Le français à luniversité

La littérature de l’anarchisme. Anarchistes de lettres et lettrés face à l’anarchisme

Alice Béja

Référence de l'oeuvre:

Frigerio, Vittorio, (2014), La littérature de l’anarchisme. Anarchistes de lettres et lettrés face à l’anarchisme, ELLUG, Grenoble, 390 pages.

Texte intégral

Image1

1Qui sont les anarchistes dans la littérature ? Souvent, ils sont écartelés entre deux images : d’un côté, le saboteur violent et mutique. De l’autre, l’idéaliste trop bavard. Reprenant une expression de Maurizio Ascari, Vittorio Frigerio parle de l’« illisibilité » de l’anarchisme dans le roman (p. 152) : les personnages anarchistes dans la littérature bourgeoise sont tantôt des criminels ou des fous, tantôt de doux rêveurs. Mauvais lecteurs (comme dans Le chaos et la nuit de Montherlant), ils ont longtemps été considérés comme de mauvais écrivains. V. Frigerio, dans son livre, ne porte pas de jugement de valeur sur les œuvres qu’il étudie, et analyse aussi bien la représentation des anarchistes et de l’anarchisme chez des auteurs installés (Montherlant, Anatole France) que les œuvres d’auteurs anarchistes (J. H. Rosny l’aîné, Jules Lermina, ou le « cas à part » K.X.).

2Tout au long du livre, il tâche de dépasser les oppositions binaires, d’étendre le champ d’étude de la littérature anarchiste (et de l’anarchisme en littérature), aussi bien sur le plan temporel (en ne se limitant pas au tournant du siècle, période la plus souvent étudiée) qu’en ce qui concerne les sources (romans, mais aussi périodiques) ou les approches méthodologiques (partir des œuvres plutôt que de la théorie). Refusant le paradigme critique dominant qui associe avant-garde littéraire et avant-garde politique, modernisme et anarchisme, dans un même refus de la représentation, il montre bien la très grande variété des œuvres que l’on peut qualifier d’anarchistes. Souvent, « le contenu subversif peut très bien s’accommoder d’un contenant conventionnel, et (…) les textes anarchistes tendent à reproduire les schémas traditionnels de l’art bourgeois contemporain » (p. 111). Il n’y a donc pas de parallèle nécessaire entre radicalisme politique et radicalisme formel — même si celui-ci peut exister chez certains auteurs —, et les anarchistes considérant la littérature comme un vecteur de propagande et d’éducation épousent volontiers les formes d’une culture de masse qui s’affirme au XIXe siècle (roman-feuilleton chez Jules Lermina, roman historique chez Han Ryner, « tranche de vie » chez Brutus Mercereau) pour transmettre leur message.

3Cette littérature a aujourd’hui disparu des mémoires comme des rayons des bibliothèques. L’ouvrage de Vittorio Frigerio s’inscrit dans un mouvement plus général de réévaluation et de réappropriation de la littérature dite populaire ou de masse (qui recoupe en partie la pulp fiction américaine) par la critique, qui permet d’élargir le champ et la vision d’une époque. Élargissement qui s’applique également à l’anarchisme et à ses productions littéraires. Car les anarchistes ne refusent pas la transitivité du langage : « la parole n’est pas vide de sens, loin de là : la parole reste le véhicule essentiel de la propagande » (p. 365), même si l’époque retiendra surtout des anarchistes la « propagande par les actes ». On peut parfois déplorer le manque de transitions entre les différentes parties du livre, sans doute inévitable pour un projet d’une telle ampleur, mais ce qui est le plus appréciable dans l’ouvrage, c’est la liberté laissée aux textes, qui foisonnent sans forcément entrer dans des cases, le refus de donner une seule définition de « la » littérature anarchiste ; car « il convient de se méfier d’un excès d’ordre, même dans la pensée, lorsqu’on parle d’anarchie » (p. 368).

Haut de page

Pour citer

Alice Béja, La littérature de l’anarchisme. Anarchistes de lettres et lettrés face à l’anarchisme
Le français à l'université , 19-03 | 2014
Mise en ligne le: 12 septembre 2014, consulté le: 26 avril 2017

Haut de page