Le français à luniversité

Vitalité du français au Cameroun : emprunt et créativité

Gisèle Piebop

Texte intégral

1La communication au sein de l’espace francophone met en scène des variétés de français toutes plus ou moins tributaires de leurs divers environnements sociolinguistiques. Surnommé à juste titre Afrique en miniature, le Cameroun ne déroge pas à cette réalité. En effet, sa situation linguistique est l’une des plus complexes d’Afrique avec ses 283 unités linguistiques (Bitja’a Kody, 2004 : 505), issues de trois des quatre grandes familles linguistiques que compte l’Afrique, et deux langues officielles : le français et l’anglais. Dans cette Babel linguistique, le français occupe une place de choix, du fait de son statut prestigieux de langue co-officielle aux côtés de l’anglais. Malgré cet avantage, la pratique du français y demeure, comme dans tous les pays francophones d’ailleurs, influencée par une dialectisation qu’il importe de cerner de manière systématique. Orienté vers cet objectif, ce projet de nature descriptive, mené selon la tradition établie dans les autres inventaires du français en Afrique déjà publiés, vise une description et une meilleure compréhension du français local. La matière d’œuvre est constituée surtout par la presse (car elle constitue une base de données fiable), mais aussi par les interactions enregistrées dans la rue, les émissions de radio, les campus scolaires, les copies d’élèves et d’étudiants. Les particularités sont nombreuses, néanmoins l’emprunt demeure la figure la plus patente de ce français local du Cameroun.

2I. Les anglicismes
La politique linguistique du pays fait du français et de l’anglais des superstrats qui sont condamnés à cohabiter au quotidien, et ce dans tous les domaines de la vie, étant donné que les bilinguismes officiel et individuel sont de règle et que tous les Camerounais sont censés être bilingues. Ainsi retrouve-t-on dans les discours des francophones de nombreux anglicismes.
1. Good bye chers auditeurs et à demain, God willing. (Si Dieu le veut.)
2. On a enjoyed all la night. (On s’est amusé toute la nuit.)

3II. Les emprunts endogènes
Le français camerounais emprunte aussi aux langues locales qui s’avèrent indispensables pour la description idoine des réalités socioculturelles du pays. À titre indicatif, on peut relever : djoka (la fête), awara (policiers), mokouagne (secte), ndutu (malchance), nkunkuma (chef), mboa (pays), tobo’assi (filtre d’amour), nkap (argent), chede (argent), aladji (originaire de la région du Grand Nord), kpëm, koki, kwi (mets traditionnels), Melen, Piebop, Awountsack, Biol (anthroponymes)…
3. Aladji, voici ton tchede, donne-moi mon kilichi. (Nordiste, voici ton argent, donne-moi ma viande séchée.)
4. Le Nkukuma a dit que les ministres volent le nkap du mboa. (Le président a dit que les ministres détournent l’argent du pays.)
À travers ces emprunts, chaque Camerounais reconnaît sa culture, se reconnaît et en même temps fait du français un objet de copropriété.

4III. Le pidgin-english
Langue véhiculaire fédératrice très parlée au Cameroun du fait de son origine composite et de sa flexibilité, le pidgin-english se retrouve en français du Cameroun.
5. Les bayam-sellams ont dénoncé le feyman qui voulait fey leur dos de njangui. (Les revendeuses ont dénoncé l’escroc qui voulait escamoter leur argent de tontine.)
6. Ton cas est béta (mieux), parce que c’est le ngatta (prison) qui m’attend.
Relèvent de ce pidgin-english des unités lexicales comme bayam-sellam (revendeuses), feyman (escroc), njangui (tontine), ngatta (prison), présentes dans les phrases ci-dessus, ainsi que d’autres comme djoni (aller à pied), ngomna (gouvernement), waka (marcher), tchoko (soudoyer), lap (rire), wanda (étonner), etc. Contrairement à l’anglais et au français considérés comme langues étrangères et hypernormées, la structure hybridée et souple du pidgin-english emporte l’adhésion de tous les Camerounais, parce qu’il n’est la langue d’aucune ethnie du terroir. Ainsi, il consolide l’unité et l’intégration nationale.

5IV. Le camfranglais
Ayant la même visée identitaire que le pidgin-english, le camfranglais désigne, comme l’indique son nom, une manière particulière de s’exprimer, mais cette fois restreinte à la jeunesse urbaine francophone surtout, qui entend faire valoir son identité camerounaise (cam) en synergie avec le français (fran) et l’anglais (anglais), qu’elle a reçue en héritage de la colonisation (Piebop, à paraître). Cette parlure évolue très vite et mène une vive concurrence au français et même à l’anglais au Cameroun. En voici quelques exemples :
7. Ma mater m’a tell qu’elle a bé ma nyanga ngope si à three kolo fap. (Ma mère m’a dit qu’elle a acheté ma belle chaussure-ci à 3 500 F CFA.)
8. Popoh, les ngo ya moh djoss flop. Elles me wanda ! (Franchement, les filles adorent bavarder; elles m’étonnent !)
9. Le prof est back sans nous tell alors qu’on le waitait. (Le prof est rentré sans nous dire alors qu’on l’attendait.)
Tous ces emprunts démontrent que les Camerounais s’approprient le français tout en essayant de rendre avec exactitude leurs réalités socioculturelles. Et, bien souvent, ces emprunts constituent une porte ouverte à la dérivation. Il en est ainsi de tchopeur (mangeur) < tchop (manger), call-boxeur/call-boxiste (téléphoniste) < call-box (cabine téléphonique ambulante), mimbayeur (vantard)/mimbayance (vantardise) < mimba (se vanter), mbenguiste/mbenguetaire (émigré) < mbeng (France, Europe, Occident)…

6V. Les particularités lexico-sémantiques
En dehors des emprunts, les camerounismes se manifestent aussi à travers de nombreux processus de formation parmi lesquels :
— La dérivation
Elle peut être préfixale, suffixale ou parasynthétique, comme dans bamilékésation (domination par les Bamilékés), kodenguiable (passible d’être jeté à la prison de Kondengui), éperviable (pris dans les mailles de l’opération épervier), boko-haramiser (terroriser), absenter (ne pas trouver quelqu’un qu’on voulait voir), mesurette (des mesures/décisions improductives), cadeauter (offrir un cadeau), se merder (se tirer des difficultés), misérer (connaître une situation misérable), écrasage (acte sexuel), grainer(enlever des grains d’un épi), UPCistes (partisans du parti UPC)…
10. Comme toujours, la décision prise par le président n’était en réalité que l’une de ses nombreuses mesurettes sans effet réel.
11. D’autres kondenguiables dans les mailles de la police judiciaire. Ils ont été entendus pour des affaires de détournement de fonds publics.

7— La composition
Les composés peuvent être simples, soudés, prépositionnels, avec trait d’union : effort de guerre (contribution pour réconforter les victimes de Boko-haram et les soldats), cotonculteurs, théculteurs, hévéaculteurs (cultivateurs de coton, de thé et d’hévéa), chemise-pagne (chemise faite en tissu destiné à faire des pagnes), complet-afritude (ensemble en tissu aux motifs africains), call-boxeurs/istes (téléphonistes), mbanga-man (consomateur de drogue), mange-mille (policier corrompu qui prend 1 000 Frs pour couvrir les infractions), les moto-taximens (conducteurs de moto-taxi)…
12. Les théculteurs de Tole et les hévéaculteurs de Tiko sont en grève.
13. Les populations de la région ont acheminé des denrées alimentaires et une somme de 24 millions de F CFA à l’Extrême-Nord, en guise d’effort de guerre.

8— L’abréviation
Il s’agit des sigles, des troncations, des apocopes… : DVD (Dos et Ventre Dehors), VCD (Ventre et Caleçons Dehors), SIDA (Salaire Insuffisant Difficilement Acquis), FMI (Fonds de Misère Instantané), asso (associé = client), BMT (Black Man Time)…
14. Le ministre a dit que tous ceux qui porteront encore les DVD et les VCD seront mis en détention pour atteinte à la pudeur.
15. Asso, fais-moi alors la recette !
L’une des particularités de ces sigles consiste en ce qu’ils ont des sens endogènes différents de ceux que l’on connaît habituellement, car leur usage coïncide, réfère ou contraste avec certaines réalités du terroir : l’indécence, la misère, le retard, etc. 

9— L’onomatopée
Les sons produits sont imités directement.
16. J’ai entendu nkong nkong à la porte (bruit d’une porte à laquelle on frappe).
17. Elle marche kougna kougna comme un fingon (imitation d’une démarche désordonnée et agressive).
18. Pendant qu’elle bavardait son mari a fait gnwang sur sa joue (bruit de la gifle).
En dehors de ces mots — imitatifs — qui constituent des particularités tant sur le plan de la forme que sur celui du sens, il en existe d’autres qui ne varient que sur le plan du sens, qui peut soit se restreindre, soit s’étendre ou changer de connotation, et ce pour mieux épouser la couleur du milieu. Ndolè et eau suffisent pour en avoir une idée claire.
19. À force de chercher l’eau (des fuites des épreuves aux examens), tu vas te retrouver en prison.
20. Je connais un gars qui a eu l’eau propre au GCE l’an dernier.
21. L’eau qui a coulé aux examens était sale.
22. Elle a bu l’eau sur moi. (Elle a profité de moi.)
23. Tout le monde chez nous déteste manger le ndolè (plat culinaire douala).
24. Ne me tentez pas, je suis le ndolè, amer ! (Coriace, virulent.)
25. Hum ! ta nourriture là est ndolè (délicieuse).
Ces usages polysémiques témoignent de la variété des réalités culturelles que vivent les Camerounais, à l’instar du mot eau qui peut être utilisé dans sa variante propre, lorsqu’il arrive qu’il y ait des épreuves obtenues frauduleusement aux examens, et sale, quand elles sont remplacées au grand désarroi des fraudeurs. Par ailleurs, des calques traductionnels permettent aux locuteurs de produire, suivant des procédés interférentiels, mais avec originalité, des expressions toutes faites à partir de leurs langues maternelles.
26. Ce sont les belles filles que vous voulez voir ici ? (Il y en a justement ici.)
27. Ça sort comme ça sort. (Advienne que pourra.)
28. Qui me prend pour te faire. (J’aimerais être à ta place dans la situation actuelle.)
29. Pour moi quoi là dedans ? (Cela ne me concerne pas.)
30. Il a le sang/le foléré à l’œil. (Il est strict, sévère.)
Les procédés décrits favorisent l’enrichissement du français. L’innovation sémantique participe de l’économie linguistique par l’utilisation des mots déjà existants avec des sens/référents nouveaux.

10IV. Les particularités morphosyntaxiques
Le français du Cameroun se caractérise aussi par une syntaxe déviante et plutôt relâchée, fruit d’un syncrétisme entre la norme endogène et celle exogène.
31. Tu vas sauf que supporter. (Tu n’as d’autre choix que de supporter.)
32. Je sors dehors (pléonasme) tu me poursuis pourquoi ? (= Je sors.)
33. Il marche toujours à pied. (pléonasme = Il va toujours à pied.)
34. Ma sœur a accouché ø une fille (= … d’une fille).
35. Tous les électeurs ont tous voté ø le RDPC (= … pour le RDPC).
Ces structures sont tirées en général des langues et réalités du terroir et traduisent la tendance à la fonctionnalisation de la langue française, c’est-à-dire cet effort d’adéquation du français à la seule fonction de communication par un affranchissement des contraintes grammaticales. Ces constructions traduisent une perméabilité des cultures locales à la langue française, qui fait partie désormais de l’univers socioculturel camerounais et confirme de ce fait sa place effective dans le répertoire des compétences de communication.

11Conclusion
À tout prendre, le contact entre le français, l’anglais et les langues camerounaises génère des particularités que sous-tendent des phénomènes linguistiques tels que les emprunts, les calques, la néologie, l’abréviation, la dérivation, l’onomatopée, la composition, l’irrespect des règles grammaticales du français de référence, etc. Ces particularités assurent à n’en point douter la vitalité du français au Cameroun et amènent les locuteurs à le considérer non plus comme une langue étrangère, d’assujettissement culturel et politique, mais plutôt comme un outil de communication utile qui appartient désormais au patrimoine linguistique du pays. En clair, ces particularités participent des usages du français, qui gagneraient à faire l’objet de transpositions pédagogiques et à être légitimées et non décriées, car elles ne menacent en rien le français central.

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BIBLIOGRAPHIE

PIEBOP, G. (à paraître), « Les variétés du camfranglais parlées en zone anglophone au Cameroun : le cas de la ville de Buéa », in Évidentiation de l’analyse contrastive dans les études sociolinguistiques et didactiques, Paris, l’Harmattan.

BITJA’A KODY, D. Z., (2004), La Dynamique des langues camerounaises en contact avec le français : Approche macrosociolinguistique, thèse de doctorat 3e cycle, Yaoundé, UY I.

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Pour citer

Gisèle Piebop, Vitalité du français au Cameroun : emprunt et créativité
Le français à l'université , 20-04 | 2015
Mise en ligne le: 15 décembre 2015, consulté le: 19 mars 2019

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Auteur

Gisèle Piebop

Université de Yaoundé I (Cameroun)

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