Le français à luniversité

La valeur discursive du morphème ça en français ivoirien1

Jean-Marie Andoh Gbakre

Texte intégral

1La variation linguistique est une donnée prégnante dans la vie d’une langue. L’emploi régulier d’un mot ou d’une particule énonciative peut subir des affectations de sens selon les réalités sociodiscursives que partagent les usagers. Quand le mot n’est pas l’objet d’une déformation dans la même langue ou de l’influence d’une langue sur une autre au niveau morphologique2, il peut être soumis à une manipulation sémantique à la marge d’un abus validé par le sens commun : c’est le cas du morphème ça chez le locuteur ivoirien.

2Face à la problématique de la valeur significative du mot en fonction de son contexte d’emploi, donnée propre à la pragmatique, l’étude de ça répond ici à deux enjeux fondamentaux. Il s’agit de l’équation de l’actualisation du sens d’un « mot-idée » appréhendé dans son contexte, et qui rend subséquemment une identité linguistique. La reformulation peut se faire de la façon suivante : comment le mécanisme impulsif de ça fait-il office, chez l’Ivoirien, d’innovations en termes linguistiques et traduit-il l’identité langagière de celui-ci ?

3En tant qu’outil linguistique, ça comporte un mécanisme d’emploi relatif à son trajet sémantique. La grammaire normative indique que ça est la forme contractée du pronom démonstratif cela. Le Littré (2007 : 800) met l’accent sur l’aspect familier qui caractérise ce morphème, nommément usité à l’oral. Dans les agencements discursifs convoqués, les fonctions perçues ne sont pas totalement différentes du registre sémantico-pragmatique hybride que ce morphème incarne naturellement. S’il peut référer par rapport au cotexte, il peut aussi référer en relation contextuelle. Le naturel incarné du langage de l’Ivoirien participe de la généralité sémantique perçue dans l’emploi de ça. En effet, à en croire L. Buscail (2010 : 141), « ce démonstratif est à la fois anaphorique, puisqu’il intègre en son sens une entité discursive introduite au préalable, référentiel de par l’adjonction sémantique qu’il induit, et déictique de par sa dépendance au contexte ».

4Les trois fonctions qu’elle dégage dotent ce morphème d’une dimension à la fois intra et extralinguistique. L’aspect pragmatique qui s’appréhende dans son usage chez l’Ivoirien ne s’écarte pas de ces principes et enjeux de sens. Aussi des fonctions propres à la nature de ce morphème s’observent-elles dans l’usage pratique que le locuteur en fait. Trois d’entre elles sont retenues dans le cadre de cette réflexion.

5Premièrement, pour corroborer un fait énoncé dans un acte directeur d’échange, ça peut être employé dans l’acte subordonné.
A : Voici le véhicule qui nous a lâchés au niveau du corridor nord de Bouaké.
B : C’est bien ça, je m’en souviens.

6Ici, le caractère désignationnel est assuré par le présentatif voici, qui, par ostension, permet à A d’indiquer à B le véhicule qui leur aurait fait vivre une mésaventure. La réplique de B à travers ça confère au morphème une valeur d’authentificateur. Aussi ça reprend-il anaphoriquement dans le cotexte énonciatif le substantif véhicule. Il est à la fois opérateur de précision et morphème de substitution.

7Deuxièmement, à l’écrit, ça peut permettre de situer un ensemble de faits ou d’événements sous un dénominateur commun. Il y a un flou discursif provoqué par une manipulation orchestrée de l’énonciateur, posé sous la forme d’une interpellation tacite.

8« À la police, tous les responsables savent quels sont les corps qui sont pourris. On sait qui est pourri à la justice. Mais (…) parce qu’ils seront malheureux si on les enlève de leurs postes, on laisse faire. Nous aurons ce que nous cherchons. C’est comme ça lorsqu’on laisse la bête grandir (…) » (Konan, 2006 : 90).
Après avoir peint brièvement un tableau d’impunité d’une certaine classe de dignitaires acquis à des bas profits, l’énonciateur marque une pause sous la forme d’une chute évidente des effets projetés du laxisme observé. Ça formalise ici la cause d’effets irréversibles. L’identification notionnelle de l’enjeu impliqué des prévarications est imprécise.

9Troisièmement, la catégorie des axiologiques telle que définie par Kerbrat-Orecchioni (1980 : 73) équivaut à une dénomination « absolue » qui peut comporter des aspects tant appréciatifs que dépréciatifs. Dans cet exercice, la béquille prédicative est tout aussi importante que l’adjectif qui indique la spécificité distinguée.
C1 : Oh ! Ça c’est beau.
C2 : Pff ! Ça c’est moche.

10L’interlocuteur sous-jacent est soumis au jugement épistémique du locuteur. L’appréciation méliorative en C1 fait place à une dévalorisation de l’élément mis en cause en C2. Ça est en effet l’indicateur substantivé, déictiquement connoté, sur lequel portent les évaluations appréciatives et dépréciatives.

11En marge des fonctions identifiées, ça comporte un emploi extensif en situation discursive dans le milieu populaire ivoirien.
D. Deux interlocuteurs échangent des civilités.
D1 : Bonjour, comment vas-tu ?
D2 : Bonjour, ça va très bien.

12E. Un passager, dans un autobus, signale au conducteur qu’il descend au prochain arrêt.
E : Chauffeur ! Ça descend au prochain.

13L’indexicalité présumée de ce morphème est d’un fonctionnement abscons dans les cas susmentionnés. En effet, dans ça va et ça descend, le mouvement illocutoire de ça est intrinsèquement inchoatif. Il ne s’agit pas pour les locuteurs d’avoir recours à des référents en dehors d’eux-mêmes. La systématique de sens à identifier dans l’univers discursif est instrumentalisée par une centralisation de l’action et de sa portée vers les acteurs discursifs. Par ailleurs, c’est par une focalisation interne du système rhétorico-pragmatique que l’intervention de D2 fait office d’une réponse générique à la salutation de D1. Vu que l’acte directeur de l’échange adresse un embrayeur personnalisé, il est fort probable que la réplique en ça se rapporte à ce flexif qui instaure un équilibre discursif entre les interactants. Ça va très bien n’est autre qu’un retour aux civilités énoncées en D1 à travers un indice impersonnel auquel est attribué une valeur de personne.

14C’est cette théorie de l’esprit qui est à l’œuvre en E, mais avec une vacuité référentielle plus prononcée. Existait-il un énoncé antérieur dans lequel un élément spécifique était inscrit en rapport de cause, ça aurait eu une représentativité référentielle moins gênante. Ce désignateur est employé directement en mode unique d’intervention. Il n’y a que le contexte qui offre une possibilité déductive selon la logique de sens entretenue par l’usager du bus. Dans chauffeur, ça descend !, tant s’en faut de croire que le locuteur interpelle le conducteur dudit véhicule sur une mesure préventive, conformément à une certaine volonté d’informer ce dernier du dysfonctionnement d’un élément situationnel. Il s’agit d’une déixisation contextuelle en ça, qui attribue à ce morphème une valeur substantielle venant surpasser tout élément ou chose pour représenter la personne humaine. Ici, il s’agit du locuteur lui-même qui entend signifier au conducteur de l’autobus la fin de son voyage.

15Le rapport de sens entre le cotexte et le contexte peut également se percevoir à travers F et G.
F. Une locutrice apprécie la tenue vestimentaire de son interlocutrice.
F1 : Bonjour ma sœur, que ta robe est belle ! ça ne ment pas.
F2 : Merci ma sœur.

16G. Deux interlocuteurs échangent à propos et à la suite d’épreuves d’examens que le second vient de subir.
G1 : Pouvons-nous nous attendre à un bon résultat ?
G2 : Ça va aller.

17Certes, G2 est une réplique qui semble être le relais de l’ensemble propositionnel G1, mais cette réponse par estompage veut-elle réellement traduire les raisons d’espérer à un résultat positif ? À percevoir l’enjeu de l’inhibition à l’exercice du dialogue entre les interactants, on peut dire que l’emploi de cette illocution, gouvernée par ça, fait tout simplement lieu à une stratégie pour empêcher G1 d’être plus incisif dans sa quête de satisfaction morale ou de réponse voulue. En répondant ainsi, G2 présente une posture fermée à la progression de l’échange. C’est presque un détour stratégique à l’échelle d’accessibilité informationnelle mise en jeu par G1.

18Au demeurant, le degré de phoricité observée en G est quasiment le même qu’en F. La robe est l’élément déclencheur de la séquence en incise amenée par ça, mais le calcul interprétatif ne promeut pas un résultat sémantique concret. Il y a ici une extension de sens d’ordre métonymique. À partir de la beauté de la robe signifiée à l’interlocutrice, c’est le rayonnement de celle-ci qui est en effet révélé. Du coup, ce serait limiter la valeur de mise en sens de ce morphème que de le faire uniquement correspondre au substantif référé. Au-delà du substantif, la formule énoncée que ça prédique est le programme d’un schéma de valorisation qui s’étend de l’élément au réseau de sens qu’il englobe. En français ivoirien, l’expression ça ne ment pas est une formule portée à l’appréciation de la valeur d’une chose, d’un élément ou tout autre dont la valeur intrinsèque est admise au sens de l’irréfutable. Dans l’exemple analysé, c’est en fait la personne même de F2 qui est valorisée, c’est-à-dire tout l’attrait et la fluorescence que la robe permet à celle-ci d’exercer sur son environnement contextuel.

19Cela dit, l’environnement du mot est complice du jeu de sens que ça opère. Le locuteur est le garant référentiel de la valeur désignative attribuée à ça. Il est le maître du jeu et il ne peut être compris que par un interlocuteur qui partage son univers de croyance et surtout qui est instruit des mêmes données encyclopédiques que lui. Dans le langage ivoirien est attribué à ce morphème un potentiel de représentativité qui entraîne subséquemment une limite dans toute tentative d’interprétation uniquement cotextuelle. Le contexte de l’énonciation doit être également connu. Chez l’Ivoirien, ça peut aussi bien représenter des choses, des éléments, des animaux, que des personnes.

20De D à G, les différents schémas prédicatifs mis en jeu exercent une double compétence de référent perceptible à référent imaginaire postés dans la mémoire discursive des interlocuteurs, mémoire discursive envisagée par Johnsen (2010 : 160) comme « la construction d’un ensemble évolutif de représentations publiquement partagées entre eux (les interlocuteurs) ».

21Pour conclure
Le morphème ça, en marge des traces génériques d’emploi qui le caractérisent, est redimensionné dans son fonctionnement désignationnel chez l’Ivoirien pour se faire porteur d’un programme énonciatif. Ce construit perçu est initialement le produit d’un préconstruit culturel. On constate que la pluralité ethnique dont regorge la Côte d’Ivoire sous-tend une diversité linguistique. La propension observée ces dernières années d’une alchimie d’articles locaux et étrangers à asseoir un mécanisme langagier peut se percevoir comme une tentative pour ce peuple de se doter d’un code linguistique propre. Ce langage, parfois redistribué en métalangage, est reçu au titre d’ivoirisme. La mise en service de ça au rythme d’un trajet impulsif qui féconde la pensée est ainsi logée à l’enseigne de ce projet d’affirmation de soi. Au-delà d’être un simple indice grammatical, ça, par son ancrage pragmatique chez l’Ivoirien, fonctionne comme un indice d’identité linguistique.

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BIBLIOGRAPHIE

Buscail, Laurie, (2010), « Qu’est-ce que ça veut dire ? », Linx, 62-63, p. 135-151 [en ligne : http://linx.revues.org/1379, consulté le 5 octobre 2015].

Johnsen, Laure Anne, (2010), « Les pronoms “neutres” et leur référence à des procès en français parlé », Linx, 62-63, p. 153-178 [en ligne : http://linx.revues.org/1382, consulté le 5 octobre 2015].

Kerbrat-Orrechioni, Catherine, (1980), L’énonciation. De la subjectivité dans le langage, Arman Colin, Paris, 290 pages.

Konan, Venance, (2006), Nègreries, Frat Mat Éditions, Abidjan, 302 pages.

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Notes

1 Ce sujet s’inscrit dans le contexte des phénomènes de variations linguistiques. L’étude propose la description du fonctionnement d’une donnée spécifique (ça) dans une tendance langagière (ivoirisme).

2 Par exemple, le verbe anglais to enjoy « aimer, prendre plaisir à, jouir de, etc. » connaît une récupération dans le français ivoirien qui lui conserve le même sens, mais avec une adaptation morphologique : enjailler.

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Pour citer

Jean-Marie Andoh Gbakre, La valeur discursive du morphème ça en français ivoirien
Le français à l'université , 20-04 | 2015
Mise en ligne le: 07 septembre 2017, consulté le: 19 janvier 2019

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Auteur

Jean-Marie Andoh Gbakre

Université Peleforo Gon Coulibaly, Korhogo (Côte d’Ivoire)

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