Le français à luniversité

Jumelages interculturels. Communication, inclusion et intégration

Aurora Bagiag

Référence de l'oeuvre:

Carignan, Nicole, Myra Deraîche et Marie-Cécile Guillot, (2015), Jumelages interculturels. Communication, inclusion et intégration, Presses de l’Université du Québec, Québec, 151 pages.

Texte intégral

1Cet ouvrage collectif réunit une série d’études qui focalisent sur un projet pédagogique construit autour du concept de jumelage interculturel. Développé par des enseignants et chercheurs de l’Université du Québec à Montréal, celui-ci se décline depuis 2002 en une suite d’activités interdisciplinaires, qui réunissent d’un côté des étudiants francophones (dont la langue maternelle est le français et qui proviennent de domaines d’études différents, tels que l’éducation et la formation spécialisées, l’enseignement, la didactique des langues, la psychologie, le travail social, la carriérologie) et, de l’autre, des étudiants non francophones (qui apprennent le français langue seconde à l’École des langues). Se fondant sur les principes d’égalité, de coopération et de réciprocité, le jumelage affirme sa portée à la fois linguistique, culturelle et socioprofessionnelle. Il vise aussi bien l’apprentissage du français par les immigrants en vue de leur intégration dans la société d’accueil que la sensibilisation des membres de la société d’accueil aux particularités du parcours migratoire de leurs pairs.

2Encadré par la préface de Pierre Zundel et la postface de Christian Agbobli, le recueil Jumelages interculturels comprend deux grandes parties : la première est consacrée à la présentation des fondements théoriques du jumelage interculturel, et la seconde est composée d’une série de comptes-rendus d’expérience, doublés d’une réflexion rigoureuse et solidement documentée sur les processus de jumelage mis en place. L’introduction signée par les trois coordinatrices de l’ouvrage guide le lecteur à travers les différents chapitres, tout en ancrant le projet et l’ouvrage subséquent dans son contexte idéologique, sociolinguistique et pédagogique de réalisation.

3Ainsi, dans le premier chapitre, Richard Bourhis, Nicole Carignan et Rana Sioufi analysent les liens qu’entretiennent le processus d’acculturation et le contact direct entre l’endogroupe et l’exogroupe. Le point de départ est le constat que l’acculturation est vécue, à la fois par les membres de la communauté d’accueil et par les immigrants, en termes d’individualisme, d’intégrationnisme, d’assimilationnisme, de ségrégationnisme (p. 18), en fonction de leurs interactions individuelles. Considérant le modèle d’acculturation interactif comme « passerelle conceptuelle entre les politiques d’intégration des gouvernements et la nature des relations interculturelles » (p. 22) entre les représentants des deux groupes, les auteurs en font à juste titre la base conceptuelle du jumelage interculturel dans le milieu académique. Le raisonnement est juste et bien argumenté, car le jumelage réunit par définition les conditions d’une rencontre censée améliorer le vivre-ensemble : il s’appuie sur le contact personnalisé entre les étudiants provenant d’espaces linguistiques et culturels différents, accorde aux participants un statut égal lors des activités en commun, met la coopération au service d’un but commun et encourage un contact placé sous l’égide des autorités. L’hypothèse initiale, celle du contact intergroupe en tant que lieu privilégié de valorisation de la diversité ethnoculturelle afin de réduire les préjugés et de combattre la discrimination, est confirmée par les conclusions des chercheurs, qui remarquent un changement d’attitude — atténuation des préjugés, renforcement du sentiment de sécurité identitaire et diminution du sentiment de menace culturelle et linguistique (p. 26) — chez les sujets participant aux activités de jumelage.

4Shehnaz Bhanji-Pitman et Valérie Amireault s’interrogent dans le deuxième chapitre sur les modalités de « réduire les barrières culturelles, psychologiques et sociologiques entre les interlocuteurs » (p. 34) tout en développant la compétence interculturelle. S’appuyant sur les prémisses de l’interdépendance entre langue, pensée et culture et sur le besoin d’intégrer les facteurs cognitifs, psychologiques et affectifs dans l’apprentissage linguistique, les auteurs proposent des pistes pédagogiques censées répondre à toutes ces exigences. Un tableau contrastif des retombées de la collaboration entre les apprenants de langue et les futurs enseignants sert à décortiquer les composantes de la compétence de communication interculturelle (les savoirs, les savoir-faire et les savoir-être), tout en démontrant la pertinence du modèle en didactique des langues.

5Dans le troisième chapitre, Myra Deraîche et Karine Lamoureux explorent le jumelage en tant qu’approche par tâches. Axée sur la communication linguistique, l’interaction et l’action, la perspective actionnelle met à l’œuvre l’exposition à la langue et la pratique de celle-ci dans des situations authentiques. Les auteures considèrent le jumelage plus qu’une pédagogie centrée sur la réalisation des tâches, voire « une tâche à part entière » (p. 47). L’argumentation qu’elles construisent sur le parallélisme jumelage — tâche, en fonction des critères susceptibles de caractériser les deux (éveiller l’intérêt de l’apprenant, mettre l’accent sur le sens, focaliser sur un objectif à atteindre, proposer une activité pédagogique qui s’apparente à une activité réelle, etc.), ne manque pas de nous convaincre de l’utilité particulière du jumelage pour le progrès linguistique des locuteurs non natifs de français.

6Le chapitre suivant, signé par Ginette Berteau et Cynthia Martiny, situe le cadre conceptuel du jumelage au croisement de la pédagogie humaniste, de l’apprentissage expérientiel, du travail de groupe et du contact intergroupe. Responsabilisant les étudiants devenus les acteurs de leur apprentissage, cette méthode, qui « fait de l’expérience un contenu essentiel de la situation éducative » (p. 55), renforce la confiance, encourage la prise des risques et déculpabilise l’erreur. Les auteures insistent sur le rôle du partage d’expériences personnelles liées à des vécus similaires, tout en réalisant une radiographie de l’aide mutuelle des étudiants en travail social, carriérologie et français langue seconde, qui se soutiennent réciproquement et valorisent leurs savoirs et compétences afin d’atteindre des objectifs spécifiques à leurs apprentissages respectifs.

7Enfin, dans le chapitre 5, Cynthia Martini se penche plus particulièrement sur l’impact du jumelage sur le développement de connaissances et compétences réciproques. Ses arguments sont issus de l’observation de l’interaction entre les francophones se spécialisant en carriérologie et les migrants apprenant le français. En accord avec l’évolution du développement de carrière vers l’approche orientante avec ses principes de base (l’infusion, la collaboration et la mobilisation), l’activité de jumelage, qui allie « counseling de carrière » et « counseling interculturel » (p. 68), fait ressortir toute sa pertinence.

8Si la première partie du recueil interroge le jumelage d’un point de vue conceptuel, la seconde partie est consacrée aux jumelages au pluriel. Tout en explorant plusieurs pistes de concrétisation des projets de jumelages, les études réunies dans cette section construisent une image globale de cette approche pratique, recommandée pour le développement de toutes les compétences langagières, de la compréhension et l’expression orales à la compréhension et l’expression écrites. Les cinq contributions sont élaborées à partir des activités mises en place à l’UQAM et s’organisent d’après un canevas commun qui inclut le rappel des assises théoriques, la présentation des objectifs généraux — à la fois linguistiques et spécifiques aux disciplines non linguistiques impliquées —, la description des activités, la présentation des participants et la définition du rôle des enseignants. Une place importante est réservée à la réflexion sur l’efficacité des jumelages, sur les points forts et les défis. L’appréciation de leur impact sur la formation des étudiants prend en compte des données objectives : retours #d’expérience# des apprenants, enquêtes, sondages, témoignages, statistiques.

9Ainsi, le feed-back étudiant présenté dans le chapitre 6 par Josée Blanchet et Richard Bourhis témoigne de l’intérêt suscité par un projet commun visant la mise en scène d’une pièce de théâtre. Destinée à renforcer les compétences phonétiques des non-francophones à l’aide des locuteurs natifs inscrits dans un cours de psychologie sociale et interculturelle, cette activité réussit en même temps à sensibiliser les étudiants francophones à la diversité linguistique, culturelle, religieuse des minorités immigrantes. La symbiose entre l’enseignement de la prononciation FLS par le contact en face-à-face avec des locuteurs natifs de la langue cible qui offrent « non seulement un modèle vocal, mais également les corrélats gestuels de l’émotion et de l’attitude » (p. 78) et la découverte de l’altérité avec ses différences et ressemblances nous paraît porteuse d’un vecteur important de curiosité et d’inventivité.

10Le développement de la compétence de communication orale constitue également le point de départ du projet de groupe analysé par Juliane Bertrand et Ginette Berteau dans le chapitre 7. Mené par des étudiants en travail social et des immigrants apprenant le FLS, celui-ci est destiné d’un côté à confronter l’apprentissage des futurs travailleurs sociaux à des tâches similaires à celles de leur futur milieu professionnel et, de l’autre, à faciliter la mise en pratique des stratégies de communication en français. Les auteures examinent avec un regard critique l’impact de l’activité, qui se mesure en termes de progrès linguistique et d’intégration des contenus des deux cours, mais aussi d’appartenance à l’université et de cohésion au sein de l’établissement, en d’autres mots, en termes d’intégration dans le milieu académique et dans la société québécoise.

11Dans le chapitre 8, Josée Blanchet et Cynthia Martiny abordent un exemple de jumelage sous forme d’entrevue, entre des étudiants inscrits dans un cours de counseling et les apprenants de français langue seconde. Il convient de souligner la pertinence de la méthode d’évaluation proposée par les enseignantes : elle porte sur la compréhension orale à partir d’une analyse en différé des rencontres, où les étudiants en FLS doivent présenter les situations d’incompréhension apparues pendant leurs rencontres, étant ainsi obligés de réfléchir sur les comportements faisant obstacle à la compréhension et sur les stratégies de compréhension. Cette expérience représente également un bon exemple de complémentarité des objectifs du jumelage, qui, à travers une activité commune, se veut réciproquement profitable : les échanges sur le monde du travail contribuent en même temps à l’acquisition du vocabulaire dans des domaines professionnels spécifiques et au développement des aptitudes en communication interculturelle dans une situation de counseling.

12Dans le chapitre 9, Marie-Cécile Guillot et Nicole Carrignan décrivent une activité de jumelage entre des natifs québécois francophones qui se destinent aux métiers de l’enseignement et des étudiants non francophones inscrits dans un cours de production écrite en FLS. Les échanges sont suivis d’une « rétroaction réflexive écrite » (p. 124) où les premiers rédigent le compte-rendu des rencontres et les seconds apprennent à structurer un texte argumentatif, tout en se faisant corriger par les partenaires natifs. Le « mieux écrire » rejoint le « mieux communiquer », le développement des habiletés de communication interculturelle dans un climat favorisant l’ouverture à l’autre et l’empathie.

13Enfin, le dernier chapitre, signé par Valérie Amireault et Myra Deraîche, place le jumelage au cœur d’un échange en ligne. Partant du constat que la communication par courriel permet de travailler à la fois une compétence linguistique et technologique, les auteures présentent le parcours interculturel des étudiants francophones en didactique des langues en collaboration avec des étudiants non francophones inscrits dans un cours de lecture. Les tâches proposées par les enseignantes sont complémentaires et bien calibrées : la correspondance recourt certes à différentes formules spécifiques à la communication électronique en français, mais elle implique aussi la présentation réciproque d’éléments culturels concrets et se fait suivre par une réflexion critique sur le jumelage entre des personnes provenant d’espaces culturels différents.

14En conclusion, la pertinence du projet de jumelages interculturels, tel qu’il est présenté dans cet ouvrage, reste indiscutable et s’impose de soi : la collaboration des enseignants spécialistes de domaines différents entraîne la conception de programmes dynamiques et attractifs, destinés à un public multilingue, multiethnique et multidisciplinaire, propose des activités et des méthodes pédagogiques innovantes qui stimulent l’implication des apprenants dans le processus d’apprentissage, tout en mettant en corrélation les objectifs communicatifs, la construction des savoirs disciplinaires et le développement des compétences professionnelles. La flexibilité et l’originalité de l’approche la rendent recommandable à d’autres contextes d’enseignement/apprentissage universitaires ou autres.

15Le recueil Jumelages interculturels, destiné à faire connaître le projet et à analyser les résultats et l’impact sur le terrain universitaire et social, représente un ouvrage bien structuré, qui explore le concept de jumelage de perspectives diverses et complémentaires, proposant des commentaires bien documentés et en même temps accessibles à un public large. Les contributions participent à une réflexion riche et instructive, bien ancrée dans les grands axes théoriques et méthodologiques contemporains et s’inscrivant parmi les préoccupations récentes dans la didactique des langues, et de la didactique de l’interculturel en particulier, ainsi que dans la recherche fondée sur l’interaction entre natifs et non-natifs de la langue cible.

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Pour citer

Aurora Bagiag, Jumelages interculturels. Communication, inclusion et intégration
Le français à l'université , 20-03 | 2015
Mise en ligne le: 21 août 2015, consulté le: 19 mars 2019

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Auteur

Aurora Bagiag

Université de médecine et pharmacie Iuliu Hatieganu de Cluj-Napoca (Roumanie)

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