Le français à luniversité

La cohérence discursive à l’épreuve : traduction et homogénéisation

Rafael García Pérez

Référence de l'oeuvre:

Sardin, Pascale (dir.), (2013), La cohérence discursive à l’épreuve : traduction et homogénéisation, Palimpsestes, no 26, Presses Sorbonne Nouvelle, Paris, 253 pages.

Texte intégral

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1Ce sont les stratégies d’homogénéisation et d’antihomogénéisation (ou de résistance à l’homogénéisation) que ce volume se propose de soumettre à la réflexion, stratégies auxquelles est confronté tout traducteur dès lors que son objet est le texte littéraire. Celui-ci, en effet, devient problématique dans la mesure où il est difficile de déterminer jusqu’à quel point les auteurs rompent consciemment avec l’usage linguistique habituel de la communauté à laquelle ils appartiennent.

2À l’exception de l’article de Frédérique Brisset, consacré à la traduction des marques dans le cinéma américain indépendant, l’ensemble des travaux réunis dans ce numéro porte sur des œuvres littéraires, romanesques pour la plupart, s’inscrivant en ce sens dans la lignée des études de Berman, instigateur du terme « homogénéisation », créé dans le cadre de ses analyses de la prose littéraire. L’article de Patrick Hersant est toutefois consacré à la poésie, ce qui démontre un effort louable pour explorer de nouvelles voies dans le champ de la traduction littéraire; dans cette perspective, on regrettera seulement que ce terrain n’ait pas été exploité plus à fond, en considérant par exemple la traduction du texte théâtral.

3Cependant, et en dépit de cette absence d’approfondissement du côté des genres non romanesques, le volume permet une analyse précise des problèmes de la traduction d’un texte d’origine essentiellement hétérogène. La majorité des articles confirment cette hétérogénéité première et s’accordent sur le fait que la traduction homogénéisée est fréquente et peut provoquer la disparition des traits fondamentaux du texte d’origine. C’est ce que démontrent par exemple l’article de Julie Tarif sur les associations lexicales dans l’œuvre de Charles Dickens, celui de Linda Pillière à propos du double processus d’homogénéisation dans la traduction de romans français en anglais britannique et dans leur adaptation postérieure en anglais d’Amérique, mais aussi celui de Karen Bruneaud dans le domaine des particularités du discours métissé des immigrés, instrument d’opposition à la culture dominante, ou encore celui de Marion Beaujard sur la représentation des dialectes et des sociolectes dans la littérature. S’il apparaît que les pratiques d’homogénéisation entraînent des conséquences négatives, les travaux d’Élena Guéorguiéva-Steenhoute sur la traduction du colinguisme dans Sous le joug d’Ivan Vazov montrent aussi que, paradoxalement, l’homogénéisation judicieusement utilisée peut conduire, dans certains cas concrets, à une plus grande fidélité au texte d’origine.

4Les stratégies de résistance à l’homogénéisation, d’autre part, peuvent être voulues par le traducteur lui-même — Adam Russell et Patrick Hersant mettent ainsi en évidence la justesse de la traduction du style indirect libre de Jane Austen par Isabelle de Montolieu, de même que celle du poème « v. » de Toni Harrison par Jacques Darras. Mais ces stratégies peuvent aussi être involontaires, ainsi que le suggèrent les travaux de Rita Filanti à propos de l’éloignement entre le style de l’auteur et du traducteur comme catalyseur indirect des stratégies d’antihomogénéisation, ou ceux d’Agnès Whitfield lorsqu’elle étudie la traduction de Marie-Claire Blais par différents traducteurs en diachronie et en synchronie.

5Ce numéro de Palimpsestes apporte donc divers éclairages particulièrement intéressants sur le thème de l’homogénéisation discursive dans le champ de la traduction littéraire. Les subtilités de ce processus de normalisation textuelle et les tentatives qui sont faites pour la dépasser sont clairement exposées et livrent un aperçu précis, à cette réserve près qu’une plus grande cohérence au niveau du traitement des différents genres littéraires aurait enrichi l’ensemble.

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Pour citer

Rafael García Pérez, La cohérence discursive à l’épreuve : traduction et homogénéisation
Le français à l'université , 19-02 | 2014
Mise en ligne le: 16 mai 2014, consulté le: 18 mars 2019

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Auteur

Rafael García Pérez

Universidad Carlos III de Madrid (Espagne)

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