Le français à luniversité

Représentations sociales des langues en situation multilingue. La méthode d’analyse combinée, nouvel outil d’enquête

Pierre Martinez

Référence de l'oeuvre:

Maurer, Bruno, avec la participation de Pierre-Antoine Desrousseaux, (2013), Représentations sociales des langues en situation multilingue. La méthode d’analyse combinée, nouvel outil d’enquête, Archives contemporaines, Paris, 124 pages.

Texte intégral

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1Bruno Maurer nous a habitués à une production scientifique diversifiée. Sa profonde connaissance des configurations sociolinguistiques où le français tient sa place, ses recherches sur les contacts de langues depuis ses premiers travaux à Djibouti le conduisent à travailler aujourd’hui sur ce qu’on peut désigner comme un objet difficile : l’approche des représentations sociales des langues dans des situations complexes de multilinguisme, essentiellement dans le monde francophone.

2Trois questions au moins font barrage au chercheur : le traitement théorique et définitionnel du terme, qui oscille entre imaginaires et idéologies, et s’est enrichi en quelques décennies, en ce sens que l’opinion des utilisateurs d’une langue ou de langues est un enjeu politique, économique et culturel sensible et complexe dans notre monde dit global ; les choix méthodologiques (serpent de mer : entre recherche qualitative parfois jugée « impressionniste » et quantitative « réductionniste ») ; l’articulation avec ce qu’en peuvent faire les présumés terrains : une traduction du travail de recherche dans les dispositifs éducatifs, la formation et les pratiques pédagogiques. Le dernier ouvrage de Maurer, qui se situe en amont de la question, est une avancée de sa réflexion déjà amorcée ailleurs, par exemple dans le Guide pour la recherche en didactique auquel il a contribué (Blanchet et Chardenet, dir., Archives contemporaines, 2011).

3C’est à l’amélioration de la méthodologie que l’auteur se dévoue. Il le fait en sociolinguiste ouvert à des concepts et à des méthodes venus d’autres domaines et qui trouve dans l’aide d’un collègue mathématicien des moyens nécessaires à son projet. Un sociolinguiste « qui n’était satisfait, dit-il, ni du caractère trop subjectif des études sociolinguistiques menées par interviews ni de l’utilisation faite sans précaution de statistiques fantaisistes dans les enquêtes par sondages. » Certes, on n’en est pas toujours là, mais il est vrai que tout directeur de thèse s’est un jour arraché les cheveux devant des données épilinguistiques parfaitement inutilisables, et pourtant pieusement recueillies par le jeune (ou moins jeune) chercheur qu’il entendait conseiller.

4Maurer montre, à partir de ce constat, qu’il existe peut-être une voie moyenne ou plutôt « combinée », un outil au service d’une sociolinguistique d’utilité publique, aimerions-nous dire. Justifiant la démarche comparative et avant de présenter cette méthodologie, il fait deux préalables : d’une part, en évoquant de grands projets tels que les Observatoires régionaux AUF, l’Observation des situations/LAFDEF, le Français dans l’espace francophone ; et, d’autre part, en creusant le concept même de représentation sociale (Doise, Moscovici, Jodelet), ce qui, après d’autres (Abric, Abric et Flament), l’amène à insister sur le processus de transformation du noyau central de celle-ci. On lira ses réflexions sur la zone de centralité maximale, et aussi sur ce qu’est une périphérie incertaine de la représentation ou comment la périphérie marginale, la zone du rejet, est le « repoussoir » ou l’antonyme de la première. Mais le cœur de l’ouvrage est la proposition de méthode d’analyse combinée (MAC) qui vise une étude multidimensionnelle des représentations du groupe étudié, la position de celui-ci se caractérisant en termes d’adhésion, de consensus et de distance. L’auteur se fonde ainsi sur une objectivation des problèmes que suscitent généralement des démarches plus parcellaires ou plus univoques, qu’elles soient qualitatives ou quantitatives. La validation donnée à titre d’exemple (une étude des représentations du français chez des lycéens malgaches) semble convaincante pour une étude comparée des images des langues, et spécialement pour déterminer dans quels systèmes de valeurs elles s’inscrivent (p. 96). Maurer fait heureusement partie de ces linguistes qui ne conçoivent pas une langue sans l’existence de ses locuteurs.

5Nous ne saurions exposer mieux qu’il ne le fait la démarche proposée (Annexe 4) et nous contenterons d’aiguiser ainsi la curiosité :

  1. Recueil d’éléments de discours relatifs aux langues dans un groupe de témoins pris dans la population sur laquelle on veut enquêter (30 minutes). Ce recueil peut aussi être mené par écrit en adressant un préquestionnaire ouvert à quelques sujets.

  2. Élaboration à partir de ces éléments d’un questionnaire sur la base de 10, 15, 20 propositions (1 heure).

  3. Passation du questionnaire auprès d’un échantillon de personnes (entre 20 et 50) prises dans la population dont on veut étudier les représentations (30 minutes).

  4. Saisie des notes sur une feuille de calcul préformatée disponible sur le site http://linguiste.iutbeziers.fr (entre 1 et 2 heures…).

  5. La feuille de calcul fait apparaître automatiquement le graphe de présentation : le schéma en couronne révélateur de la structure de la représentation.

6Ces données permettent de commencer l’analyse sociolinguistique proprement dite.

7Bien entendu, nous suggérons aux principaux intéressés de s’inscrire sur le site Internet mentionné. C’est au lecteur de cet ouvrage, ambitieux et modeste à la fois, qu’il appartiendra d’aller plus loin. Il nous semble, certes, que la recherche francophone gagnerait parfois à voir ce qui se fait ailleurs, ainsi, disons, dans le monumental ouvrage d’Ammon et collègues, Sociolinguistics/Soziolinguistik. Mais la contribution de Bruno Maurer marque une étape par rapport à d’autres outils offerts aux chercheurs en sciences sociales, outils parfois trop généraux, ou à relire sous un éclairage plus actuel, par exemple L’enquête sociolinguistique, qu’avaient dirigé Dumont et Calvet (1999) ou les travaux de Chaudenson.

8Le présent ouvrage trouvera sa place dans les bibliographies de bien des projets de recherche. Il convient maintenant de s’en saisir, de l’utiliser et, comme le laisse entendre l’auteur lui-même, de perfectionner ce nouvel outil d’enquête.

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Pour citer

Pierre Martinez, Représentations sociales des langues en situation multilingue. La méthode d’analyse combinée, nouvel outil d’enquête
Le français à l'université , 19-01 | 2014
Mise en ligne le: 11 juin 2014, consulté le: 17 juin 2019

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Auteur

Pierre Martinez

Université Paris VIII (France)

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