatif.  

11II. Comparaison avec le fonctionnement de which dans d’autres variétés acadiennes et propositions d’interprétation du changement
Les formes pronominales en wh- ont déjà été étudiées dans d’autres aires de français acadien, voir King (1991, 2000) pour le français de l’Ile-du-Prince-Édouard et Perrot (1995) pour le parler des jeunes de la région de Moncton (Nouveau-Brunswick). Dans toutes les variétés de français acadien signalées, le fonctionnement du pronom relatif s’avère être particulier, puisqu’on a affaire, dans la plupart des cas, à un redoublement wh- + que. Comme le remarque Perrot (1995), il faut dissocier entre les deux éléments, le premier assurant l’opération d’ordre modal, alors que le deuxième sert de simple outil. Cette analyse est surtout appropriée aux pronoms autres que which. King (1991) propose deux explications possibles de l’émergence de la structure which que : on aurait affaire au phénomène de « Doubly-filled COMP. » (p. 80) (deux éléments qui ont un fonctionnement de « complementizer »)5; la construction which que, comme either que, unless que, because que, constitue une structure unitaire avec la fonction de « complementizer ».  

12Contrairement à which dans notre corpus, dans le français de l’Ile-du-Prince-Édouard, le pronom peut introduire une relative déterminative (King, 1991, 2000), mais uniquement avec un antécédent inanimé, dans des exemples comme : « L’argent which qu’il a donné à Desmond est dans sa poche », « Les livres which qui sont su le plancher sont à nous-autres » (King, 1991 : 74; 2000 : 159-160). Si King (2000 : 160) laisse entendre que, dans ce genre d’exemples, qui en tant qu’allomorphe du « complementizer » que ne saurait être un équivalent de who, l’alternance que / qui étant de nature syntaxique, et non sémantique, on se demande si on ne peut pas tout simplement considérer qu’il ne s’agit pas en fait d’un qui, mais bien d’un décumul du pronom relatif, celui-ci pouvant se décomposer en qu’+i(l). Quoi qu’il en soit, la forme anglaise et la forme française ont la même fonction.

13L’emploi de which dans des relatives prédicatives (appositives) est signalé tant par King (1991, 2000) que par Perrot (1995).

14Pour ce qui est du fonctionnement de which que nous avons assimilé à celui du relatif dans les relatives périphrastiques, King (2000) le considère comme proche de celui d’une conjonction de coordination, la valeur sémantique en étant parfois de « even though ». Ce qu’on remarque dans les exemples cités pour illustrer ce type d’emploi, c’est la valeur de commentaire (y compris linguistique) véhiculée par la séquence introduite par which.

15Sans être signalés dans les grammaires d’anglais, ces emplois ne sont pourtant pas inconnus de l’anglais parlé aux États-Unis et au Canada, comme l’indique King (2000). Il nous semble que les exemples proposés indiquent tous un effort de construction d’une relation entre deux séquences, dont l’une introduite par which, entre lesquelles il n’existe pas forcément de rapport syntaxique. C’est une tendance qui se manifeste en français aussi (voir que passe-partout), ainsi que dans d’autre langues. Que ce phénomène subi par which se trouve accéléré par la présence du français que n’est pas tout à fait impossible, comme le montre la même auteure.

16On peut rendre compte de ces emplois qui se caractérisent par un amoindrissement de la valeur pronominale parallèlement à une orientation pragmatique accentuée en ayant eu recours au processus de grammaticalisation.

17La coexistence entre le pronom anglais et son équivalent français dans les situations que nous avons rapprochées des relatives périphrastiques témoigne de structures en train de se stabiliser et de l’émergence d’un modèle qui ne contiendrait peut-être que which.

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BIBLIOGRAPHIE

BERRENDONNER, A., (1990), « Pour une macro-syntaxe », in Travaux de linguistique : revue internationale de linguistique française, n° 21, p. 25-36.

FLIKEID, K., (1989), « “Moitié anglais, moitié français” ? Emprunts et alternance de langues dans les communautés acadiennes de la Nouvelle-Écosse », in Revue québécoise de linguistique théorique et appliquée, n° 8 (2), p. 177-228.

KING, R., (1991), « WH-Words, WH-Questions and Relative Clauses in Prince Edward Island Acadian French », in Revue canadienne de linguistique, n° 36 (1), p. 65-85.

KING, R., (2000), « Borrowed wh-words and the structure of relative clauses » (ch. 9), in The Lexical Basis of Grammatical Borrowing. A Prince Edward Island French case study, John Benjamins Publishing Company, Amsterdam / Philadelphia, p. 151-166.

PERROT, M.-E., (1995), Aspects fondamentaux du métissage français / anglais dans le chiac de Moncton (Nouveau-Brunswick, Canada), thèse de doctorat, Université de la Sorbonne Nouvelle.

PETRAŞ, C., (2008), Les emprunts et la dynamique linguistique, thèse de doctorat, Université d’Avignon / Université « Alexandru Ioan Cuza » de Iaşi, tome 2 (corpus).

WILMET, M., (1997), Grammaire critique du Français, Duculot (Hachette Supérieur), Louvain-la-Neuve.

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Notes

1  Le même phénomène de redoublement du pronom relatif anglais par un élément français se produit avec whatever, whoever, ainsi qu’avec whichever. Flikeid (1989) cite, parmi les exemples de pronoms d’origine anglaise dans les variétés acadiennes de la Nouvelle-Écosse, le pronom whoever, accompagné de qui.

2 Il s’agit de transcriptions d’émissions d’une radio communautaire (voir Petraş, 2008).

3 La clause (énonciation) est l’unité minimale à fonction communicative d’organisation du discours parlé (voir Berrendonner, 1990 : 26). Les unités de rang supérieur seront appelées périodes (p. 27).

4 Deux relations différentes – liage et pointage (p. 27) – sont identifiées dans le cas des anaphoriques en fonction de l’organisation conformément à la clause ou à la période. Le liage caractérise la connexion dans la clause (il existe un lien fort entre l’anaphorique et l’antécédent). Le pointage est défini comme une « relation présuppositionnelle » (p. 29) entre la forme anaphorique et l’information antérieure.

5 On enregistre la même fonction pour que en français populaire; c’est un élément conjonctif surajouté (où que tu vas, où qu’il est, etc.).

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Pour citer

Cristina Petraş, Du pronom relatif au marqueur discursif which en français acadien du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse
Le français à l'université , 20-04 | 2015
Mise en ligne le: 16 décembre 2015, consulté le: 19 janvier 2019

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Auteur

Cristina Petraş

Université Alexandru Ioan Cuza Iaşi (Roumanie)

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