Le français à luniversité

La place de la traduction en classe de langues : apprentissage de langues ou formation de traducteurs professionnels ?

Desrine Bogle

Texte intégral

1L’expérience dont je fais état dans le présent article s’inscrit dans le cadre d’un cours de traduction générale pour étudiants en dernière année d’une licence en français dans une université anglophone dans la Caraïbe anglophone, notamment l’Université des West Indies (UWI). L’UWI est une université régionale avec trois campus où ont lieu la formation en présentiel et un campus qui offre des cours à distance. Ces trois campus sont à la Jamaïque avec le campus de Mona, à Trinidad avec le campus de St. Augustine et à la Barbade avec le campus de Cave Hill. Le Open Campus offre des cours à distance, et les trois campus, des licences de français Langues Littératures et Civilisations Étrangères (LLCE), chacune avec ses particularités. Les études se répartissent alors en cours de langue et cours de littérature.

2Le campus de Cave Hill offre des licences de français avec trois options, notamment le français, le français et l’espagnol et le français avec la gestion. Les étudiants ont également l’option de faire une mineure de français. Pour le programme de français comme majeure, il existe un tronc commun de cours de grammaire française générale pour les deux premières années. En dernière année, il n’existe pas de cours de grammaire générale. Deux cours de langues spécialisés, Initiation à la Traduction et Le français du tourisme, sont alors offerts. Cela signifie que les étudiants auront eu deux années de grammaire générale avant d’entamer un cours de traduction en dernière année. Il faut noter que le cours de traduction occupe une place privilégiée, puisqu’il est obligatoire dans toutes les options.

3Or, la question qui se pose est la suivante : en 39 heures de cours pendant 13 semaines, quel niveau de compétence en traduction un étudiant peut-il acquérir alors que la maîtrise du français reste imparfaite ? La visée du cours doit donc être double : perfectionnement linguistique et initiation à la traduction. La méthodologie doit répondre à ce double objectif. Les questions pertinentes à se poser restent les suivantes : quelle place devrait-on accorder à la théorie de la traduction pour mieux servir la pratique, et comment permettre le perfectionnement linguistique en français quand la langue d’arrivée en traduction dans le milieu professionnel pour ces étudiants sera leur langue maternelle, l’anglais ?

4Les trois compétences du bon traducteur sont la compétence linguistique, la compétence dans le domaine à traduire et la compétence en traduction (Neubert 1994). La compétence linguistique se situe à la fois au niveau de la langue maternelle et au niveau de la langue d’arrivée. C’est à ce niveau que l’enseignant pourra répondre au double objectif dans un cours de traduction par l’entremise d’exercices visant le perfectionnement linguistique en français et en anglais et l’acquisition d’une méthodologie en traduction. Puisque dans le monde de la traduction professionnelle les traducteurs travaillent vers leur langue maternelle ou vers leur langue d’usage habituel qui, pour les étudiants de la Caraïbe anglophone, est l’anglais, il faudrait des exercices de version auxquels s’ajoutent des exercices de thème visant un perfectionnement en langue étrangère, c’est-à-dire en français. Il en découle que dans un cours de traduction dans une université anglophone, la plupart des exercices seront des exercices de version. L’ouvrage de base est l’incontournable Stylistique comparée du français et de l’anglais de Jean-Paul Vinay et Jean Darbelnet. Des exercices de traduction comparative permettent aux étudiants une meilleure appréciation linguistique et stylistique des deux langues.

5Quelles activités ont eu les meilleurs résultats ? Tout d’abord, il faut faire un travail en amont par l’enseignement de « critères linguistiques » sur lesquels le traducteur serait appelé à trancher tels que le sens des mots, c’est-à-dire qu’il soit concret ou abstrait, littéral ou figuré, ambigu ou univoque, les niveaux de langue, la synonymie, la polysémie et ce que Vinay et Darbelnet appellent les servitudes et les options. L’étudiant est amené à réfléchir sur la stratégie de traduction par opposition aux procédés de traduction qui visent à réaliser la stratégie. Le but de ce travail est simple : un étudiant qui pourra réfléchir sur la langue comme à la fois objet de son travail et sujet sur lequel il va travailler aura de meilleurs réflexes en tant que traducteur. Il sera en mesure de poser les questions pertinentes qui l’aideront à mieux traduire. La traduction serait un acte basé sur des connaissances solides.

6Quelle place donner aux nouvelles technologies en classe de traduction ? Il est indiscutable que les traducteurs emploient la technologie dans la pratique de leur métier, la traduction assistée par ordinateur. Pour bien préparer au monde du travail les étudiants qui choisiront de devenir des traducteurs indépendants, il faut les initier aux technologies de la traduction. Cela se fait assez brièvement, puisque les étudiants ont tendance à utiliser la technologie pour remplacer l’élément humain. Cependant, la traduction exige une maîtrise parfaite des langues de départ et d’arrivée. Il faut alors entraîner les étudiants à n’utiliser la technologie que pour la vérification, puisque leur maîtrise de la langue reste imparfaite. Une appréciation des limites de la technologie par l’entremise de quelques exercices ayant recours à la technologie suffit afin de mieux comprendre l’importance de l’élément humain dans l’acte traductif.

7Quelle méthodologie pour ces apprentis traducteurs ? Les étudiants font du travail individuel ainsi que du travail collaboratif. Le travail individuel permet aux étudiants de mettre en pratique l’enseignement dispensé et de pouvoir évaluer leurs acquis sur le plan individuel. Des travaux en groupe permettent aux étudiants de s’entraider et de se corriger. Le travail comparatif se fait en s’appuyant sur les critères suivants : le niveau de langue du texte de départ et du texte d’arrivée, les éléments stylistiques tels que synonymes, le plus important étant le sens du message des deux textes. Les étudiants sont appelés à tenir compte du type de texte, qu’il soit journalistique, médical, touristique, littéraire ou général, ainsi que du public visé. Les différences entre les différents types sont importantes comme indicateur de la stratégie traductive à employer.

8Privilégier le travail en équipe a produit des résultats forts heureux. Les étudiants arrivent à pouvoir mieux nuancer la langue maternelle, ce qui produit une meilleure traduction. De surcroît, le dialogue nécessaire pour produire la traduction leur permet de perfectionner les réflexes nécessaires lorsqu’ils seront seuls devant un texte à traduire. Ils se posent des questions pertinentes sur l’agencement des phrases, le style, le niveau de langue et la recevabilité de la traduction dans la langue d’arrivée.

9Les résultats à l’examen final sont encourageants, puisque tous les étudiants arrivent à produire un texte dont les éléments essentiels tels que le niveau de langue, le style et la culture d’arrivée sont pris en compte.

10En guise de conclusion, un des objectifs d’une licence de français est de former des apprenants capables de s’exprimer tant à l’oral qu’à l’écrit. L’approche méthodologique en cours de traduction permet une sensibilisation au métier de la traduction et permet aux apprenants une meilleure maîtrise de leur langue maternelle, l’anglais, et de la langue étrangère, le français. De par sa nature, un cours de traduction ne pourrait pas permettre un perfectionnement oral, puisque la traduction s’effectue sur des textes écrits. Néanmoins, la traduction permet une amélioration de la production écrite en langue maternelle et en langue étrangère, notamment en anglais et en français.

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Pour citer

Desrine Bogle, La place de la traduction en classe de langues : apprentissage de langues ou formation de traducteurs professionnels ?
Le français à l'université , 19-04 | 2014
Mise en ligne le: 11 décembre 2014, consulté le: 19 mars 2019

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Auteur

Desrine Bogle

Université des West Indies, Campus de Cave Hill (Barbade); TRACT, Prismes, EA 4398, Sorbonne Nouvelle

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