Le français à luniversité

Didactique de l’intercompréhension des langues et des cultures : un état des lieux dans la Caraïbe

Jean-David Bellonie et Patrick Riba

Texte intégral

1Comme le rappelle P. Doyé, « [l’intercompréhension] est une approche […] qui a émergé du débat didactique au début des années 1990 […] et la plupart des spécialistes acceptent la définition suivante : l’intercompréhension est une forme de communication dans laquelle chaque personne s’exprime dans sa propre langue et comprend celle de l’autre »1. Il existe aujourd’hui un ensemble conséquent de projets de recherche qui ont été consacrés à ce sujet en Europe, et qui ont donné lieu à la publication de propositions didactiques concrètes2.

2Un programme initié dès 2008 sous l’impulsion de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), de la Conférence des Recteurs, des Présidents et des Directeurs d’institutions universitaires dans la Caraïbe (CORPUCA), de l’Université de la Havane (UH) et de l’Université des Antilles et de la Guyane (UAG) avait permis aux chercheurs de la Caraïbe de dresser un certain nombre de pistes relatives à l’intercompréhension des langues dans cette région3. Un deuxième séminaire avait été organisé en République dominicaine en 2011.

3Le séminaire des 4 et 5 décembre 2013, organisé par l’AUF et par l’Institut caribéen d’études francophones et interculturelles (ICEFI) de l’UAG, avait pour objectif de poursuivre ces travaux, mais aussi d’inclure une composante nouvelle à cette recherche liée à la dimension interculturelle de l’intercompréhension.

4Concernant le premier point, les travaux de R. Gonzales Delgado et E. Fernandez Hernandez, UH, témoignent du caractère désormais parfaitement opérationnel d’une didactique de l’intercompréhension des langues. Chargés de la formation au créole de médecins cubains appelés à travailler en Haïti, ces chercheurs ont en effet opté pour la sélection de médecins francophones qu’ils ont formés en s’appuyant sur la parenté entre le créole haïtien et le français, et en particulier sa base lexicale commune. La présentation de cette étude a été complétée par celle des travaux de M. Dispagne, UAG, qui s’est quant à lui intéressé à la formation langagière de migrants haïtiens en Martinique.

5La deuxième perspective de ce séminaire interrogeait les développements possibles d’une didactique de l’intercompréhension des cultures dans un espace où les processus phylogénétiques et historiques communs semblent à la fois évidents (colonisation, créolisation…), mais aussi largement revendiqués (en littérature, musique, arts…). J.-D. Bellonie et P. Riba, UAG, ont ainsi évoqué la nature du lien qui peut exister entre certains implicites structurants (topos relatifs au temps ou gestion de l’incertitude) des Petites Antilles (Sainte-Lucie, la Dominique, Martinique) dans leurs manifestations discursives (proverbes, alternance codique créole/français). Les travaux de D. Alexis de l’université d’État de Haïti (UEH) sur l’imaginaire créole (contes) s’inscrivent dans la même démarche.

6Mais il convenait aussi de s’interroger sur le caractère catégorisant des notions « espaces caribéens » ou encore « espaces créolophones ». Le professeur V. Y. Hookoomsing, de l’Université de Maurice, a ainsi apporté la démonstration que la notion de créolophonie résistait parfaitement aux étendues de sa diversité géographique, rappelant les travaux sur le pancréolisme à base lexicale française entre communautés de l’Océan Indien et de la mer des Caraïbes. Les professeurs L. Gourgue, UEH, et A. Minaya, de l’Université autonome de Saint-Domingue, ont pour leur part apporté un éclairage sur les représentations sociales que les locuteurs construisent sur eux-mêmes ou sur les autres4, traçant ainsi des limites sociales à l’intercompréhension des langues et des cultures dans la Caraïbe.

7À cet égard, les travaux de D. Hubert St-Laurent, de l’Université de la Jamaïque, ont fixé un cadre nouveau à cette approche. Dans un espace où les discriminations raciales ou sociales ont joué un rôle si important, les représentations qui peuvent impacter toute tentative de mise en place d’une didactique de l’intercompréhension des langues et des cultures n’évolueront positivement que si un cadre juridique clair donne aux cultures minoritaires de la région des droits linguistiques. Comme le signalait le professeur R. Gauvain, UEH, dans son intervention, le cadre multilatéral de la CORPUCA peut constituer à cet effet un relai utile à l’attention des décideurs politiques.

8En conclusion, il apparaît que malgré de nombreux points communs et des distances géographiquement réduites, des représentations divergentes éloignent encore les peuples de la Caraïbe. Cependant, les travaux de ce séminaire, consultables dans leur intégralité sur le site de l’UAG5 et sur celui de l’AUF6, confortent l’idée qu’une recherche appliquée à la notion d’intercompréhension des langues pourrait également s’appliquer méthodologiquement à la notion de compétence de communication interculturelle. Ils ont souligné que la parenté qui existe entre certains créoles, dits à base lexicale française (Haïti, Sainte-Lucie, Dominique, Martinique, Guadeloupe…), et le français peut être d’un intérêt notoire à l’heure où de nouveaux besoins en créole langue étrangère voient le jour, et ils ont rappelé que l’intercompréhension des langues et des cultures devait être prise en compte dans la gestion de politiques linguistiques nationales, bilatérales ou multilatérales. C’est à ce titre que le professeur N. Koulayan, UAG, a proposé de poursuivre l’effort de didactisation entrepris en le situant dans le cadre structurant d’un observatoire des pratiques langagières et culturelles de la Caraïbe, hébergé par les institutions participantes à ce séminaire, selon des modalités qui restent à définir.

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Notes

1 Doyé, P., L’intercompréhension, guide pour l’élaboration des politiques linguistiques éducatives en Europe – de la diversité linguistique à l’éducation plurilingue, Conseil de l’Europe, Strasbourg, 2005, p. 7.

2 Cf. par exemple les projets GALATEA, www.u-grenoble3.fr/galatea, ou IGLO, http://otp.unesco-ci.org/fr/node/4554, dernière consultation novembre 2014.

3 Séminaire l’intercompréhension des langues dans la caraïbe : un besoin, un défi, CORPUCA, AUF, UAG, UH, Schœlcher, 2-5 décembre 2008.

4 Coïncidant ainsi avec les travaux de J.D. Bellonie évoqués supra.

5 http://www.manioc.org/, dernière consultation novembre 2014.

6 http://www.auf.org/actualites/seminaire-sur-lintercomprehension-des-langues-et-d/, dernière consultation novembre 2014.

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Pour citer

Jean-David Bellonie et Patrick Riba, Didactique de l’intercompréhension des langues et des cultures : un état des lieux dans la Caraïbe
Le français à l'université , 19-04 | 2014
Mise en ligne le: 22 décembre 2014, consulté le: 18 janvier 2019

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Auteurs

Jean-David Bellonie

Université des Antilles-Guyane, département ICEFI, laboratoire CRILLASH

Patrick Riba

Université des Antilles-Guyane, département ICEFI, laboratoire CRILLASH

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