Le français à luniversité

De la situation du français dans une université dite de tradition « anglo-saxonne » : le cas de l’Université de Buea au Cameroun

Augustin Emmanuel Ebongue et Adeline Souop

Texte intégral

1L’observation quotidienne montre que le bilinguisme officiel du Cameroun est un bilinguisme essentiellement conflictuel dans lequel la minorité linguistique anglophone, très jalouse de son identité anglaise et anglo-saxonne, a une forte tendance à rejeter tout ce qui vient de la majorité linguistique francophone1, le français en l’occurrence. On relève chez cette minorité linguistique de nombreux replis identitaires, des complexes d’infériorité vis-à-vis non seulement du français, mais aussi de son compatriote francophone2. La création de l’Université de Buea, et plus récemment celle de Bamenda, apparaissent comme une opportunité pour la minorité de sortir du diktat et de la domination tous azimuts du français. Quelle est donc la place de cette langue dans ce qui pourrait être considéré comme la propriété exclusive de l’identité linguistique anglophone, la langue anglaise, le no man’s land de l’anglais? Notre réflexion s’appuie sur des observations quotidiennes qui seront très souvent soutenues et illustrées par un corpus constitué d’enseignes et d’affiches photographiées sur le campus universitaire.

21. Genèse de l’Université de Buea
L’Université de Buea est créée en 1993 par décret n° 93/026 du 19 janvier 1993. Cette création est le résultat de nombreuses revendications à caractère identitaire et pressions exercées par les milieux intellectuels anglophones sur les autorités de Yaoundé. Et dans l’esprit de certains, c’est une université des anglophones, c’est-à-dire interdiction absolue des francophones sur le campus; pour d’autres, c’est une université « anglo-saxonne », c’est-à-dire pas de français sur le campus; il y a aussi ceux qui pensent que l’Université de Buea (Sud-Ouest), et plus récemment celle de Bamenda, dans le nord-ouest du Cameroun, appartiennent à tous les Camerounais. Dans un tel contexte où la minorité linguistique se sent menacée par la majorité et veut par conséquent soit protéger son identité linguistique, soit se venger contre son compatriote francophone (Azeyeh, 2004), il n’y a qu’une seule chose à faire : fermer les frontières à la langue intruse, ici le français. L’Université de Buea, avant la création de l’Université de Bamenda, est restée longtemps le seul et unique symbole, gardien de l’identité linguistique et culturelle anglophone3. Mais comment le français résiste-t-il dans un contexte de volonté réelle d’exclure celui-ci pour affirmer et protéger son identité linguistique et culturelle? Examinons d’abord l’une des composantes du statut qui nous intéresse.

32. Des usages institutionnels du français
Nous empruntons dans cette étude quelques éléments de la grille d’analyse des situations linguistiques de la francophonie élaborée par Robert Chaudenson (1988) parmi lesquels les « usages institutionnalisés ».

42.1 Le département de français
Il existe à l’Université de Buea, pour des impératifs du bilinguisme officiel, un département de français, English/French. Il est comme les départements d’anglais dans toutes les universités d’État du Cameroun. Il offre des cours de français académique pour une licence bilingue français/anglais.

5Image 1, prise le 3 décembre 2013 par nous-mêmes

6Depuis 2010, il existe toujours au département de français une licence de lettres modernes françaises baptisée « French studies ». Il est certes vrai que l’appellation « french studies » suggère que la formation sera basée sur la culture, la civilisation et la littérature françaises. Il s’agit d’un programme classique d’une licence en lettres modernes françaises. C’est ce département qui fait la fierté du français dans une institution qui se veut d’abord anglo-saxonne, c’est-à-dire en milieux anglophones camerounais l’usage exclusif de l’anglais.

72.2 Le français fonctionnel
L’autre mission régalienne assignée au Département de Français est l’offre de cours de formation bilingue. À l’université de Buea, le français est enseigné sous forme de « français fonctionnel »4, ou sous l’appellation anglaise « functional french », à tous les étudiants, anglophones et francophones.

82.3 L’ASTI
L’on ne peut oublier l’ASTI, école de traduction et d’interprétation créée en 1985. L’école dispense des cours dans les deux langues officielles. L’école est créée vers le milieu des années 1980 avec pour principales missions de former au bilinguisme officiel, afin de rendre accessibles tous les textes et actes officiels et gouvernementaux à tous les citoyens, et aussi de mener la recherche en traduction et en interprétation concernant la politique nationale du bilinguisme officiel.

93. Production et exposition en/au français
Le corpus en français à l’Université de Buea, au-delà des cours de français académique et fonctionnel qu’offrent le département de français et l’Unité du français fonctionnel, est alimenté par des enseignes bilingues ou monolingues (en français), les communications formelles et informelles, etc.

103.1 Les enseignes bilingues et monolingues (en français)
Elles sont certes rares sur le campus universitaire de Molyko5, mais elles existent, comme celle de l’entrée principale de l’Université :

11Image 2, prise le 9 novembre 2013 par nous-mêmes

12À l’intérieur du campus, l’on peut voir cette autre enseigne bilingue :

13Image 3, prise le 9 novembre 2013 par nous-mêmes

14L’autre indique par une flèche la bibliothèque centrale :

15Image 4, prise le 9 novembre 2013 par nous-mêmes

16On rencontre aussi des enseignes monolingues comme celle sensibilisant à la préservation de la santé en français :

17Image 5, prise le 9 novembre 2013 par nous-mêmes

18On voit bien au-dessus du message en français la mention anglaise de « University of Buea Health Club », qui confirme le caractère anglo-saxon de l’établissement.

19Nous avons dénombré quelque cinq enseignes bilingues sur le campus; la plupart sont des survivances de l’école de traduction, l’ASTI. Elles ont d’ailleurs connu l’usure du temps. Avec la création de l’Université qui se voulait et continue de se vouloir anglophone, anglo-saxonne, le no man’s land des anglophones, presque toutes les enseignes bilingues ont disparu du campus universitaire de Molyko. Les âpres défenseurs de l’anglo-saxonnité avaient probablement procédé à leur destruction. Ces survivances du bilinguisme officiel pratiqué à/par l’ASTI auraient tout simplement échappé à la campagne d’anglo-saxonnisation et d’anglophonisation de l’ancien campus de l’École de traduction qui se voulait bilingue.

20On relève quelques rares enseignes monolingues en français.

21Image 6, prise le 9 novembre 2013 par nous-mêmes

22C’est dans les structures exclusivement réservées au français ou aux francophones que l’on retrouve la plupart des enseignes et affiches en français, dans les bureaux du département de français et au Centre des Ressources. Il s’agit de véritables îlots (linguistiques) du français. Malgré l’intolérance linguistique, la langue française résiste à l’anglo-saxonnisation/anglophonisation du campus.

233.2 Les communications formelles et informelles
Théoriquement, toutes les communications sont en anglais. Mais à l’observation, l’on remarque que l’anglais est réservé aux communications officielles ou formelles6. Les textes officiels en provenance de Yaoundé, c’est-à-dire du ministre/ministère de l’Enseignement supérieur, ne viennent pas toujours en versions bilingues7.

24Le français est beaucoup pratiqué sur le campus pendant les périodes de préinscriptions et de rentrée scolaire de l’Université qui accueille, à partir du mois d’août, de nombreux parents et futurs étudiants francophones8. Ceux-ci viennent s’inscrire aux cours intensifs d’anglais qui se déroulent pendant un mois; ils sont assurés par le personnel enseignant des départements d’anglais et de linguistique.

25On signalera aussi qu’il est une tradition pendant l’exécution de l’hymne national à l’Université de Buea de le clôturer par le refrain en français9.

26L’on ne peut oublier la forte colonie de francophones qu’attire le Test de Connaissance du Français (TCF) organisé à l’Université chaque mois.

27Tout se fait théoriquement en anglais pour ce qui est des communications officielles, même si l’on note des interventions en français lors des séminaires organisés à la Faculté des Arts; lors du colloque sur la réunification organisé en marge des cinquante ans de cet évènement, les communications étaient aussi présentées en français.

28Sur le plan documentaire, le Centre de Ressources met à la disposition du public anglophone et francophone une documentation en français. La présence parmi les autorités de l’Université des francophones pourrait aussi être interprétée comme les traces du français dans une institution étatique qui se veut d’abord anglo-saxonne ou anglophone, c’est-à-dire en contexte camerounais pas de français, pas de francophones10.

29On peut dire que, s’il y a un nationalisme linguistique anglophone qui présente une très forte tendance à défendre la langue anglaise en tentant de bouter hors de l’Université de Buea toute représentation, directe ou indirecte, de la langue française, celle-ci reste institutionnellement représentée au sein du campus universitaire de Molyko; l’Université de Buea ne saurait échapper aux impératifs du bilinguisme officiel. Mais une très grande ouverture de l’Université aux francophones risque de déposséder les anglophones de l’anglais. L’anglais ne serait donc plus une propriété exclusive des Camerounais anglophones. Le nationalisme linguistique anglophone est légitime, mais des débordements sont à éviter!

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BIBLIOGRAPHIE

Azeyeh, Albert, (2004), « Observations sur la place du français et du francophone dans une institution de tradition anglo-saxonne en pays bilingue : le cas de l’Université de Buéa », in Revue internationale des Arts, Lettres et Sciences Sociales (RIALSS), vol. 1, n° 1, Yaoundé, Presses universitaires de Yaoundé, p. 59-69.

Echu, George, (2004), « De l’enseignement bilingue dans les établissements scolaires du Cameroun : Bilan et perspectives », in Revue internationale des Arts, Lettres et Sciences Sociales (RIALSS), vol. 1, n° 1, Yaoundé, Presses Universitaires de Yaoundé, p. 71-89.

Chaudenson, Robert, (1988), Propositions pour une grille d’analyse des situations linguistiques de l’espace francophone, Paris, ACCT.

Ebongue, Augustin E., (2012), « Alternances et choix de codes dans les communications officielles au Cameroun : Impact et enjeux », in Cinquante ans de bilinguisme officiel au Cameroun (1961-2011) : État des lieux, enjeux et perspectives/Fifty Years of Official Language Bilingualism in Cameroun (1961-2012) : Situation, Stakes and Perspectives, Paris, L’Harmattan.

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Notes

1 Si l’on note depuis pratiquement la fin des années 1990 un très grand engouement des francophones pour l’anglais et le sous-système éducatif anglophone (Ebongue, 2012), des cas de parents anglophones ayant envoyé leurs progénitures dans le sous-système éducatif francophone sont très rares.

2 Il faudrait signaler que parler français à un anglophone pendant des chaudes disputes est très souvent interprété comme une volonté de l’intimider. Cela m’(Augustin Ebongue)est déjà arrivé plusieurs fois. Et plusieurs fois, cette question revient toujours : « Who do you want to indimidate? » (Qui voulez-vous intimider?) ou « You cann’t intimidate me » (Vous ne pouvez pas m’intimider ») lorsque ne me sentant pas à l’aise en anglais, je me rabats sur le français.

3 Même s’il existe un sous-système éducatif anglophone.

4 Depuis le milieu des années 2000, le cours de français intègre de plus en plus la dimension sociale et utilitaire du langage; l’accent est mis sur la communication. Il est désormais question d’enseigner le français comme une langue étrangère, et non comme une langue seconde, comme cela avait été longtemps le cas.

5 Quartier où est située l’Université.

6 Les communications informelles sont assurées par le pidgin-english, en français ou en camfranglais.

7 On relève de nombreuses plaintes des collègues anglophones qui dénoncent le monolinguisme des documents officiels venant de Yaoundé. Les communiqués officiels affichés sur le campus portent souvent la mention « no french on the campus », probablement ajoutée par les étudiants.

8 Il s’agit théoriquement du français, de façon pragmatique du camfranglais, car on constate que lorsque deux jeunes Camerounais ou plus sont ensemble, la variété de français ou la langue utilisée est très souvent le camfranglais. Cela est vrai s’il s’agit de jeunes qui se connaissent ou s’il s’agit de retrouvailles entre camarades des lycées ou campus universitaires.

9 Ce qui n’a jamais été fait chez la majorité francophone.

10 Azeyeh (2004 : 61) relève cependant que « la hiérarchie administrative de l’institution [est] constituée uniquement de locuteurs anglophones ». Des voix s’élèvent déjà à l’Université de Bamenda pour dénoncer la présence des étudiants francophones dans les différents départements, écoles et facultés.

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Pour citer

Augustin Emmanuel Ebongue et Adeline Souop, De la situation du français dans une université dite de tradition « anglo-saxonne » : le cas de l’Université de Buea au Cameroun
Le français à l'université , 19-01 | 2014
Mise en ligne le: 04 mars 2014, consulté le: 10 décembre 2018

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Auteurs

Augustin Emmanuel Ebongue

Université de Buea (Cameroun)

Du même auteur

Adeline Souop

Université de Buea (Cameroun)

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