Le français à luniversité

Le français, langue du savoir : quelques réflexions

Sylvie Vandaele

Texte intégral

1L’année 2013 a vu les députés français adopter une loi qui ouvre la porte à de l’enseignement prodigué en anglais dans les universités françaises. La question a suscité une controverse à laquelle ont participé diverses personnalités ou institutions, pour ou contre. Que devient le français en tant que langue véhiculant le savoir à l’université? Le texte qui suit fait état de quelques réflexions d’une professeure de traduction médicale anglais-français de l’Université de Montréal, dont le parcours initial fut dans les sciences de la vie, d’origine française et installée au Québec depuis 1989.

2En 1989, précisément, l’Institut Pasteur décidait de ne publier dans ses célèbres Annales — jusqu’alors déclinées en Annales de Microbiologie, Annales d’immunologie et Annales de Virologie — que des articles rédigés en anglais. En parallèle, les trois revues étaient rebaptisées, respectivement, Research in Microbiology, Research in Immunology et Research in Virology1. À l’époque, l’affaire avait fait grand bruit et été jugée « scandaleuse ». Le Journal officiel du Sénat français du 27 avril 1989 rendit compte de la requête de Christian Poncelet au ministre d’État s’occupant des affaires étrangères, Roland Dumas, à savoir « [...] préciser quelles mesures concrètes il envisage de prendre, de concert avec son collègue le ministre chargé de la recherche et de la technologie, pour favoriser l’emploi du français dans les revues scientifiques […] ». Réponse du ministère, en date du 25 mai 1989 : « De nombreux Français et francophones ont vu dans l’anglicisation d’une revue qui a l’honneur de porter le nom de Pasteur le symbole déplorable d’une démission des hommes de science devant l’hégémonie croissante de l’anglo-américain. Le Gouvernement est intervenu à plusieurs reprises et à plusieurs niveaux pour dénoncer publiquement ce qui est apparu comme un scandale et comme une absurdité. [...] Il y a lieu de se féliciter de ce que l’opinion publique internationale se soit mobilisée autour d’un cas aussi exemplaire. Cette affaire a en effet le mérite de mettre en lumière les dangers qui menacent le français comme langue des sciences et des techniques. Rien ne serait plus dangereux pour l’avenir de notre langue commune qu’un Yalta linguistique qui concéderait au français une certaine primauté historique dans les domaines des arts et des lettres, mais réserverait à l’anglo-américain, de manière quasi exclusive, la fonction d’exprimer la modernité technologique. Entre le purisme des uns et le laxisme de ceux qui s’accommodent aisément de la dégradation de la situation — quand ils ne la favorisent pas —, il y a place pour des mesures concrètes et réalistes qui tiennent compte des légitimes exigences des chercheurs en matière de communication internationale, mais qui n’affaiblissent pas les efforts que nous déployons par ailleurs pour maintenir la langue française au rang qu’elle doit légitimement occuper, ne serait-ce que parce qu’elle est historiquement porteuse d’une culture dans laquelle se reconnaissent, partiellement ou totalement, plus de quarante peuples et communautés dans le monde. » Suivent un certain nombre de mesures proposées, pour conclure : « Toutes ces dispositions actuellement à l’étude au ministère de la francophonie tendent à manifester clairement la volonté du Gouvernement français d’agir, en étroite concertation avec nos partenaires du monde francophone, pour créer une autre dynamique que celle de la résignation. »2

3Presque un quart de siècle plus tard, le 23 mai 2013 : les députés français adoptent l’article 2 du projet de loi sur l’enseignement supérieur et la recherche présenté par Geneviève Fioraso, ministre de l’Enseignement supérieur. Le 28 mai 2013, le projet de loi au complet est adopté par l’Assemblée nationale :289 voix pour (plutôt à gauche) et 248 voix contre (plutôt à droite)3. Les médias ont fait état d’une controverse enflammée4. Contre : entre autres, l’Académie française, des personnalités telles que Bernard Pivot ou le linguiste Claude Hagège, professeur au Collège de France. Pour : outre le gouvernement, essentiellement des enseignants et des chercheurs pour lesquels le passage par l’anglais est nécessaire à l’internationalisation de la science française et désireux d’ouvrir « les formations des universités françaises à l’ensemble des étudiants de la planète »5.

4Entre 1989 et 2013, que s’est-il passé? La « résignation » a-t-elle gagné? Il y eut, en 1994, la loi Toubon. Celle-ci visait la défense de la langue française, son enrichissement et l’obligation de son emploi. Plusieurs s’accordent pour dire que son succès a été mitigé : notamment en raison de l’emploi de l’anglais dans les entreprises, qui a néanmoins suscité des réactions parmi les syndicats en 2004 et la condamnation, à partir de 2006, d’entreprises ayant employé de façon jugée abusive cette langue en milieu de travail6.

5« Entreprise condamnée à traduire », « employeur condamné à procéder à la traduction de l’intégralité des documents concernés » : ce sont les formules que l’on relève dans les textes rendant compte des jugements7. La traduction est-elle une peine qu’il faut subir? Un mal nécessaire, comme le pensent certaines entreprises qui, au Québec, sous l’effet de la Charte de la langue française8, appelée couramment « loi 101 », doivent se « franciser »? Vous avez dit « franciser »? En Amérique du Nord? Une province de huit millions d’habitants résiste à l’anglais tous azimuts grâce à cette loi qui remonte à 1977 (un peu plus de six millions d’habitants à l’époque) : « Langue distinctive d’un peuple majoritairement francophone, la langue française permet au peuple québécois d’exprimer son identité. L’Assemblée nationale reconnaît la volonté des Québécois d’assurer la qualité et le rayonnement de la langue française. Elle est donc résolue à faire du français la langue de l’État et de la Loi aussi bien que la langue normale et habituelle du travail, de l’enseignement, des communications, du commerce et des affaires. »9

6À Montréal, quatre universités : deux anglophones (McGill et Concordia), deux francophones (Université de Montréal et UQAM — une université du réseau québécois, l’Université du Québec à Montréal). J’évoquerai l’Université de Montréal parce que je la connais bien, mais le dynamisme universitaire québécois francophone est à souligner dans son ensemble. Quant aux universités anglophones sises dans « la Belle Province », elles se portent très bien. À l’Université de Montréal, selon les termes de sa politique linguistique10, les cours doivent se donner en français et les professeurs recrutés qui ne possèdent pas cette langue doivent s’engager à la maîtriser dans un délai de 3 ans. Université « ringarde »11? Sûrement pas : première université francophone en Amérique du Nord, plus grande institution d’enseignement supérieur au Québec et deuxième au Canada, avec plus de 60 000 étudiants, elle se classe régulièrement dans le peloton de tête des universités de ce monde12 (84e en 2012-2013 dans le classement du Times Higher Education13). De plus, elle rafle une bonne partie des subventions et des bourses de recherche accordées par les prestigieux organismes subventionnaires canadiens et provinciaux. Selon son recteur, Guy Breton, « [l]’Université de Montréal est l’une des rares universités francophones du monde qui se montre concurrentielle à l’échelle internationale [...]. Nous nous classons constamment dans le premier 1 % des universités du monde. »14

7Les chercheurs de l’Université de Montréal et, de manière générale, les chercheurs québécois publient-ils en français? Le pragmatisme et la loi du facteur d’impact leur imposent de publier en anglais la grande majorité du temps. Depuis longtemps, les scientifiques savent que pour « survivre », ils doivent publier dans cette langue, et la tendance s’est renforcée avec le contrôle accru de la publication des recherches dans des revues dont les listes sont dressées, un peu partout dans le monde, par des organismes plus ou moins gouvernementaux. Il n’en reste pas moins que, dans certains domaines, des revues publiant en français totalement ou partiellement sont considérées comme des revues phares dans leur domaine (par exemple, Meta et TTR en traduction; la revue Relations industrielles/Industrial relations). Dans les sciences de la vie, m/s médecine-sciences, une revue publiant exclusivement des articles de synthèse, fut le fruit d’une coopération France-Québec de 1985 à 2006 (la revue est maintenant entièrement éditée en France15). Y collaborèrent activement des chercheurs québécois et français de haut niveau et elle se définit, à juste titre, comme « le vecteur, en français, de l’excellence de la recherche 
dans les sciences biologiques, médicales et en santé ». Il faudrait aussi citer la dynamique Association francophone pour le savoir (Acfas), dont le congrès réunit plusieurs milliers de congressistes chaque année16. Donc, le français, langue de formation à l’université, langue de communication scientifique, c’est non seulement possible : il est encore une réalité, même dans un contexte où la diffusion du savoir passe essentiellement par l’anglais. Mais pour combien de temps? Si la tendance qui consiste à déclasser systématiquement les publications dans les langues vernaculaires dans l’évaluation des travaux des chercheurs et des professeurs se maintient, la spirale ne cessera de s’accélérer. Si, pour des raisons de pragmatisme bien compréhensible, la rédaction des thèses « par articles » (rédigés en anglais généralement) se généralise, le corpus des textes de haut niveau rédigés en français ne cessera de faire peau de chagrin. Enfin, paradoxalement, si l’attribution des subventions aux revues véhiculant encore du français est soumise à des règles trop strictes (pourcentage d’articles en français minimal à respecter), la survie de celles-ci sera compromise et elles disparaîtront des véhicules de publication qui se servent, en quelque sorte, des contenus internationaux en anglais pour diffuser partout dans le monde les travaux de quelques résistants qui persistent à écrire dans la langue de leur choix.

8Que l’anglais soit une langue incontournable de communication internationale ne peut être contesté. La question qui se pose, c’est : quel est le rôle des autres langues? Dans la vie de leurs locuteurs, en fonction de leur nombre, en regard de leur histoire? Plus précisément, quel est le rôle des langues dans l’enseignement à l’université? Et dans le cas qui nous occupe, quel est le rôle du français à l’université?

9Penser cette question en ne se préoccupant que de la diffusion du savoir dans des sphères spécialisées et, donc, en conclure que les cours de toute nature doivent se donner à l’université, c’est oublier un certain nombre de choses et en amalgamer d’autres. Les travaux de certains chercheurs en traductologie et en sociolinguistique devraient d’ailleurs, à cette occasion, être relus avec profit.

10La diffusion du savoir et la communication avec l’étranger ne représentent, en fait, que la phase finale d’un cycle de recherche — bien qu’il faille considérer aussi la phase initiale de lecture des travaux d’autrui et les collaborations. Mais la lecture des articles et des ouvrages scientifiques ou techniques nécessite essentiellement une connaissance passive de la langue de rédaction. La diffusion du savoir et les communications exigent une maîtrise active, à l’écrit ou à l’oral, plus difficile à obtenir. D’une certaine manière, le chercheur non anglophone de naissance se retrouve, sans le savoir, dans la même situation que le traducteur spécialisé : il est certain que l’effort demandé n’est pas négligeable. Mais penser la science dans une autre langue que la sienne, est-ce efficace?

11Considérons une situation dans laquelle toute l’activité professionnelle se fait en anglais, et la vie courante, dans la langue du pays. Le problème de fond est celui de la diffusion du savoir vers les individus hors du système universitaire, dans toutes les couches sociales. Or, si l’effort de francisation initial (mais cela serait valable dans d’autres langues) n’est pas fait par les chercheurs et les universitaires, aucune personne, fût-ce un traducteur dûment formé et diplômé, ne sera mieux armée pour le faire à leur place.

12Comment, un traducteur, « ça ne connaît pas tous les mots »17? Eh bien, non, un traducteur n’est pas une machine à remplacer des mots d’une langue par ceux d’une autre langue! Surtout si cette langue devient déficitaire! C’est avant tout une personne capable de produire du sens dans une langue à partir du sens exprimé dans une autre. Et cela change tout. Car pour qu’un traducteur puisse produire du sens dans une langue cible, il doit avoir recours à des documents rédigés dans celle-ci, afin de les consulter, soit par la lecture directe, soit au moyen d’outils informatisés pour, en quelque sorte, s’exprimer de la même manière que leurs auteurs. En fait, cette tâche se révèle de plus en plus difficile en raison de la prolifération, sur Internet, de textes mal traduits (le plus souvent par des systèmes automatisés) et des interférences linguistiques dans les textes rédigés en français même. Savez-vous ce qu’est, par exemple, un patient suffisant pancréatique? (pancreas sufficient patient) Outre le fait que l’expression a une syntaxe aberrante, elle n’est nullement motivée et ne signifie, au fond, rien du tout : il s’agit ici d’un patient dont la fonction pancréatique est normale — et non pas « suffisante ».

13CQFD : s’il n’y a pas de textes originaux — bien écrits, donc pensés — dans une langue, il devient très difficile de traduire des textes scientifiques dans celle-ci. C’est le problème rencontré, notamment, par les locuteurs de l’arabe, qui se voient contraints de résoudre toutes sortes de problèmes terminologiques liés au fait que la néologie ne se produit pas dans leur langue, mais en anglais. Et l’un des problèmes est la difficulté à harmoniser des solutions de traduction dans les diverses zones géographiques arabophones.

14On me dira : mais c’est déjà le cas pour le français! La néologie dans les sciences se produit d’abord en anglais, puis elle est suivie par le français! C’est vrai en grande partie, mais c’est un phénomène relativement récent, et lié, précisément, à la pression de l’anglais en tant que lingua franca scientifique. Et tant que des écrits sont produits par des scientifiques — je pense ici à m/s médecine/sciences notamment —, on peut constater que l’harmonisation terminologique se réalise in vivo dans un laps de temps relativement court. Même si certains succombent au calque dénué de sens, et parfois par une naïve ignorance des mécanismes de l’interférence linguistique, d’autres redressent le tir et il est (presque) toujours possible de trier le bon grain de l’ivraie. Par contre, des entreprises de traduction de nomenclatures, hors discours, contiennent des erreurs parfois assez lourdes qui mènent à oblitérer des éléments importants de l’histoire scientifique du pays18. Il ne faut pas oublier qu’à la fin du XIXe siècle, les trois langues de communication scientifique étaient le français, l’anglais et l’allemand. L’anglais s’est imposé progressivement au cours du XXe siècle. Par conséquent, le corpus terminologique scientifique du français est encore très riche, et son abandon en contexte universitaire aurait pour conséquence la marginalisation définitive de la langue en tant que véhicule du savoir, ainsi que la perte, à plus ou moins long terme, de l’accès à l’histoire de la contribution des francophones à l’histoire des sciences.

15Il y a, à mon sens, encore plus important que la terminologie, entendue comme discipline traitant de la manière de nommer les choses et les concepts. C’est la manière de conceptualiser le monde, de se le représenter, de l’imaginer et de rendre cette manière de voir dans l’écriture. Je ne parle pas ici de la littérature, je parle de la manière dont les scientifiques eux-mêmes expriment leur vision du monde et de leur objet de recherche. Or, pour faire cela, il est nécessaire de mobiliser toutes les ressources d’une langue — d’où la nécessité, évoquée plus haut, pour les traducteurs, d’avoir recours, dans leur travail dont la complexité est généralement sous-estimée, à des sources de qualité, représentative des usages réglés par les locuteurs de la langue cible. Ces modes de conceptualisation scientifiques19 se reflètent certes dans la manière de nommer, mais aussi, et surtout, dans le discours et la phraséologie. Effacer cela, c’est ni plus, ni moins, effacer la capacité de penser la science dans une langue.

16La situation est complexe : certes, il n’est pas question de plaider pour un retour en arrière quant à l’usage de l’anglais comme langue internationale. C’est trop tard, et une lingua franca n’est pas en soi un phénomène négatif. Toutefois, parmi les commentaires repérés dans la presse au sujet de la décision du gouvernement français, il est évoqué la « maîtrise du globish », plutôt que de l’anglais en soi : « Cette offre leur [les universités] permet d’accueillir facilement les étudiants du monde entier — en particulier français —, de les préparer à l’anglais dans leur spécialité — ou plus exactement au "global english" ou "globish" de leur science — et de mieux les insérer dans leur futur travail de jeune chercheur. »20 Si c’est cela qui est attendu, ce sera l’impasse totale. N’importe quel traducteur aux prises avec un texte rédigé dans un anglais approximatif par un locuteur non anglophone vous dira que le sens est parfois extrêmement difficile à saisir, et que les anglophones natifs eux-mêmes se désespèrent de la dégradation de leur langue. Autrement dit, on ne peut pas penser qu’un globish approximatif constituera une langue scientifique efficiente. Par ailleurs, le véritable anglais scientifique, de haut niveau, celui qui s’écrit dans les revues à haut facteur d’impact, n’est assurément pas un globish. C’est une langue de spécialité complexe, ayant ses particularités terminologiques, stylistiques et rhétoriques, dont la richesse et le dynamisme permettent de véhiculer les idées les plus novatrices. Faut-il apprendre à la maîtriser pour communiquer les résultats scientifiques ? Oui, et plus particulièrement à l’écrit — l’oral peut s’accommoder d’un jargon d’un niveau moins exigeant, et encore, peut-être pas tant que ça... Doit-elle remplacer le français — ou toute autre langue vernaculaire, comme le portugais ou l’espagnol? Non! Les autres langues doivent avoir également leur composante spécialisée, de haut niveau, dans les différents domaines du savoir, à partir de laquelle la flexibilité linguistique pourra jouer pour diffuser le savoir dans des sphères moins spécialisées, par le jeu de la vulgarisation notamment. Comme le dit Pierre Frath21, dont les propos me paraissent tout à fait compatibles avec les miens, « [l]à où [une langue] s’appauvrit et meurt, c’est lorsque des pans entiers de ce que ses locuteurs ont dans la tête doit être exprimé dans une autre langue. Ma langue maternelle, c’est l’alsacien, mais je ne peux rien dire dans cette langue concernant mon métier. »

17Par conséquent, ne serait-il pas plus efficace de renforcer la qualité du français à tous les niveaux ET de favoriser AUSSI la connaissance de l’anglais, notamment par des échanges interuniversitaires à l’étranger, pour les filières de formation qui mènent à des professions en nécessitant l’emploi?

18N’est-ce pas le rôle, et la responsabilité, des spécialistes d’un domaine, pourrait-on dire d’une élite (probablement un mot politiquement non correct) que d’en faire un peu plus et de pouvoir servir de relais entre un réseau de chercheurs œuvrant à l’international — et peut-être pas seulement en anglais — et les professionnels et les citoyens d’un pays — parmi lesquels il faut d’ailleurs inclure des professionnels langagiers compétents? Cela veut-il dire que ces mêmes professionnels et ces mêmes citoyens devraient se contenter d’une seule langue? Sûrement pas, mais le degré de connaissance de l’anglais scientifique n’a pas à être celui des spécialistes et, de plus, ils peuvent aussi s’intéresser à d’autres langues que l’anglais (Pierre Frath propose la même chose, d’ailleurs). Et surtout, que fait-on de l’ensemble de la francophonie qui, elle, peut communiquer directement en français?

19Quant à l’argument qui se voudrait massue, celui d’une plus grande « démocratisation » que permettrait la loi et d’une « réduction des inégalités sociales »22, cela reste à voir. Généraliser un globish scientifique ne propulsera personne au panthéon de la recherche internationale, surtout si elle se double de l’incapacité de penser la science dans sa propre langue, le constat, pour l’instant, étant que les expériences déjà menées se sont en fait soldées, selon Joël Journaux, par une dégradation de l’enseignement. Et il a raison lorsqu’il souligne qu’il faudrait peut-être se pencher sur d’autres causes du manque d’attractivité des universités françaises à l’étranger23. Je risque quelques pistes : évaluer la rigidité ou la souplesse des structures d’enseignement, les possibilités de passerelles et de reconversion, la possibilité ou non, pour l’étudiant, de construire son propre cheminement24, etc. Autrement dit, l’archaïsme n’est peut-être pas dans la langue, mais dans la manière de structurer les programmes...

20Pour conclure, la suite des choses va dépendre de la manière dont la loi est appliquée. Si l’anglais à l’université est balisé de manière à ce qu’il remplisse son rôle strict de lingua franca et que les pieux souhaits affirmant que c’est en fait « la chance de la francophonie » se réalisent, un pari audacieux aura été gagné. Si, en revanche, ces pieux souhaits ne sont que rhétorique cherchant à apaiser les esprits temporairement et que se dessine, en arrière de cette loi, l’abandon du français en tant que véhicule et producteur du savoir, nous allons tous y perdre beaucoup. À commencer par la France, mais avec elle, tous les pays de la francophonie. La vitalité et la valorisation du français devront-elles alors venir d’ailleurs que de la France?

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Notes

1 http://www.pasteur.fr/infosci/publisci/presentation.html [en ligne], page consultée le 13 juin 2013.

2 http://www.senat.fr/questions/base/1989/qSEQ890404494.html [en ligne], page consultée le 13 juin 2013.

3 Je tiens à souligner que ma propre réflexion s’inscrit dans un espace absolument non politisé.

4 Voir, entre autres : http://www.lemonde.fr/idees/visuel/2013/05/15/la-france-saborde-t-elle-sa-langue-a-l-universite_3230729_3232.html [en ligne].

5 http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/04/25/l-anglais-a-sa-place-dans-l-universite-francaise_3166622_3232.html [en ligne].

6 TGI Paris, 6 mai 2008, Nextiarone; TGI Nanterre, 27 avril 2007, Europ Assistance; CA Versailles, 2 mars 2006, GE Medical Systems. Michel Miné, Daniel Marchand, Le droit du travail en pratique, p. 331-332

GE Medical System (mars 2006 : http://www.novethic.fr/novethic/entreprise/gouvernance/570_000_euros_amende_pour_refus_traduction/99187.jsp); Nextiraone (http://sud-eds.over-blog.com/article-19819658.html), Europ Assistance.

7 http://sud-eds.over-blog.com/article-19819658.html

8 http://www.oqlf.gouv.qc.ca/charte/reperes/reperes.html

9 http://www2.publicationsduquebec.gouv.qc.ca/dynamicSearch/telecharge.php?type=2&file=/C_11/C11.html

10 http://secretariatgeneral.umontreal.ca/fileadmin/user_upload/secretariat/doc_officiels/reglements/administration/adm10-34_politique-linguistique.pdf

11 L’adjectif fut utilisé par un collègue français non pour la qualifier, mais pour juger l’exigence de la revue Meta (dont je suis l’humble directrice) consistant à remplacer des termes anglais d’informatique par des termes français (existants) dans un article rédigé dans cette langue.

12 Parmi les 100 premières universités au classement de Shanghaï en 2010. (http://www.nouvelles.umontreal.ca/international/udem-dans-le-monde/20100824-ludem-parmi-les-meilleures-universites-au-monde.html), elle continue d’être dans le peloton de tête en 2013 (http://www.nouvelles.umontreal.ca/international/udem-dans-le-monde/20130507-ludem-se-classe-a-nouveau-parmi-les-meilleures-universites-du-monde.html)

13 http://www.timeshighereducation.co.uk/world-university-rankings/2012-13/world-ranking

14 http://www.nouvelles.umontreal.ca/international/udem-dans-le-monde/20121109-ludem-30e-au-classement-international-des-universites-selon-lemployabilite-de-ses-diplomes.html ; voir aussi le blogue du doyen de la FAS, Gérard Boismenu (lundi 23 mai 2013) : http://carnetdudoyen.fas.umontreal.ca/etre-dune-grande-universite-complete/#more-2113.

15 http://www.medecinesciences.org/index.php?option=com_content&view=article&id=98&Itemid=102&lang=fr_FR.utf8%2C+fr_FR.UT

16 Bilan du 81e congrès de l’Acfas (2013) : 6 000 congressistes, 205 colloques, 4 000 conférences. (http://www.acfas.ca/evenements/congres/bilan)

17 Sic. Cela fait partie des inepties véhiculées au sujet de la traduction.

18 Voir les problèmes liés à la traduction des MesH (Medical Subject Headings) vers le français (Sylvie Vandaele, (2013), « Du néologisme au domaine du savoir : les cas des sciences de la vie », Neologica, vol. 7, p. 157-185.

19 Sylvie Vandaele, (2001), « Les modes de conceptualisation du vivant : une approche linguistique », In : Pour ou contre la métaphore ? Pouvoir, histoire, savoir et poétique, Boucher, F.-E., David, S. et Przychodzen, J. (dir.), Collection Épistémologie et Philosophie des Sciences, Paris, L’Harmattan (ISBN 978-2-296-08212-0).

20 http://www.lemonde.fr/idees/visuel/2013/05/15/la-france-saborde-t-elle-sa-langue-a-l-universite_3230729_3232.html

21 Pierre Frath, (2001), « Hégémonie de l’anglais: fantasmes et dangers », Les Langues modernes, n° 3, pp. 31-38. (http://www.res-per-nomen.org/respernomen/pubs/did/DID05-Hegemonie-anglais.rtf)

22 Voir l’article de Virginie Martin, http://www.lemonde.fr/idees/visuel/2013/05/15/la-france-saborde-t-elle-sa-langue-a-l-universite_3230729_3232.html

23 http://www.lemonde.fr/idees/visuel/2013/05/15/la-france-saborde-t-elle-sa-langue-a-l-universite_3230729_3232.html

24 La seule possibilité d’opérer des « choix de cours » est souvent une découverte pour les étudiants qui arrivent de l’étranger dans les universités nord-américaines.

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Pour citer

Sylvie Vandaele, Le français, langue du savoir : quelques réflexions
Le français à l'université , 18-04 | 2013
Mise en ligne le: 20 décembre 2013, consulté le: 19 mars 2019

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Auteur

Sylvie Vandaele

Université de Montréal (Québec, Canada)

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